Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

25 septembre 2019

The Jesus and Mary Chain - Mercredi 27 Juin 2018 - Le Trianon (Paris)

2018 06 27 The JAMC Trianon Billet

« Plus de 30 ans se sont écoulés depuis la déflagration provoquée dans le petit monde du rock par "Psychocandy", le premier album des sales teignes de The Jesus and Mary Chain. On se souvient - sans affection particulière - de leurs premiers sets parisiens au milieu des années 80 : sans lumière, trop courts, délivrés avec une morgue assez détestable - quand le groupe ne prônait pas même une violence puante contre le public ou le service d'ordre -, les concerts de The Jesus and Mary Chain ne nous ont jamais attachés au groupe, que sa débâcle artistique au début des 90's a relégué dans l'Histoire au rang des pionniers méritants mais pas très sympathiques. Néanmoins, impossible à tout amateur de chaos électrique de ne pas régulièrement payer sa dette aux Frères Reid, inventeur de la mélodie pop "classique" trempée dans l'huile bouillante de la déflagration sonique... et assortie d'une pincée de provocation so british. Me voilà donc ce soir au premier rang d'un Trianon rempli d'un public de tous les âges, qui attend avec patience sa dose d’électricité, comme mes voisins, un jeune couple de St Etienne venu fêter ici un anniversaire : en 2018, les Frères Reid sont même devenus… un cadeau !

2018 06 27 Its Sunday Trianon (8)

« Ils portent des lunettes noires alors que nous sommes dans l’obscurité, ils doivent être parisiens ! » Voilà ce que je me dis bêtement quand le duo Dawnie et Lucas de It’s Sunday apparaît à 19h30 sur la scène du Trianon… et je me trompe à moitié puisque Dawnie vient paraît-il de Californie. Lucas est à la guitare et Dawnie derrière un mini-kit de batterie, nous sommes dans la nouvelle tradition des duos minimalistes, et pourquoi pas ? Quand Lucas commence à chanter, sa voix trafiquée par un écho irritant, on grince des dents : la France a vraiment du mal à produire des jeunes gens qui ait une voix ! L’écho s’en va, mais le chant demeure la grande faiblesse de It’s Sunday. Et les paroles aussi : quand ils chantent en français, difficile de ne pas sourire : « Viens avec moi sous la couette / Viens me rejoindre pour faire la fête » (cité de mémoire)… Non, ce n’est pas du Bob Dylan ou du Leonard Cohen, avouons-le. « Mais la musique ? » me demanderez-vous… Eh bien, cela évoque mille choses que nous aimons ou surtout avons aimé, entre Galaxie 500, les Cocteau Twins, et tant d’autres musiques brumeuses et élégantes, c’est dépouillé, entre le beau son classique de la Telecaster et le martellement patient des fûts mais cela reste toujours trop sage. Malgré la bienveillance du public, il ne passe pas grand-chose sur scène, et on s’ennuie un peu. Ma voisine de St Etienne est optimiste : « Ils sont jeunes, ça viendra ! ». Pour me prouver qu’elle a raison, le dernier est plus fort, plus audible, plus intéressant. Accordons-leur le bénéfice du doute, ils sont bien sympathiques.

Intéressante distribution du matériel de The Jesus and Mary Chain sur scène, avec le micro de Jim Reid solitaire tout devant, et les quatre musiciens bien alignés loin dans le fond, avec brother William sur la droite. 20h30 et quelques, ils sont là et attaquent Amputation, l’ouverture du dernier album, "Damage and Joy", avec son texte tellement typique : « Fucked-up girls like drugged-up guys / That won't keep him warm at night / It's just like a grape in a bottle / It's wine today but piss tomorrow / I don't know, I guess that we're all through / I'm a rock and roll amputation… ». Si toutes les relations humaines sont condamnées à se transformer en pisse avec le temps, et en particulier celles entre frères, qu’en sera-t-il de notre admiration d’hier pour la musique des ex-mauvais garçons provocateurs, devenus désormais des adultes grisonnants ?

