2017 12 09 Gogol Bordello Trianon Billet« Cette fois, c'est sûr : je suis un mauvais Français. Alors que la nation toute entière, en larmes, enterre Johnny Hallyday en ce samedi 9 décembre froid et neigeux, je me suis rendu avec plusieurs centaines d'autres mauvais citoyens faire la fête au Trianon avec Gogol Bordello. Sans une ombre de tristesse. Et sans remords. C'est comme ça : mes dieux à moi sont morts l'année dernière, et je ne me suis jamais senti le moins du monde attiré par le barnum national de Johnny. Et je ne parle même pas de sa "musique".

2017 12 09 Lucky Chops Trianon (9)En plus, la fête a commencé tôt ce soir : dès 19h30 avec Lucky Chops, une drôle de formation qui met le feu aux salles où elle joue uniquement avec des cuivres. Saxo, trombone, trompette, soubassophone, batterie et... pas de voix. Une musique bâtarde et excitée, qui mêle jazz (ce que j'aime le moins, vous me connaissez...), rock n roll, ska, variété même, sans vocaux (ce qui constitue toujours un défi). Le démarrage est un peu dur, le groupe n'est pas très ensemble, manque de puissance - une puissance compensée par beaucoup d'agitation, peut-être un peu trop même... Mais peu à peu, la générosité de la musique et l'enthousiasme des musiciens emporte le morceau, et on se surprend à hocher de la tête, puis à osciller doucement, puis à danser. A la fin, le guitariste, puis le percussionniste de Gogol Bordello les rejoignent sur scène, et aident la musique à décoller. Presque 45 minutes d'une première partie finalement assez réjouissante : originalité, bon esprit, il ne manque aux Lucky Chops que des compositions un peu plus nettes, plus mémorables. En tout cas, nous avons passé un excellent moment.

2017 12 09 Gogol Bordello Trianon (20)Cela fait plus de 7 ans que je n’ai pas vu Gogol Bordello sur scène, et la hype autour du groupe de Eugene Hütz a fondu comme neige au soleil dans l’intervalle. Le dernier disque du groupe, “Seekers and Finders”, pourtant l’un de ses tous meilleurs tant il regorge de compositions magnifiques, est sorti dans un anonymat total. Et en 7 ans, j’ai un peu oublié combien un concert de Gogol Bordello, c’est littéralement le feu ! Mais, en regardant la belle salle du Trianon se remplir derrière moi, qui suis arrivé tôt et suis agrippé au premier rang un peu sur la droite, je perçois très vite combien Gogol Bordello a amassé avec le temps une foule de fans à travers l’Europe, une foule qui s’est donné rendez-vous à Paris ce soir : on parle un peu toutes les langues dans la fosse, et le degré d’attente et d’espoir est vertigineusement élevé !

A 20h35, Eugene et sa bande, partiellement renouvelée depuis la dernière fois que j’ai vu le groupe en live, investissent la scène du Trianon comme un ouragan qui déferle sur nous. Le fantastique Break into Your Higher Self, l’un des sommets du nouvel album, ouvre le set, et c’est déjà la folie dans le Trianon : je me souviens d’un coup pourquoi je n’ai jamais pu faire de photos correctes de Gogol Bordello avec mon petit Lumix, tout le monde bouge beaucoup trop pour qu’il soit possible de figer sur un cliché ce cirque complet !

Ma première impression, c’est que le groupe joue ses morceaux en accéléré, avec une frénésie qui impressionne, et que le son est plus sec, plus dur, qu’autrefois. Malheureusement, placé comme je suis devant la basse du débonnaire Tommy T, l’Ethiopien, à la barbe teinte en bleue ce soir, et devant l’accordéon de Yuri – le joli garçon de la troupe, distribuant maintes œillades à ses nombreuses groupies du premier rang – j’entends peu la guitare et pas assez le violon de l’inamovible Serguey, le pilier du style musical de Gogol Bordello. Mais bon, au moins, si l’ensemble manque de puissance, la voix d’Eugene est, elle, clairement audible.

2017 12 09 Gogol Bordello Trianon (34)L’enchaînement des deux hyper-classiques gypsy punks que sont Wonderlust King et Ultimate font trembler les fondations du Trianon, le parquet est devenu un trampoline, le mosh pit est général, et je me trouve ma foi assez satisfait d’être un peu excentré et donc relativement protégé des tourbillons de la marée humaine. Eugene a tombé la veste et ruisselle déjà de sueur. Saboteur Blues voit l’entrée de Pamela, en veste militaire façon soldat de l’Empire et en dessous affriolants : elle chante la partie “française” de la chanson, et impose sa généreuse présence scénique. Je dis cela, mais en fait, honnêtement, chaque musicien du groupe, hormis le batteur logiquement prisonnier derrière ses fûts, viens faire le spectacle au contact du premier rang, dans un va-et-vient incessant qui permet de relancer en permanence l’excitation. My Companjera voit tout le monde chanter en chœur, car si j’ai quant à moi oublié le peu de textes de Gogol Bordello que j’aie jamais connus, autour de moi, on est capable de chanter une bonne partie des paroles de toutes les chansons

Alcohol nous permet de respirer un peu, avec un rythme moins euh… excessif, et j’arrive enfin à prendre quelques photos passables, ouf ! Et ça repart avec l’irrésistible Walking on the Burning Coal, où les cuivres des Lucky Chops s’invitent et viennent rajouter du corps et du souffle aux chansons… J’ai l’impression de retrouver un peu plus le style “traditionnel” du groupe, moins Rock peut-être, mais plus roots.

