2010 05 Gogol Bordello La Riviera Billet

« Qu’est-ce qui fait qu’un « bon » concert devient un « grand » concert ? Non, ce n’est pas le sujet 2010 du Baccalauréat Option Rock’n’roll, c’est juste la question que je me pose, attablé au bar du coin avec Sophie et nos amis colombiens Erika et Juan Carlos : il est onze heures et demi passées, et nous sortons, physiquement rompus mais le cœur en joie et la tête dans les étoiles, de cet extraordinaire concert que Gogol Bordello vient de nous offrir à la Riviera, malgré un son pour une fois très moyen (mes oreilles sifflent, mais c’est à cause du hurlement ininterrompu de la foule pendant la dernière heure et quarante-cinq minutes !). C’était la troisième fois que je me frottais à la joyeuse fureur « punk-tsigane » de Eugene Hültz et sa bande, mais ça n’avait jamais été aussi « parfait » que ce soir, sans doute parce que, grâce aux chansons du nouvel album, que je ne connaissais pas à l’avance, le groupe, tout en gardant son énergie insubmersible et incontrôlable, agrémente son folklore gitano-andalou-latino-roumain de plus en plus de morceaux « rock », mieux écrits, peut-être, et varie plus finement les atmosphères, les sonorités. Mais au final, conclué-je avant de me resservir une rasade de vin rouge, c’est plutôt l’indicible alchimie entre un groupe au sommet de sa forme, généreux dans la manière dont il considère la musique comme un plaisir à partager, et d’un public, celui de Madrid, l’un des meilleurs que je connaisse, qui sait s’enflammer sans sombrer dans la violence comme c’est systématiquement le cas à Londres ou à Paris, qui a fait que ce soir aura été littéralement exceptionnel.

Mais revenons quelques heures plus tôt… Il est 18 h passées, et je me dis que  j'ai bien fait d'arriver une heure avant l'ouverture des portes devant la Riviera : si je suis le premier - c'est la première fois que ça m'arrive dans cette salle - eh bien, non seulement il fait un temps idéal (31 degrés, enfin !!!), mais les musiciens de Gogol Bordello sont en train de prendre le soleil au bord du Rio Manzanares... Même si je ne veux pas les déranger, - j'ai horreur de jouer au fan -, c'est quand même sympa de voir Eugene au naturel, décontracté, et de constater qu'il fait beaucoup plus jeune qu'une fois monté sur scène... Tout le monde se marre bien en se racontant des anecdotes de tournées, et au bout d'un moment, je me mêle naturellement à la discussion, ce qui est bien agréable ! Quand les portes s’ouvrent, à 19 h 00, nous ne sommes que trois ou quatre à pénétrer dans la Riviera, et mon ami Juan Carlos et moi allons nous écluser une p’tite bière, une fois n’est pas coutume… Je ne m’inquiète pas trop quant à l’affluence ce soir, j’ai l’habitude désormais de ce public qui arrive quelques minutes seulement avant le début du set de l’artiste principal, mais je ne suis pas sûr qu'un groupe gypsy punk attirera un gros public à Madrid (Thomas Gobena, l’immense bassiste éthiopien, et Oliver Charles, le batteur américain à la crête iroquoise rose, m'ont bien assuré qu'ils ont normalement « un "follow up" décent ici à Madrid... Mais quand même moins qu'à Barcelone... ! » La phrase qui fâche... Je leur ai pardonné car ils ne sont pas d'ici !).

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Moi, je ne savais pas qu'il existait quelque chose comme le "mariachi rock", mais après tout, pourquoi pas ? A 20 heures, les angelinos de Mariachi El Bronx (en fait une incarnation « mariachi » du groupe punk/hard rock, The Bronx) montent sur la scène de la Riviera, vêtus dans la grande tradition mariachi, pour nous proposer une resucée yankee du folklore mexicain : le résultat, amusant un moment, n'est quand même ni fait, ni à faire, et manque tellement d'inspiration - même si, comme moi, on est assez sensible aux trompettes mariachi... - que l'indifférence, puis l'ennui plombent peu à peu les 35 minutes du set. Ils quittent la scène en souriant après un dernier morceau un peu plus entraînant, ils sont sympathiques, mais c'est bien tout...

21 h 10, la Riviera est maintenant bien remplie, presque complète, et Eugene Hültz et son Gogol Bordello déboulent sur scène à leur manière habituelle, comme un ouragan : c’est Ultimate, l’intro torride « Super Taranta ! » qui met immédiatement le feu à la salle, suivi de l’enchaînement irrésistible de Not A Crime et du réjouissant Wonderlust King : la partie est déjà gagnée, derrière nous qui nous accrochons à la barrière pour résister, ça pogote dans tous les sens, les filles hurlent à nous déchirer les oreilles (« Guapo ! Guapo ! » crient les groupies qui essayent d’attirer le regard de notre

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Eugene, et les vêtements féminins volent jusqu’à la scène, il y aura même un soutien-gorge fort imposant !). Le son est pourri, et ne s’équilibrera malheureusement que sur la fin, mais les chants et cris du public ont tendance à tout recouvrir d’une chape d’hystérie aiguë, de toute manière… Eugene tombe la chemise, et on entame les choses sérieuses avec un superbe My Companjera, qui, même quand on ne l’a jamais entendu, est immédiatement mémorisable. Tribal Connection, et son reggae chaloupé nous permet de chanter tous ensemble, c’est le bonheur, avant que Mishto ne fasse monter le concert encore d’un cran dans l’intensité.

