2016 02 26 Shearwater Point Ephemere Billet« Shearwater, ça n'existe quasiment pas aujourd'hui, en 2016. D'ailleurs nous ne sommes que quelques dizaines au Point Éphémère en cette soirée glacée d'un mois de février sombre, pluvieux, interminable. Et les conversations des fans autour de moi tournent autour du manque de succès endémique de Jonathan Meiburg, de ses passages précédents et peu populaires à Paris (moi, la dernière fois c'était à Madrid au Moby Dick Club et ça avait été très, très beau, on en était encore sous le charme de la « Islands Trilogy » et la reconnaissance critique avait été sensible…), et puis… d'oiseaux et d'écologie. Non, Shearwater ne semble plus guère avoir de pertinence aujourd’hui, ni thématique ni musicale, et le léger durcissement de leur musique, plus électrique depuis l’album « Animal Joy », plus accessible sans doute, n'aura servi à rien, sinon à faire perdre au groupe sa splendide singularité. Je suis donc venu seul ce soir (personne d'assez convaincu pour venir avec moi...) au Point Éphémère - cette jolie salle où j'ai vu deux concerts marquants d'artistes disparus, Veronica Falls et surtout le furieux et regretté Jay Reatard -, à la recherche de la Beauté dans ce qu'elle a de plus marginale et de plus anachronique. Premier rang plein centre, tranquillement...

2016 02 26 Cross Record Point Ephémère (1)... 20h30, le duo de Cross Record (un très jeune homme, Dan Duszynski, et une très jeune femme, Emily Cross, venant du Texas, comme Shearwater…) commence son set dans l'obscurité complète, comme si on était encore au moment du sound check… avec la voix éthérée d’Emily – qui bascule parfois vers des cris perçants - et un accompagnement minimaliste : on dirait de la dream pop endormie, encore plus rêveuse que d'ordinaire. On prête l'oreille distraitement à une sorte de « drone » plaisant, mais un peu trop… convenu. Sauf que 30 minutes plus tard, la lumière est venue, le son a monté, deux guitares distordues pulsent en rythme, et c'est presque le bonheur. Cette lente - et belle - montée vers la lumière, le bruit, le rythme, est un parcours certes singulier (post rock ?), qui a réussi à capter notre attention, presque contre notre gré. Plus beau titre, Wasp in a Jar, où il se passe vraiment quelque chose. A suivre.

Finalement, le Point Éphémère s'est bien rempli, l'ambiance est chaleureuse, avec un public de tous les âges - il y a même deux enfants à ma gauche... au premier rang, leurs parents ne s'attendent donc pas a priori à un pogo effréné dans le pit !

21h25 : Jonathan est accompagné cette fois de quatre musiciens : une petite bassiste au look butch, une belle asiatique aux claviers, un second guitariste qui restera peu visible durant tout le set, et un batteur qui s'avérera très rapidement problématique - au moins à mon goût - avec sa frappe puissante, mais très lourde et métronomique, clouant toutes les chansons au sol. Et de fait, l'aspect aérien, éthéré de la musique de Shearwater a désormais totalement laissé place à un rock dur, mâtiné de touches d'électronique qui font un peu gimmick, à l'image du gant lumineux avec lequel Jonathan met en scène Prime en intro du set, ou des lasers qui serviront à deux reprises à conférer un peu d'originalité à un set quasi entièrement basé sur les morceaux du nouvel album, « Jet Plane and Oxbow », et somme toute un peu trop répétitif. Les choses s'annoncent pourtant bien avec l'excellent Filaments, puis avec une belle montée en puissance sur le final de A Long Time Away. Le groupe joue serré et intense, porté par la frappe (excessivement) brutale de Josh Halpern, et quelque chose prend, qui, allié à la concentration (souriante, quand même) de Jonathan, laisse présager un décollage possible...

2016 02 26 Shearwater Point Ephémère (38)... sauf que la transition sur Rooks, une chanson jadis admirable, montre que cette formule « rentre dedans » a ses limites, et que c’est la splendeur passée des compositions de Shearwater qui en fait les frais : Rooks se termine d’ailleurs, elle aussi, par une partie très « rock », qui la dénature.

