2017 11 25 The Stranglers Cigale Billet« Ceux qui me connaissent bien savent qu'au fond de mon cœur de midinette se dissimule une passion immodérée pour un groupe qui fut longtemps l'un des plus méchants, les plus provocateurs, les plus honnis qui soient : j'ai nommé les Étrangleurs de Guildford. Trop vieux pour être punks en 1977, avec leurs claviers qui évoquaient la sorcellerie des Doors des débuts, The Stranglers firent rapidement payer très cher leur morgue à ceux qui pensaient les ridiculiser : nos souvenirs sont pleins de soirées mémorables où insultes et coups s'échangeaient vaillamment entre le groupe et son public, tandis que la musique, toujours impériale, planait à mille lieux au-dessus de toutes ces vilenies. Et puis les années ont passé, le groupe, comme nous, s'est assagi : les concerts sont restés passionnants, les albums sporadiques et plus irréguliers. Et nous voici en 2017, avec une tournée vaguement annoncée comme l'ultime occasion d'écouter les classiques... oserait-on parler de tournée d'adieu ? Le groupe ne fait même plus semblant de prétendre que Jet Black pourrait continuer à tenir les fûts, un signe indiscutable qu'une page d'histoire est définitivement tournée…

2017 11 25 The Melomaniacs Cigale (1)La Cigale est complète ce soir, mais d'un public pas aussi jeune qu'on l'aimerait, et je me suis placé volontairement côté droit sur ma coursive favorite : une relecture rapide des notes des derniers concerts des Stranglers m'a rappelé que, du côté gauche, devant JJ, le son colossal de la basse avait tendance à tout noyer...

19h30 : trois gentlemen anglais (?) ayant dépassé la quarantaine s'installent sur des chaises : deux guitares et un clavier, on peut craindre le pire, d'autant que le set débute par un Sleep des plus intimistes, sorte de blues suspendu pour fermeture de bar. Pourtant, très vite, on réalise que tout cela est intéressant : des chansons bien construites, immédiatement séduisantes, une bonne voix et des musiciens talentueux n'ayant pas peur d'aller chercher des sons agressifs quand il faut. Au cours de l'avant-dernier morceau, Lie Down, l'organiste part même dans une montée en puissance assez magnifique d'intensité... un moment superbe, surprenant, qui saisit le public de la Cigale à la gorge. Dommage que The Melomaniacs (eh oui, c'est leur nom !) choisissent de clore leur beau set par un morceau trop calme, qui fait doucement retomber l'émotion. Belle demi-heure en tout cas !

Je me rends compte aux hurlements alcoolisés qui s'élèvent çà et là de la fosse que, comme toujours, un bon contingent anglais s'est déplacé pour applaudir les Stranglers. Et que même s'ils n'ont visiblement plus 20 ans non plus (ni 30, ni 40, ni peut-être même 50), ils restent bien énervés, et déterminés à célébrer leur jeunesse punk enfuie. Ça promet une chaude ambiance...

2017 11 25 The Stranglers Cigale (6)20h30 : la petite valse d’intro habituelle (Waltzinblack !), qui, quoi qu’on en dise, fait un petit pincement au cœur, et les “Hommes en Noir” sont là. Vêtus de noir, comme il faut, et avec neuf ans de plus que la dernière fois que je les ai vus. Neuf ans qui les ont marqués, comme ils nous ont marqués, nous : Dave Greenfield ressemble de plus en plus à une vieille dame blafarde, lourdement fardée et portant un dentier voyant, tandis que Jean-Jacques Burnel est maintenant tout gris, mais paraît surtout assez éteint, lui qui portait jusqu’à l’heure bien haut la virilité brutale – et agressivement stupide lorsqu’il le sentait nécessaire - du gang.