2018 06 27 The JAMC Trianon (14)

Sans surprise, The Jesus and Mary Chain jouent soit dans une semi-obscurité, soit sous un rideau de lumière braqué directement sur les spectateurs, transformant le groupe en de vagues silhouettes sombres : même en l’absence – bénie – de fumigènes ce soir, inutile d’espérer faire des photos décentes ! Les photographes officiels sont d’ailleurs punis d’une interdiction systématiquement appliquée de s »approcher du centre de la scène, et donc de faire des photos un tant soit peu rapprochées de Jim… Un Jim qui a relativement peu changé avec toutes ses années, hormis les cheveux grisonnants et plus dégarnis, un Jim qui conserve ses poses scéniques "fermées" au public : les yeux tournés vers le sol, les poings dissimulant le visage, voire même le dos complètement tourné. Il est édifiant de comparer ses attitudes à celle des débuts du groupe : absolument rien n’a changé, si ce n’est l’abandon du perfecto de cuir noir, sans doute parce qu’on le sait bien désormais, Jim « hate(s) rock’n’roll »… William, quant à lui, dissimulé dans l’obscurité, sous son abondante touffe frisée toute blanche, a semble-t-il reperdu un peu de poids, ce qui nous évite la comparaison qui s’imposait il y a 10 ans, lors de la reformation, avec Pedro Almodovar.

Rien à dire des musiciens qui les accompagnent, forcément anonymes dans le noir, forcément compétents, forcément interchangeables : ils ne sont que les nécessaires comparses de l’éternel petit théâtre de l’ennui et de l’exaspération que nous jouent encore et toujours les Glaswégiens terribles. Un dernier mot sur le son, assez excellent mais totalement insuffisant pour nous permettre d’entrer dans la transe tétanisée qu’appelle cette musique ; quelques pics sonores apparaîtront occasionnellement quand William retrouvera un peu de son extrémisme juvénile, mais on restera bien en dessous de ce qu’elle requiert pour devenir aussi essentielle qu’elle le fut à son époque.

2018 06 27 The JAMC Trianon (3)

Voilà donc 30 minutes que j’hésite : plaisir ou pas ? fake drug ou pas ? Arrive Snakedriver et quelque chose décolle enfin : un mosh pit, timide, certes mais quand même…, se forme derrière moi, ça commence un peu à remuer, je me prends quelques coups dans le dos, quelques spectateurs s’empoignent, et le niveau sonore devient un peu plus acceptable. William s’anime dans le fond de sa caverne obscure : on est loin, très loin encore, du danger, de la peur même qui faisaient des sets de The Jesus and Mary Chain des moments de pur rock’n’roll en 1987. Teenage Lust en remet une couche. A ma droite, au premier rang, je repère une jeune anglaise solitaire qui chante toutes les paroles, qui vibre de toute son âme. Et l’ami Xavier qui s’agite. Eh oui, c’est un putain de concert de Rock ! On est là pour ça, pour s’agiter, pour vibrer, pour tenter de retrouver au fond de nous ces graines de folie qui nous font tant de bien quand elles poussent dans notre estomac, dans nos poumons. Qu’importe finalement si, en face de nous, ce sont des quinquagénaires fatigués qui rejouent encore une fois la symphonie saturée de nos rébellions inutiles, de nos espoirs piétinés…

Some Candy Talking : « I'm going down to the place tonight / To see if I can get a taste tonight / A taste of something warm and sweet / That shivers your bones and rises to your heat… ». Nous sommes tous là pour ça, pour essayer de retrouver ça, même pour quelques fragiles secondes, cette sensation exquise de s’engloutir à nouveau dans un océan de bruit assourdissant, aveuglés par les lumières blanches et la chaleur blanche.

C’est la fin du set, déjà : Reverence illumine la nuit. Quelques frissons de bonheur dans la foule. Nous sommes évidemment déçus, mais il nous faut nous souvenir, en toute honnêteté, que The Jesus and mary Chain décevait déjà en 1987. La tâche à laquelle ils s’étaient attelés étaient juste prométhéenne, et ils n’étaient pas de taille, tout simplement.