Au fil des chansons, un certain sentiment d'uniformité fait retomber l'enthousiasme dans la salle. Jonathan, cheveu très court et look d'Américain moyen (élégant quand même...) commente ses chansons : je me rends compte que, à l'image de la pochette moderne de « Jet Plane and Oxbow », Jonathan a abandonné sa fascination originale pour la nature, les îles perdues et les oiseaux rares, pour nous parler désormais des problèmes du Texas (son état), des élections présidentielles  ("Dieu, faites que ce ne soit pas Trump !" en conclusion...), ou, plus intime, de cette voix dans sa tête (parfaitement normale d'après lui) qui lui suggère de se suicider. On est désormais dans le quotidien, le social, « l’engagé » même comme il dit en français… et Shearwater a perdu cette beauté déviante qui en faisait un groupe hors du commun. Ou plutôt le Shearwater de 2016, avec ses musiciens entièrement renouvelés, n’a plus rien à voir avec celui de 2010 : d’ailleurs Jonathan reconnaît qu’ils ne savent pas jouer les chansons anciennes que le public lui réclame…

Le set se finit au bout d'une heure cinq avec une version sombre, solennelle et bien plus convaincante que celle de l'album de Stray Light at Cloud Hills, mais c'est le rappel qui rendra le concert finalement plus… humain, plus personnel. Jonathan nous raconte que, suite à une trop longue tournée, il s’était senti complètement aliéné, et que la musique qui l’avait aidé à tenir le coup était le « Lodger » de Bowie. Et que, logiquement, la disparition de David avait donné un sens nouveau à cette passion. Dédiées à Bowie, « où qu’il soit », voici deux extraits de « Lodger » interprétés, assez brillamment je dois dire, par Shearwater : DJ et Look Back in Anger. Lucas Oswald fait son petit Adrian Belew de manière assez convaincante, et la voix emphatique de Jonathan fait vraiment honneur aux chansons de Bowie. Une excellente surprise donc pour clôturer la soirée, même si le public autour de moi ne semblait pas connaître du tout les deux chansons. Tristesse…

2016 02 26 Shearwater Point Ephémère (50)Clôturer ? Non, pas tout-à-fait, puisque Shearwater reviendra pour un second rappel impromptu, une chanson que je ne reconnais pas immédiatement, mais qui me semble extraite de « Rook », et qui n’ajoutera pas grand-chose au set. Je rejoins Robert Gil qui a fait des photos depuis la droite (pas facile je suppose avec ces maudites colonnes qui encadrent la petite scène du Point Ephémère !), et nous échangeons quelques mots : il semble avoir bien aimé le concert, ce qui est une bonne référence vu le nombre de groupes qu’il voit !

Que va-t-il advenir de Jonathan Meiburg et son Shearwater désormais ? Il est peu probable qu’il atteigne désormais la célébrité, le sommet de la « Island Trilogy » est derrière lui ; on ne peut que lui souhaiter d’arriver à poursuivre son chemin musical, grâce à sa petite troupe de followers à travers la planète. »

 

Les musiciens de Shearwater sur scène :

Jonathan Meiburg – voice, guitar

Emily Lee – keyboards

Lucas Harrison Oswald – guitar, electronic percussions

Josh Halpern – drums

Sadie Powers - bass

 

2016 02 26 Shearwater Point Ephémère (60)La setlist du concert de Shearwater :

Prime (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Filaments (Jet Plane and Oxbow – 2016)

A Long Time Away (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Rooks (Rook – 2008)

Quiet Americans (Jet Plane and Oxbow – 2016)

You As You Were (Animal Joy – 2012)

Wildlife in America (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Pale Kings (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Seventy-Four, Seventy-Five (Palo Santo – 2006)

Backchannels (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Radio Silence (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Stray Light at Clouds Hill (Jet Plane and Oxbow – 2016)

Encore:

DJ (David Bowie cover)

Look Back in Anger (David Bowie cover)

Encore:

The Snow Leopard (Rook – 2008)

Chronique déjà partiellement publiée sur mon blog manitasdeplata.net