2016 11 19 Preoccupations Girl Band Trabendo Billet« Ce soir, ce n'est pas pareil. Qu'hier, mais aussi que la plupart des autres soirs. Car ce soir il y a, à nouveau, du DESIR. Ce foutu désir qui a fini par s'émousser depuis 1974, depuis la première fois, à 17 ans. Au fil de plus de 40 ans de nuits éphémères qui se sont malgré tout muées en routine. Car la vie est chienne, qui use ce qu'on aime le plus : avec l'âge, quelque chose se perd, la peau se fait plus épaisse, le cœur bat moins vite, le plaisir est moins fort. Et surtout le désir moins pressant...

... mais ce soir, je vais voir Girl Band, LE groupe qui m'a tétanisé un soir sur You Tube alors que je cherchais l'inspiration, fatigué de ne pas trouver assez de Musique dans la musique que j'écoutais. L'ami Robert avait mis plusieurs "cœurs" à propos d'un concert de Girl Band sur son web site, ce qui ne lui arrive plus très souvent non plus... alors je me suis dit que je tenais sûrement quelque chose de "spécial". Et pour être spécial, Girl Band s'est avéré spécial : pas vraiment descriptible non plus. Une sorte d'excroissance post punk et indus conduite par un front man en pleines convulsions, tout frais sorti (?) de l'asile psychiatrique. Un choc. Et enfin, enfin, de la Musique (m majuscule, là…). Qui fait vibrer, qui fait mal. Qui fait peur. Qui ouvre des portes. Des gouffres sous les pieds aussi.

2016 11 19 Froth Trabendo (3)Bref, ce soir, au Trabendo, c'est important... même si Girl Band est couplé avec Preoccupations, un groupe que l’on qualifiera de "cold wave" brutal, très sympa, mais qui ne joue quand même pas dans la même ligue.

Premier rang bien sûr, un peu sur la droite pour survivre à l’assaut des pogoteurs, de bonnes discussions avec l'ami Robert et l'un de ses potes, photographe, avec lequel on compare nos parcours. Le temps des bilans, putain, le temps des bilans est arrivé.

20h : Froth en apéritif, pour nous mettre en appétit. Inconnu au bataillon. Des Américains, menés par un chanteur visiblement d'origine asiatique - pas si courant que ça, en fait, dans le Rock, c'est bizarre, non ? - et assez féminin. Il chante très mal, mais "plays a mean guitar" (comme écrivait encore il y a peu Leonard...). Sa musique ressemble un peu à du Cure, en moins pop, en moins noir, en plus rapide : le bassiste de Froth ne paye pas de mine mais est impressionnant. En fait je ne sais pas pourquoi ça m'évoque Cure - parce qu'on vient d'en parler ? - parce que ça pourrait être aussi la guitare de Dinosaur Jr. Mais en moins noisy. Assez de comparaisons. Froth, ce sera 30 minutes vraiment très agréables, voilà tout. Un bon apéritif.

2016 11 19 Girl Band Trabendo (57)20h55 : Installation rapide et déjà joliment bruyante du matériel, et les lumières s'éteignent. Je le signale parce qu'en fait, elles vont rester éteintes pendant tout le set de Girl Band. C'est pour dire qu'on n'est pas là pour les photos (... même Robert !). Heureusement qu'on a pu bien voir les musiciens pendant le changement de matériel ! Surtout Dara Kiely, joli garçon blond et déjà un peu empâté, vêtu d'un t-shirt informe sur lequel il va tirer nerveusement pendant tout le set, les yeux un peu dans le vague. Et ça commence par le "meilleur morceau", le plus facile en tous cas, leur reprise insensée de Why they Hide their Bodies under my Garage.  Presque une dizaine de minutes de pilonnage impitoyable par la batterie – Adam Faulkner, le batteur de Girl Band est incroyable, surhumain : c'est dit et je ne le répéterai pas. Sur lequel Dara psalmodie d'un air hébété la fameuse phrase du titre, avant d’entrer en épilepsie et de basculer dans l'hystérie. Et nous avec. Et le mosh pit, sauvage ce soir, comme prévu (mais ça restera bon enfant, curieusement...). Mon voisin de droite, que je ne connais pas, me regarde et fait : "Wow !". Oui, Wow. Rien à ajouter, pal !

A partir de là, les choses vont devenir nettement moins confortables, bien entendu, car la notion même de confort est étrangère à l’esprit de Dara Kiely et de Girl Band : une succession impitoyable de morceaux fragmentés, incompréhensibles, sur lesquels il est impossible de danser mais tout-à-fait indiqué de se jeter en hurlant, la bave aux lèvres, sur les gens autour de vous, ce que va s’employer à faire une bonne partie du public du Trabendo. Kiely hurle de manière continue sur des explosions imprévisibles de guitares grinçantes et de percussions (au sens du mode "percussion" sur votre perceuse à béton), tandis que devant moi, sur la droite, dans le noir, le bassiste frotte inlassablement ses cordes pour reproduire le bruit d’une tronçonneuse bloquée dans l’arbre qu’elle tente de couper. Le genre.