Mais au moins, ils essaient : Jim dit même quelques mots au public, inintelligibles bien sûr. Et ils reviennent pour un rappel de cinq morceaux, avec le sublime In a Hole au milieu, histoire que nous n’oubliions jamais le choc que fut "Psychocandy". Et voilà, rideau : échec, inévitable, mais échec respectable. A l’impossible, nul n’est tenu. L’honneur est sauf.

A la sortie, éberlué, j’entends un pauvre jeune Parisien se plaindre que le concert était trop fort pour ses tendres oreilles. Je n’en crois pas les miennes, d’oreilles : sommes-nous devenus si fragiles, si prudents, si raisonnables, que nous ne comprenons plus de quoi il s’agissait ce soir ? Du coup, mon éternel ressentiment envers les frères Reid - et leur nihilisme sans queue ni tête - se change en une sorte d’affection, un peu contrite certes : que nous reste-t-il donc, à part une pantomime gracieuse, pour exprimer tout ce que le bruit de nos guitares n’arrive plus à transmettre à une génération qui n’aspire plus qu’au confort, et à l’entertainment à bon marché ?

« I hate rock 'n' roll / And all these people with nothing to show / I hate rock 'n' roll / I hate it 'cause it fucks with my soul / Rock 'n' roll hates me… »

Je hais le rock’n’roll.

Mais je ne peux pas vivre sans.  »

 

2018 06 27 The JAMC Trianon (46)

Les musiciens de The Jesus and Mary Chain sur scène :

Jim Reid – chant, guitare

William Reid – guitare

The Black Ryder – guitare

Brian Young – batterie

Mark Crozer – basse

 

La setlist du concert de The Jesus and Mary Chain :

Amputation (Damage and Joy – 2017)

April Skies (Darklands – 1987)

Head On (Automatic – 1989)

Blues From a Gun (Automatic – 1989)

Black and Blues (Damage and Joy – 2017)

Mood Rider (Damage and Joy – 2017)

Far Gone and Out (Honey’s Dead – 1992)

Between Planets (Automatic – 1989)

Snakedriver (Hate Rock’n’Roll – 1995)

Teenage Lust (Honey’s Dead – 1992)

Cherry Came Too (Darklands – 1987)

All Things Pass (Damage and Joy – 2017)

Some Candy Talking (Some Candy Talking EP – 1986)

Halfway To Crazy (Automatic – 1989)

Darklands ( Darklands – 1987)

Reverence (Honey’s Dead – 1992)

Encore:

Just Like Honey (Psychocandy – 1985)

Cracking Up (Munki – 1998)

In a Hole (Psychocandy – 1985)

War on Peace (Damage and Joy – 2017)

I Hate Rock 'n' Roll (Munki – 1998)

Cette chronique a été publiée à l'époque du concert sur les blogs BenzineMag et manitasdeplata.net

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20 septembre 2019

Starcrawler / Wolf Alice / Slaves - Dimanche 17 Juin 2018 - Download Festival (Base aérienne 217 - Brétigny sur Orge)

2018 06 17 Download Festival Brétigny sur Orge

« A ma grande honte, je n'avais tout simplement jamais entendu parler du Festival Download, festival a priori consacré au "vrai Rock", donc aux musiques lourdes et / ou violentes, et se déroulant sur un terrain d'aviation à une cinquantaine de kilomètres au sud de Paris... C'est l'annonce du passage de Starcrawler qui a attiré mon attention, et m'a finalement décidé à prendre ma place en ce dimanche de fête des pères au climat parfait pour ce genre de festivité : un peu frais mais pas trop, et surtout… sec !

En arrivant vers 13h15, je découvre un site des plus agréables (…surtout quand le soleil perce derrière les nuages, ce qui sera le cas à partir du milieu de l’après-midi) avec de superbes avions de collection exposés entre les 4 scènes et les habituels stands de bouffe, de bière, et de t-shirts… Et avec un public bon enfant et venu avec la très claire intention de profiter au maximum de la journée. Cool !