2017 12 09 Gogol Bordello Trianon (66)J’ai mentionné les changements de personnel, ils sont notables puisque, a priori, à part Serguey, Tommy T et l’inénarrable Equatorien Pedro qui œuvre comme maître de cérémonie et ludion fantaisiste à la fois (j’ai adoré ses espadrilles bicolores…), le groupe est complètement différent de celui de 2010. Mais après tout, l’essence de Gogol Bordello ne se réduit-elle pas à Eugene et Sergey ? Bon, au-delà du charisme de Pasha, il faut quand même signaler l’énergie indomptable de Boris, le nouveau guitariste, courant inlassablement de droite à gauche de la scène en lâchant ses riffs en rafales.

Alors que, comme c’est d’ailleurs souvent le cas dans les concerts de Gogol Bordello, le public commence à fatiguer passer une heure et demi d’intensité, et que le “ventre mou” du set permet aux musiciens de se relâcher un peu, voilà l’ami Eugene qui monte sur une grosse caisse jetée sur la foule comme un radeau fragile sur l’océan déchaîné, et qui relance sa machine folle pour la dernière ligne droite : c’est un trio de chansons imbattables datant des origines, Understructable, puis le crowd pleaser ultime qu’est Start Wearing Purple, et enfin Sally, jalons d’un âge ”pure gypsy punk” qui remonte déjà à 12 ans en arrière.

On attend maintenant un rappel musclé, puisque la set list indique potentiellement sept titres, mais nous n’aurons droit qu’à deux derniers brûlots, le nouveau Familia Bonfireball, et l’immortel Pala Tute qui nous offrira nos derniers braillements en chœur de la soirée, avant que les musiciens viennent longuement serrer les mains aux premiers rangs. Je sais bien qu’il n’est plus si rare désormais que des groupes se livrent à ce genre de “contacts intimes” avec leur public, mais chez Gogol Bordello, il y a dans les regards qui se croisent, entre la scène et la fosse, un peu plus de chaleur et de complicité que dans un habituel échange rituel de salutations. Ces gens-là, venus d’un peu partout sur la planète (Russie, Biélorussie, Ukraine, Amérique du Sud, USA…) pour nous offrir ce genre de soirées de folie où l’on pourrait refaire le monde en chansons et célébrer, une bouteille de vin rouge à la main (Eugene nous ayant d’ailleurs bien aspergé avec la sienne pendant qu’il chantait !) la possibilité d’un futur heureux et juste… ces gens-là croient en ce qu’ils font, et nous permettent nous aussi d’y croire avec eux, au moins durant quelques heures.

2017 12 09 Gogol Bordello Trianon (47)La conclusion de ce set de plus de deux heures, ce sera Eugene nous chantant en solo que le soleil est à son côté. Et au nôtre aussi.

Il ne fait plus froid du tout, ce soir. Et tandis qu’une France que je ne connais pas, que je ne comprends pas, pleure son idole disparue, moi j’ai fêté ce 9 décembre, avec un millier de mes frères et de mes sœurs venus de toute l’Europe – et de plus loin encore - la fureur et la joie d’une vraie musique populaire. »

 

Les musiciens de Gogol Bordello sur scène :

Eugene Hütz (lead vocals, acoustic guitar)

Sergey Ryabtsev (violin, backing vocals)

Pamela Racine (percussion, backing vocals, dance, general performance)

Thomas "Tommy T" Gobena (bass, backing vocals)

Pedro Erazo (percussion, MC) – Ecuador

Alfredo Ortiz (drums)

Pasha Newmer (accordion; backing vocals)

Boris Pelekh (guitar, backing vocals)

 

2017 12 09 Gogol Bordello Trianon (109)La setlist du concert de Gogol Bordello :

Break into Your Higher Self (Seekers and Finders – 2017)

Not a Crime (Gypsy Punks: Underdog World Strike - 2005)

Wonderlust King (Super Taranta ! – 2007)

Ultimate (Super Taranta ! – 2007)

Saboteur Blues (Seekers and Finders – 2017)

My Companjera (Trans-Continental Hustle - 2010)

Alcohol (Super Taranta ! – 2007)

Walking on the Burning Coal (with Lucky Chops) (Seekers and Finders – 2017)

Trans-Continental Hustle (Trans-Continental Hustle - 2010)

Immigraniada (We Comin' Rougher) (Trans-Continental Hustle - 2010)

We Rise Again (with Lucky Chops) (Pura Vida Conspiracy – 2013)

Rebellious Love (with Lucky Chops) (Trans-Continental Hustle - 2010)

Mishto! (with Lucky Chops) (Gypsy Punks: Underdog World Strike - 2005)

Hieroglyph (with Lucky Chops) (Pura Vida Conspiracy – 2013)

Undestructable (Gypsy Punks: Underdog World Strike - 2005)

Start Wearing Purple (Gypsy Punks: Underdog World Strike - 2005)

Sally (Gypsy Punks: Underdog World Strike - 2005)

Encore:

Familia Bonfireball (Seekers and Finders – 2017)

Pala Tute (Trans-Continental Hustle - 2010)

Sun Is on My Side (Eugene Solo) (Trans-Continental Hustle - 2010)