1978 06 Meat Loaf Mogador Billet

Nous sommes en 1978, et la furie de la vague punk londonienne qui nous a emportés l’année dernière s’est un peu calmée. Alors qu’essaiment un peu partout des dizaines de groupes plus créatifs les uns que l’autres, j’ai un peu honte d’admettre (et ne parlons pas d’avouer publiquement) que j’aime bien le “Bat Out Of Hell” de Meat Loaf, soit une sorte d’opposé absolu des valeurs défendues par nos frères punks. Meat Loaf : le gros rock américain qui tache, ou si l’on veut du Bruce Springsteen sans l’intelligence, la crédibilité et l’élégance naturelle du Boss, mais avec une démesure qui fait fi du bon goût !

Le Mogador est un écrin précieux, une salle pas rock pour un sou, mais c’est finalement l’endroit idéal pour accueillir à Paris un… acteur comme Meat Loaf. Nous sommes bien avachis dans les sièges de velours, attendant que la Bête apparaisse devant nous : nous n’allons pas être déçus ! Même s’il est impossible de considérer que le “spectacle” de ce soir fait partie de la même forme d’Art qu’un concert de Clash, force est de constater que l’ogre Meat Loaf va emporter le morceau…

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On attaque les chansons du démentiel album “Bat Out Of Hell”, justement comme dans l’album par Bat Out Of Hell… dans une configuration épique et théâtrale totale : à gauche Jim Steinman caricature tous les guitar heroes pourtant relégués aux oubliettes depuis presque deux ans, au milieu l’énorme masse du chanteur, en sueur au bout de quelques minutes seulement de set… avec une belle qui viendra régulièrement se frotter à lui pour les duos sensuels ou les dialogues hilarants qui jalonnent l’album (Non, ce n’est pas Ellen Fowley !). 

Démarrage instrumental ultra lyrique avec Jim Steinman au piano, qui nous fait une démonstration de virtuosité, puis les guitaristes (les deux frères Kulick) qui nous la jouent Hunter & Wagner : et si le Rock’n’Roll Animal d’aujourd’hui, c’était Meat Loaf ? Le monstre apparaît enfin sur les premières notes de Bat Out Of Hell, il nous fixe lentement, et… « The sirens are screaming, and the fires are howling / Way down in the valley tonight / There's a man in the shadows with a gun in his eye / And a blade shining oh so bright… »… Frissons : il est difficile de ne pas penser au Springsteen de “Born to Run”, on répétera que c’est une inspiration évidente pour Steinman et Meat Loaf, et on ne reviendra plus dessus, OK ? Et puis la voix de la Bête est convaincante, avec des connotations soul quand il la pousse. Meat Loaf est déjà ruisselant de sueur, dans sa chemise à jabot, à la fin de la première chanson : les bras en croix, signe d’offrande au public… et le concert vient juste de commencer !

Respiration lourde, halètements… c’est Jim Steinman qui récite l’intro spectaculaire de Hot Summer Night : « On a hot summer night / Would you offer your throat to the wolf with the red roses? ». On bascule d’un coup en pleine comédie musicale : « I bet you to say that to all the boys ! ». Ce n’est pas Ellen Foley sur scène, bien entendu, c’est Karla « the Queen » DeVito, mais son duo avec Meat Loaf fonctionne parfaitement, et la chanson est un plaisir de bonbon sucré / au poivre.

Encore une saynète théâtrale très drôle offerte par Steinman pour introduire All Revved Up With No Place to Go, avec une mémorable conclusion : « I raised the guitar high above my head / And just as I was about to bring the guitar crashing down upon the center of the bed / My father woke up, screaming "Stop!" / "Wait a minute. Stop it boy. What do you think your doing?" / "That's no way to treat an expensive musical instrument" / And I said, "God Damn It daddy" / "You know I love you, But you've got a hell of a lot to learn about Rock n' Roll" », illustrant une tentative de meurtre œdipien quand même plus amusante que celle de The End ! Il faut admettre que le second degré, la comédie est au cœur de cette musique : ce n’est pas pour rien que Meat Loaf a débuté sa carrière cinématographique avec le Rocky Horror Picture Show ! Mais, quand même, plus que les démonstrations de virtuosité des musiciens, un peu lourdes, c’est le final très rock et sur-accéléré de All Revved Up… qui nous soulève enfin...