Je retrouve l'ami Xavier devant le Warbird Stage, puis Robert vient nous faire un petit coucou, c’est une ambiance très détendue qui règne devant la scène, il y a pas mal de nationalités – souvent des touristes visitant Paris et profitant de l’occasion pour venir se rincer la tête avec du gros son – et on sent un agréable mélange de curiosité et de bienveillance dans la foule.

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (16)

14h10 : Starcrawler ouvre donc les hostilités en ce dimanche, et la lumière du jour n'est pas forcément idéale pour nos Angelenos que l’on imagine plus à l'aise dans les caves les plus obscures. Henri Cash ouvre le bal avec le désormais classique Ants, avec sa guitare énervée, ses petits sauts à la Pete Townshend, ses mimiques marrantes et sa tenue rockabily très classe : le mec est toujours aussi sympathique. A droite, Tim Franco à la basse est toujours aussi impassible, frôlant la caricature, tandis que Austin, le batteur-fondateur du groupe, est l’image parfaite du musicien qui assurera en toutes circonstances une rythmique impeccable point-barre, avec nonchalance et professionnalisme. Arrow de Wilde apparaît pour nous offrir, sans surprise pour nous qui avons déjà vu le groupe sur scène, 40 minutes de son habituel spectacle maladif et dérangeant… même si elle semble à la lumière du jour bien plus saine que la dernière fois au Point Ephémère (on avait appris par la suite que le groupe avait abusé de substances toxiques la veille à Amsterdam, ce qui expliquait l'ambiance délétère et la brièveté du set...) ! Elle ira néanmoins confronter les photographes de manière particulièrement désagréable (Robert me confiera plus tard qu’elle a attrapé ses lunettes et les a balancées au loin…).

Dans ces circonstances plus ordinaires, je dirais que Starcrawler sonne surtout comme du "good clean fun", dans l'esprit éternel du rock'n'roll, que comme un groupe particulièrement pervers, malgré les contorsions et les regards venimeux d’Arrow. Et c'est très bien comme ça ! On passe donc une belle demi-heure à headbanguer, à chanter "I love LA", à apprécier les prouesses de Henri, jusqu'à ce qu'on arrive au fantastique enchainement de Pussy Tower et de Train (ma préférée, très courte, trop courte !) qui annonce la fin trop proche d'un petit set particulièrement efficace.

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (1)

Arrow va se remplir la bouche de son faux sang, il va falloir faire attention d'autant que, alors que Chicken Woman entre dans sa phase finale d'accélération, elle descend de scène pour venir chercher des noises aux spectateurs du premier rang. Impossible de lui échapper, même en me reculant, quand elle se jette sur moi toutes griffes dehors. Assez désagréable quand même de se sentir griffé sur le visage, et j’avoue que je ne sais pas trop comment réagir… Elle se tourne alors vers mon ami Xavier à ma gauche, tente de lui arracher ses protections auditives et finit par lui déchirer son cher t-shirt des Replacements. Pas vraiment fun, ce genre de conneries… Puis, sans doute contente de son coup, la voilà qui disparaît, laissant le groupe terminer seul la chanson. Ce qui se passe sur scène est quand même dans un tout autre ton, au point qu’on peut parler de réelle schizophrénie au sein de Starcrawler : Henri descend dans le public pour aller chercher un enfant qu’il fait monter avec lui sur scène, et auquel il montre comment faire un accord sur sa guitare. D’abord impressionné, le minot finit par se prendre au jeu, et ce sera lui qui terminera la chanson devant les acclamations du public… et à la joie des musiciens visiblement ravis ! Une conclusion vraiment sympathique à ce joli set après la ridicule agression d’Arrow…

Il est temps d’aller migrer vers la Grande Scène (le Main Stage, pardon…) pour découvrir Wolf Alice, groupe indie anglais dont la réputation a du mal à franchir la Manche, et qui a tendance à laisser le public français un peu sceptique avec ses albums assez indécidables. Pas de vrai problème pour atteindre le second rang, en profitant des mouvements du public allant et venant entre les scènes pour faire son choix dans le menu copieux proposé par Download 2018…