2016 11 19 Girl Band Trabendo (59)Girl Band nous emmène là où peu de groupes ont su nous emmener avant eux (on avait pu espérer ce genre de trip aux débuts de Nine Inch Nails, mais il restait encore trop de calcul, trop de sens du spectacle, trop de complaisance dans le gore, trop "d’américanisme" pour pouvoir faire ça). L’impression de distance un peu frustrante de l’album a disparu, remplacée par une sauvagerie "in your fuckin’ face" qui vrille la tête. La tête, oui, car Girl Band fait de la musique "intello", finalement plus proche de celle de Captain Beefheart ou de The Fall que des habituels punks que nous chérissons. L’orgasme convulsif, qui est l’essence même, l’aboutissement de la montée en puissance de Why They Hide…, est interdit sur la plupart des morceaux de Girl Band, toujours trop concassés, trop libres, trop abstraits, ou simplement trop courts : comme lorsque Dara annonce le dernier morceau, au bout de seulement cinquante minutes… C’est The Cha Cha Cha (je crois), un brûlot punk qui ravit tout le monde, mais s’interrompt au bout de… quarante secondes.

Voilà, c’est fini. Ce sera sans doute le concert de l’année pour moi. Robert me dit, délicieusement blasé, « c’était pas le meilleur concert de Girl Band, mais c’était un BON concert ! ». Tu parles, Charles !

Je n’ai franchement pas envie de rester écouter quoi que ce soit… après ça, car je ne crois pas que quiconque sur terre aujourd’hui puisse jouer après Girl Band, mais je vais le faire quand même… Même si Robert me confie que Preoccupations sont régulièrement chiants en live, qu’ils ont tendance à ronronner… J'aurai bien besoin d'une bière moi, après de telles émotions fortes... Malheureusement, et même si Robert me garde ma place au premier rang, je ne suis pas le seul à avoir cette idée et le bar du Trabendo ressemble à une foire d'empoigne pour le moins décourageante. Tant pis, j'affronterai les préoccupations la gorge sèche !

22h10, il est vraiment très tard quand Matt Flegel et Preoccupations investissent la scène : soit le set sera très court, soit on n'est pas couchés ! Cette fois on a droit à la fumée, merci mes amis Canadiens ! Comme il n'y a que de faibles lumières blanches qui éclairent le dos des musiciens et avec la fumée en plus, ce ne sera pas mieux pour les photos que l'obscurité quasi totale de Girl Band : je range très vite mon Lumix pendant que Robert s'affaire courageusement pour saisir les quelques fractions de secondes où le visage de Matt au centre, ou celui de Daniel Christiansen, le guitariste juste devant nous, sont un peu éclairés... Le set commence, comme le second album du groupe, par Anxiety... sauf qu'on n'entend quasiment pas la voix. Un problème récurrent au Trabendo, je sais, mais qui ne sera pas vraiment résolu au long des soixante-dix minutes du set.

2016 11 19 Preoccupations Trabendo (34)… Rapidement, je comprends pourquoi Robert parle de ronronnement à propos de Preoccupations : même si des morceaux plus rapides, plus agressifs, sans doute extraits de "Vietcong", le premier album que je ne connais pas, viennent relancer l'intérêt, j'ai l'impression qu'une sorte d'engourdissement me gagne. Le manque de forces des compositions, leur uniformité est encore plus critique en live - surtout sans la voix de Matt, me direz-vous... Et les musiciens ont beau jouer dur et fort, on a du mal à accrocher. Rien à regarder non plus dans l'obscurité, Matt manquant clairement de charisme et les autres musiciens étant surtout concentrés sur leur instrument. Dans la fosse, je constate paradoxalement que le pogo est devenu général, même sur les morceaux les plus lents et les plus lourds : oserais-je l'hypothèse sacrilège que les gens ont décidé, tant qu'à faire, de s'amuser entre eux, et de profiter des rythmiques post punks plombées pour organiser une grande party au milieu du Trabendo ? En tout cas, ça marche et l'ambiance est bonne ! Plus on se rapproche de la fin du set, plus Preoccupations resserre les boulons, et augmente la pression, ce qui fait que, insensiblement, je rentre à nouveau dans la musique et je me laisse ballotter par la furie sonore du groupe. Death, le dernier titre, s'éternisera un peu trop avec un faux final à rallonge qui permet quand même d'apprécier une belle démonstration de Mike Wallace, le batteur - jeune éphèbe blond peu vêtu qui cogne comme un sourd - qui nous défonce les esgourdes pour le même prix. Le set se clôt donc mieux qu'espéré, et me laissera un souvenir agréable, même si, il n'y a pas d'illusion à se faire, il était impossible d'enchaîner décemment après "l'expérience Girl Band"...

Il est 23h30, je sors du Trabendo un peu désorienté. Ce n'est pas tous les jours qu'on se prend une bonne claque derrière la nuque, suivi d'un uppercut au menton, et quelques bons coups de pieds dans le ventre. Et qu'on en redemande encore, ensuite.

Ce soir, j'ai vu le futur du Rock'n'Roll, et il faisait peur. Tant mieux ! »

 

Les musiciens de Preoccupations sur scène :

Matt Flegel – vocals, bass

Scott Munro – guitar, synth

Daniel Christiansen – guitar, synth

Mike Wallace – drums

 

La setlist du concert de Preoccupations :

Anxiety (Preoccupations – 2016)

Silhouettes (Viet Cong – 2015)

March of Progress (Viet Cong – 2015)

Select Your Drone (Cassette EP – 2014)

Continental Shelf (Viet Cong – 2015) 

Memory (Preoccupations – 2016)

Degraded (Preoccupations – 2016)

Monotony (Preoccupations – 2016)

Zodiac (Preoccupations – 2016)

Stimulation (Preoccupations – 2016)

Death (Viet Cong – 2015)

Chronique déjà partiellement publiée sur mon blog www.manitasdeplata.net.