Heureusement, pas le temps de s’appesantir sur le poids cruel des années que The Stranglers attaquent… Toiler on the Sea ! Personnellement, je considère toujours ça comme une petite malédiction quand un concert commence par votre chanson préférée : vous n’êtes pas encore rentré dans l’ambiance, et il vous faut vous livrer de manière un peu forcée au bonheur, tout en sachant que quand vous serez chaud, la chanson aura déjà été jouée. Damned ! Mais bon, c’est Toiler on the Sea, extrait du meilleur album du groupe, l’immortel et terrassant “Black and White” (qui nous fournira d’ailleurs TOUS les meilleurs moments de cette soirée !), une chanson qui matérialise parfaitement la singularité du groupe, cette sorte de punk progressif qui ouvre des horizons sans rien sacrifier de sa violence sournoise. La voix de Baz continue à bien faire le taf, suffisamment proche celle du regretté Hugh Cornwell pour que les classiques du groupe passent comme une lettre à la poste, mais suffisamment différente pour qu’il n’y ait pas un sentiment gênant de copie. Les claviers de Greenfield sont une fois de plus, malheureusement, un peu trop en retrait, même si Jean-Jacques demandera un peu plus tard d’en monter le niveau sonore. Globalement, je trouve que le son n’est pas extraordinaire, assez fort mais pas très clair… à moins que ça soit tout simplement les musiciens, qui ne sont pas parfaitement ensemble sur pas mal de chansons ?

2017 11 25 The Stranglers Cigale (1)La setlist se déroule sur le mode habituel, avec une construction classique (démarrage en force – morceaux plus calmes – final à l’arraché), et un choix raisonnable de morceaux extraits de presque toutes les périodes du groupe, hormis bien entendu les années horribles de l’ineffable Paul Roberts : les quinquagénaires anglais se déchaînent sur Sometimes ou Grip, mais je me rends compte depuis mon perchoir que, même si ça secoue pas mal dans la fosse, l’ambiance reste “bon enfant”. Pas de problème à craindre ce soir, même si la crash barrier devant pliera dangereusement sous le poids des spectateurs écrasés par les écarts du mosh pit, et que les videurs auront pour une fois un travail conséquent à évacuer des slammers au format et au poids bien plus conséquent qu’à l’habitude : eh oui, c’est moins fun de soulever des pères de famille à l’embonpoint nourri à la bière, torses nus et suants que les habituelles petites minettes évanouies !

J’ai déjà parlé du fait que Jean-Jacques me semble un peu en retrait désormais, effectuant beaucoup moins systématiquement ses légendaires pas de danse avec sa basse. Souriant, les yeux dans le vague ! Heureusement, un peu de la vieille crasse d’antan subsiste quand il prend la parole au micro, assénant ses habituelles provocations gratuites, du genre : « Alors, vous avez élu un Ecossais comme président, non ? Emmanuel MAC-Ron ! ». Qu’est-ce qu’on rigole ! Ou plus tard, l’inévitable « 75 ? Fuck Off !! ». Loin quand même du niveau de provocation des années 80, et le « Paris, capitale du SIDA » proféré sous les crachats au Zénith, comme on me l’a récemment rappelé… Globalement, Jean-Jacques fait plutôt bon bougre désormais, et les Stranglers célèbrent même ce soir la demande en mariage qui a été formulée dans le bus des supporters anglais. Petit commentaire nasty en passant, quand même : « Ce n’est pas ton premier mariage, quand même ? ».

2017 11 25 The Stranglers Cigale (7)Bon, revenons à la musique : Nice’n’Sleazy déboule, et c’est une tuerie définitive, pour moi le plus beau moment de la soirée : la basse qui déchire vraiment, la mélodie imparable, les paroles agressives, les Stranglers au sommet de leur Art ! La suite est inévitablement une déception : s’engager dans les années plus “commerciales“ en enchaînant des versions pas trop bien jouées de Midnight Summer Dream et European Female, ce n’est pas top pour maintenir l’ambiance, et même la claque britone marque le pas. Always the Sun est toujours bien agréable, mais on frôle le karaoké. Don’t Bring Harry chanté principalement en français (« N’emmène pas Harry ! ») est tout simplement atroce, et Golden Brown complètement insipide, malgré les paillettes dorées envoyées sur le public par la boule à facettes. Le set touche alors le fond…

… et aura du mal à reprendre, le retour aux morceaux musclés manquant quand même de la sauvagerie sale des grands jours. Relentless et le grand Norfolk Coast sont trop peu connus du public français pour rallumer la mèche, malgré les efforts émérites du contingent anglais d’exciter un peu la foule. Il faut attendre le trio final Hanging Around / 5 Minutes / Tank (surtout, Tank, terrible !) pour qu’on ait à nouveau l’impression d’être à un concert des Stranglers !