Il est temps de signaler qu’un nouveau membre a rejoint Gogol Bordello, l’équatorien Pedro Erazo, qui comme « MC », sera sans doute grandement responsable des vagues d’hystérie qui vont balayer régulièrement la soirée : même si le rap n’est pas ma tasse de thé, il faut reconnaître que son abattage et l’intensité qui se dégage de lui alors qu’il harangue la foule sont littéralement irrésistibles. Il faudra le voir (… pour le croire) déguisé en catcheur mexicain aller chercher la dernière étincelle d’énergie en chacun d’entre nous, puis, vers la fin, lancer une grosse caisse sur les bras levés du public avant de se lancer dans une séance de surf impressionnante se terminant par un plongeon mémorable : une nouvelle manière d’effectuer le traditionnel stage diving ! Sinon, à part le départ de l’une des deux filles qui faisait le show – avantageusement remplacée donc par le dit Pedro -, le groupe me paraît inchangé, et j’ai bien pris soin de me placer un peu sur la gauche, pour être en face de l’inénarrable Serguei Ryabtsev, qui, avec son violon magique et son inaltérable enthousiasme, fait le spectacle en continu. Car la force scénique de Gogol Bordello tient largement à ces chorégraphies improvisées mais

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toujours excitantes auxquelles se livrent les musiciens sur scène : ça bouge tout le temps, ça saute, ça rigole, ça n’arrête pas de nous rappeler que la musique, fut-elle engagée (n‘oublions pas en dansant que les textes d’Eugene nous parlent remarquablement bien de notre monde métissé et globalisé…) est la meilleure manière de communiquer. On est aspergé de sueur et de vin rouge (Eugene vante les mérites du rioja), on est un peu bousculé, mais il suffit de regarder les visages des musiciens sur scène et de chacun des centaines de spectateurs autour de nous, c’est tout simplement « le bonheur » ce soir, ici !

Au bout d’une heure cinq, après un Pala Tute renversant et un Start Wearing Purple consensuel (le grand titre populaire de Gogol Bordello…), Eugene et sa troupe font mine de se retirer, mais on sait que la fête est loin d’être finie. Et de fait, les deux rappels seront longs (enfin, le premier surtout) et superbes, et nous permettront de constater que Gogol Bordello sait désormais varier les tonalités et les ambiances, et a compris que conduire un concert de deux heures le pied au plancher – comme ce fut le cas au Bataclan la dernière fois – peut être contre productif : la longue partie acoustique de Sun Is On My Side, et surtout la magnifique interprétation (d’abord Eugene en solo, puis le violon et l’accordéon qui se joignent à lui, avec une discrétion touchante) de Alcohol pour boucler en beauté ce set miraculeux témoignent d’une nouvelle maturité, qui renouvelle de manière bienvenue la geste du groupe.

Voilà, c’était très certainement l’un des meilleurs concerts que j’aie vus cette saison, et j’aime même eu par instants l’impression de vivre l’un des concerts les plus intenses de ma longue carrière de fan, c’est dire… Le lendemain, Gogol Bordello jouait à Barcelone, et Eugene, dans un final très touchant, nous a invités à venir les rejoindre pour continuer la fête. Pas si bête que ça, comme idée…

PS : A noter pour les Brésiliens de cœur, comme moi, que Serguei portait un beau t-shirt « Recife » pour les rappels, et qu’Eugene l’ukrainien a quitté les Etats-Unis pour s’installer au Brésil. Comme quoi, il y a des gens qui ont bon goût ! »

 

 

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La setlist du concert de Gogol Bordello :

Ultimate (Supertaranta – 2007)

Not a Crime (Gypsy Punks : Underdog World Strike – 2005)

Wonderlust King (Supertaranta – 2007)

My Companjera (new song)

Tribal Connection (Supertaranta – 2007)

Mishto! (Gypsy Punks : Underdog World Strike – 2005)

Immigraniada (We Comin' Rougher) (new song)

Break the Spell (new song)

Trans-Continental Hustle (new song)

Pala Tute (new song)

Start Wearing Purple (Gypsy Punks : Underdog World Strike – 2005)

Encore:

Sun Is on My Side (new song)

Rebellious Love (new song)

Baro Foro

Encore 2:

Alcohol (Supertaranta – 2007)