2018 06 17 Wolf Alice Download Festival (27)

15h30 : le soleil commence franchement à se manifester, perturbant quelque peu l’atmosphère fantastique que Wolf Alice voudrait sans doute attacher aux morceaux de son dernier album, "Visions of a Life"… Je dis sans doute, mais rien n’est moins sûr, car malheureusement, Wolf Alice sur scène, c’est tout aussi confus et confusant que sur disque. Car nos quatre sympathiques jeunes gens, avec leur superbe – reconnaissons-le - chanteuse-guitariste Ellie Rowsell, jouent quand même un peu de tous les genres, alternant rock indie typique, rêveries shoegaze, ambiances plus progressives, accélérations garage-punks, balades folky ou classic rock, sans qu’on ne sache vraiment jamais sur quel pied danser. Il y a heureusement de temps en temps une belle énergie qui se dégage, mais cette énergie semble sans but et sans fondement, et se dissipe sans qu’on ait vraiment eu le temps d’y adhérer, de se laisser emporter. Je constate que, autour de moi, l’indifférence descend sur la foule, en dépit d’une conclusion un peu plus dure et intense avec l’enchaînement de Sadboy et Giant Peach

Bref, un groupe pas dénué de talent mais largement perdu, sans doute du fait d’une absence cruelle de vision et de direction. Un concert plus que dispensable, qui n’avait sans doute pas vraiment non plus sa place dans un festival consacré à des musiques bien plus… euh… déterminées !

Retour vers le Warbird Stage pour assister à la prestation de l’un de mes groupes chouchous de ces dernières années, Slaves ! Presque personne devant la scène pour le moment, tout le monde est occupé à boire des bières au soleil, ce sera parfait pour bien se placer au premier rang devant Laurie, mais aussi un peu à l’écart de la zone où, traditionnellement, ça pogote dur et ça remue sec aux concerts des deux militants anti-système de Royal Tunbridge Wells. Le temps de décevoir mes voisins, originaires de Floride, qui étaient tous contents d’être venus applaudir Slaves, le groupe californien de post-hardcore, et on est prêt pour la tuerie de l’après-midi.

2018 06 17 Slaves Download Festival (7)

17h00 : « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… » s’élève sur la sono pour annoncer l’entrée de Laurie et Isaac, et même si dire que Piaf était une ancêtre du punk est sans doute faire un trop grand écart, eh bien cela sonne pourtant curieusement de circonstance ! D’ailleurs la moitié du public chante, et Laurie et Isaac semblent ravis de leur coup… ! Et attaquent dur, très dur, avec le fantastique Sockets, le morceau qui réactive immédiatement dans votre tête le syndrome ’77. Cela s’appelle le bonheur : ces percussions démentes, ces cris de rage, cette guitare qui sature à mort, avec le (petit mais hautement symbolique) mur de Marshalls derrière Laurie, c’est bien sûr pour ça qu’on est venu à Brétigny ! « It wasn't her fault / She makes sugar taste like salt / Cause she was so sweet / Now you're shuffling your feet with your hands in your pockets… »

Ceux d’entre nous qui avaient assisté au mauvais set de Slaves en première partie de Kasabian au Zénith redoutaient sans nul doute un épuisement de l’énergie, voire un syndrome du bavardage inutile : le set de cet après-midi nous a tous rassurés, la combattivité et l’efficacité de Slaves sont intactes, et en un peu plus de 45 minutes, nous n’aurons droit cette fois à aucun gras, à aucun débordement déplacé. Seulement la musique, seulement une succession de brûlots hargneux, mais délivrés avec la juste dose de bonne humeur, et d’humour bien entendu, qui font digérer tout cela en évitant les brûlures d’estomac.