2017 11 25 The Stranglers Cigale (12)Ils ont déjà joué leurs rituelles quatre-vingt-cinq minutes, et je vois bien le set se terminer comme ça… mais non, nous aurons quand même droit à un rappel de deux titres. JJ nous annonce, hilare, que « Non, les Stranglers n’ont pas toujours été les génies mélodiques que vous connaissez, et pour le prouver, voici l’un de nos premiers morceaux ». Et c’est Go Buddy Go, une chanson certes basique de chez basique, mais très réjouissante, qui met le public dans le juste ton, avant que le grondement de l’intro de No More Heroes ne signale la dernière éjac faciale avant la fin du concert. Honnêtement, la version de ce soir est plutôt pathétique, prouvant que, vraiment, les Stranglers ne sont pas très en forme aujourd’hui. Mais bon, c’est une tellement grande chanson et tout le monde gueule tellement fort que ce n’est pas très grave non plus.

Voilà, c’est fini. Je descends dans la fosse pour récupérer au moins une photo de la setlist, confiée par les roadies à la tribu anglaise, et j’en profite pour tailler le bout de gras avec un fan originaire du Hampshire : comme moi, il n’a pas trouvé le concert exceptionnel mais a apprécié l’ambiance…

Bref, les Stranglers n’ont pas été GRANDS ce soir, peut-être aussi à cause d’une setist loin d’être parfaite (où étaient les brûlots de “The Raven“ ?), mais ils nous ont quand même rappelé combien ils sont un groupe essentiel de l’histoire de Notre Musique. Un groupe toujours marginal malgré ses succès commerciaux de l’époque. Un groupe pas vraiment reconnu, donc encore plus attachant, du coup. Nos vrais héros à nous, ça oui !

« Whatever happened to Leon Trotsky? / He got an ice pick that made his ears burn ! / Whatever happened to Dear old Lenin? / The great Elmyra and Sancho Panza? / Whatever happened to the heroes? »

 

Les musiciens de The Melomaniacs sur scène :

Mike Marlin – voice, guitar

Kim Murray – guitar

Paul Silver - keyboards

 

2017 11 25 The Stranglers Cigale (32)Les musiciens de The Stranglers sur scène :

Jean-Jacques Burnel – bass guitar, lead and backing vocals

Dave Greenfield – keyboards, backing vocals

Baz Warne – guitar, lead and backing vocals

Jim MacAulay - drums

 

La setlist du concert de The Stranglers :

Toiler on the Sea (Black and White - 1978)

Was It You? (Dreamtime -1986)

Sometimes (Rattus Norvegicus - 1977)

(Get a) Grip (On Yourself) (Rattus Norvegicus - 1977)

15 Steps (Giants – 2012)

Nice 'n' Sleazy (Black and White - 1978)

Midnight Summer Dream (Feline - 1983)

European Female (Feline - 1983)

Always the Sun (Dreamtime -1986)

(Don't Bring) Harry (The Raven – 1979)

Golden Brown (La Folie – 1981)

Bear Cage (Single – 1980)

Walk On By (Dionne Warwick cover) (Black and White Bonus 7” - 1978)

Relentless (Suite XVI – 2006)

Peaches (Rattus Norvegicus - 1977)

Norfolk Coast (Norfolk Coast – 2004)

Hanging Around (Rattus Norvegicus - 1977)

5 Minutes (Single – 1978)

Tank (Black and White - 1978)

Encore:

Go Buddy Go (Single B-side – 1977)

No More Heroes (No More Heroes – 1977)