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Suit, justement, un long passage instrumental, rock’n’roll, qui permet à chaque musicien à son tour de faire pleinement étalage de son talent : solo de piano, solo de guitare, solo d’orgue, solo (vraiment long) de basse, puis l’inévitable solo de batterie… En plein triomphe du punk, on ne peut pas s’empêcher de penser que tout cela est d’un autre âge. Admettons toutefois que l’ami Meat Loaf a sans doute besoin d’une pause pour récupérer physiquement… Il s’agissait en fait de l’intro de Paradise by the Dashboard Light, dont on retiendra surtout la fameuse scène, très, très chaude entre les deux amoureux qui s’embrassent à pleine bouche (oui !) sur un commentaire sportif échevelé, qui s’interrompt brutalement (« Stop right there / I gotta know right now / Before we go any further / Do you love me? / Will you love me forever? / Do you need me? / Will you never leave me? / Will you make me so happy for the rest of my life? / Will you take me away and will you make me your wife? »), pour dégénérer en scène de ménage et déferlement d’insultes, de haine, voire de violence (… pas sur l’album, bien entendu). Hilarant… (ou très triste, suivant le point de vue…).

Présentation traditionnelle des musiciens, et nous voilà repartis dans le rock’n’roll millésimé : Johnny B. Goode, ni plus ni moins ! Meat Loaf a même empoigné une Telecaster, pour l’occasion. Carré, puissant, un peu étiré et bavard bien entendu (mais n’est-ce pas le principe même de la musique de Meat Loaf / Jim Steinman ?)… Plus convaincante encore, la version de River Deep Mountain High, hommage à Spector et Tina Turner, qui met bien mieux en valeur les voix soul de Karla et Meat Loaf, avant un final électrique avec les deux guitares des frères Kulick.

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« Side Two, Song One : Two Out of Three ain’t Bad », annonce Meat Loaf… une longue intro au piano, et c’est la plus belle chanson de “Bat Out Of Hell”. Le chant de Meat Loaf est impeccable d’émotion, de force et de… justesse. Bon, on est dans le classicisme le plus complet du Rock américain, mais pourquoi se refuser le plaisir d’aussi belles chansons, délivrées avec toute la passion nécessaire ?

Quelques mesures hystériques de All Revved Up, et c’est fini ! Rien à reprocher, ça dépote, les chansons tiennent la route en dépit de l’emphase exagérée avec laquelle elles sont interprétées, Meat Loaf est un show man aussi professionnel que passionné, le spectacle a été total.

On sortira donc de là, vaguement éreintés par une surdose d’une heure et demie de pathos et de grimaces, ainsi que de virtuosité : oui, nous avons passé une excellente soirée, mais ce n’est pas sûr que nous ayons envie de remettre ça de si tôt !

 

Les musiciens de Meat Loaf sur scène :

Meat Loaf : vocals, guitar

Jim Steinman : Piano, vocals

Paul Glanz : Keyboards, vocals

Bob Kulick : Lead guitar

Bruce Kulick : Guitar

Steve Buslowe : Bass, vocals

Joe Stefko : Drums

Rory Dodd : Vocals

Karla DeVito : Female lead vocals

 

La setlist du concert de Meat Loaf :

Great Boleros of Fire

Bat Out of Hell (Bat Out of Hell – 1977)

You Took the Words Right Out of My Mouth (Hot Summer Night) (Bat Out of Hell – 1977)

Wasted Youth

All Revved Up With No Place to Go (Bat Out of Hell – 1977)

Paradise by the Dashboard Light (Bat Out of Hell – 1977)

Johnny B. Goode (Chuck Berry cover)

River Deep, Mountain High (Ellie Greenwich cover)

Two Out of Three Ain't Bad (Bat Out of Hell – 1977)

All Revved Up With No Place to Go - reprise (Bat Out of Hell – 1977)

Pas de photos de ce concert parisien, les clichés illustrant cette chronique ont été pris à d'autres dates de cette mêmet ournée...