1992_05_Shoulders_Bataclan_Billet« Il y a un fantôme dans cette salle ! Comment expliquer sinon que ce soit aussi souvent au Bataclan que l’émotion se matérialise aussi miraculeusement aussi incroyablement ? Après les Doctors of Madness et la quintessence de la décadence pré-punk, après le Gun Club et le rituel jusqu’au boutiste de l’autodestruction électrique, voici donc un troisième moment inoubliable pour moi dans ce lieu hanté par le Rock’n’Roll : Shoulders…

Shoulders ou la rencontre improbable de la littérature américaine – de Faulkner à Selby – avec toutes les racines du rock – folk, jazz, country, etc. – sublimée par une théâtralité intense, mais jamais exagérée. Un flux continuel d’émotion crue, cruelle, déchirante même, gaie, hachée, électrique. Une heure et demi sans répit, le cœur battant, balloté d’une chanson à l’autre, chevauchant les vagues tour à tour dévastatrices et caressantes, n’osant presque pas croire à cette résurrection de tous les sens, de tous les sentiments… Une sorte d’absolu musical, en équilibre instable, et pourtant jamais mis en défaut, entre la foi en les mots et l’ivresse du rock’n’roll… A l’image de Trashman Shoes, la chanson phare de cette première moitié de 1992 : “And he loves her, and he needs her, and he loves her, and he needs her, and he loves her…”

Au premier instant de leur entrée en scène, aux premières notes d’un Lula’s Bar & Pool tonitruant, j’ai senti que tout était parfait chez Shoulders, et allait encore bien au-delà d’un premier album pourtant éblouissant : style, vêtements, attitude, mélodies, enthousiasme, swing, énergie, poésie… qu’ajouter encore à cette liste ? Je me suis mis à avoir très peur de sentir venir la déception, mais au fil des minutes, virevoltant les larmes aux yeux sur des sommets presque oubliés d’enthousiasme, cette crainte s’envola pour ne plus laisser que la joie inextinguible de me sentie à nouveau « sauvé » par le rock’n’roll…

En chantant The Old Country, Slattery fait se lever tous les fantômes des émigrants, et se met à… pleurer… Mais je jurerais que dans le Bataclan pétrifié, bouleversé, envahi d’un silence inouï, il y a plus d’yeux humides que secs… En hurlant, en hululant des mots d’amour sale, torturé comme un damné au souvenir brûlant du corps d’une garce qui s’est refusée à lui, trop laid, Slattery transforme un blues traditionnel en une incroyable incantation en l’honneur du désir, bestial et affolant : cette chanson, nouvelle, inconnue, immédiatement vitale, aux mots caressés comme des cicatrices, laisse le public littéralement hébété, transfiguré, à jamais conquis. En rockant, électriques alcooliques, sur une chanson de marin culbutée par des accélérations dignes du premier Gun Club, les Shoulders déchaînent les démons bienheureux d’une musique océane et périlleuse. Et ce ne sont là que les titres inédits, les découvertes marquantes au milieu d’une dizaine de morceaux enchantés, transfigurés !

Uncle Achin’ fait rire, non, plutôt se gondoler tout le monde, Whole Way to the Halfway House ressuscite la déjante cuivrée des meilleurs Fleshtones, Wheatherman fait souffler la tempête et courbe les échines, Charm et On Sunday repoussent les limites qu’avaient cru fixer Springsteen et Tom Waits voilà 15 ans : les mots de la littérature populaire américaine, les histoires hantées d’ivrognes, de religion, d’anathème et de rédemption envahissent à nouveau notre musique… Trashman Shoes implose sous sa propre force, il ne reste plus qu’à hurler avec Slattery, un ultime cri d’amour au milieu des ordures…

Et ils reviennent encore pour un These Were the Days folklorique et endiablé, comme de vieux amis venus fêter avec nous un anniversaire, un mariage, une naissance, un décès… Et tout le monde riait. ESSENTIEL. »

Les musiciens de Shoulders sur scène :

Michael Slattery : vocals, parade drum,… génie

Todd Kassens : guitars

Christopher Black : bass, contrebasse

Alan Gene Williams : drums and percussion