Ninety Nine (« Talked to a mannequin the other day / She had fuck-all to say / To me / Such a shame / Looks are deceiving… ») et l’impeccable – et furieux - Cheer Up London (« Are you done digging your grave yet? / Put another 0 in your paycheck / Are you done? / You're dead, already, dead, dead, already-ready / Dead !!! ») font encore monter d’un cran la rage. On hurle avec eux, « Already Dead Dead Dead ! », et les slammers commencent à déferler. Le service d’ordre, visiblement peu habitué à ce genre de pratiques, panique un instant, puis la routine s’installe : un à un on extirpe du chaos les corps, on les dépose soigneusement, et les voilà qui se relèvent, et repartent en rigolant pour replonger dans le maelstrom… Isaac et Laurie, mine de rien, ont remarqué le désarroi, puis l’application de la security, ils ont l’élégance de faire un break et de venir remercier, serrer la main des videurs. Bon esprit, nos p’tits prolos anglais !

2018 06 17 Slaves Download Festival (19)

S’il y a une chose à noter à propos de la setlist de cet après-midi, c’est l’absence quasi-totale des titres de "Take Control", il est vrai inférieurs à ceux du premier album sur lequel on se concentre désormais. Pas mal de nouveaux morceaux aussi, bien dans le même esprit. Bref, pas de coup de barre chez nos Slaves, qui portent toujours fièrement la bannière du Rock social et engagé que le Clash a brandie il y a désormais… quarante ans.

Une chose que je remarque, et qui ne m’avait pas frappé auparavant, c’est la complicité amicale qui unit Isaac et Laurie, qui prennent tous deux visiblement toujours autant de plaisir à jouer ensemble. Bref, Slaves, à la différence de la plupart des combos du genre, ont l’air d’avoir tout ce qu’il faut pour durer. Le set se termine par l’enchaînement imparable de Sugar Coated Bitter Truth, Beauty Quest et le fabuleux The Hunter. Un set de 45 minutes magistral, une musique totalement dans son époque (« Fuck the Hi-Hat! Fuck the Hi-Hat! ») mais qui sait célébrer le souvenir des premiers combattants du punk. Laurie et Isaac, on vous AIME !

« The feeling is mutual / You don't like what we do / Because we say what we are thinking / And that shocks and frightens you / The lion in the jungle shows no shame, it shows no pride / It does what it needs to to stay strong and to survive / The hunter… »

Dans une heure il y a nos grands amis de The Hives qui vont essayer de – et sans doute réussir à – mettre le feu aux pistes d’atterrissage. C’est tentant de rester, mais c’est très bien aussi de boucler la journée sur ce très beau set de Slaves. A l’année prochaine, Download ! »

 

Les musiciens de Starcrawler sur scène :

Arrow de Wilde - vocals

Austin Smith - drums

Henri Cash – guitar, vocals

Tim Franco - bass

 

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (39)

La setlist du concert de Starcrawler :

Ants (Single – 2017)

Used to Know (Single – 2017)

Love's Gone Again (Starcrawler – 2018)

I Love LA (Starcrawler – 2018)

Let Her Be (Starcrawler – 2018)

Different Angles Again (Starcrawler – 2018)

What I Want (Starcrawler – 2018)

Pussy Tower (Starcrawler – 2018)

Train (Starcrawler – 2018)

Chicken Woman (Starcrawler – 2018)

 

Les musiciens de Wolf Alice sur scène :

Ellie Rowsell – lead vocals, guitar

Joff Oddie – guitar,  synthesizers, vocals

Theo Ellis – bass, vocals

Joel Amey – drums, vocals

 

2018 06 17 Wolf Alice Download Festival (57)

La setlist du concert de Wolf Alice :

Your Loves Whore (My Love is Cool – 2015)

Yuk Foo (Visions of a Life – 2017)

Beautifully Unconventional (Visions of a Life – 2017)

Don't Delete the Kisses (Visions of a Life – 2017)

You're a Germ (My Love is Cool – 2015)

Visions of a Life (Visions of a Life – 2017)

Sadboy (Visions of a Life – 2017)

Giant Peach (My Love is Cool – 2015)

 

Les musiciens de Slaves sur scène :

Laurence "Laurie" Vincent - guitar, vocals

Isaac Holman - drums, vocals

 

2018 06 17 Slaves Download Festival (61)

La setlist du concert de Slaves :

Intro (Non, Je ne regrette rien)

Sockets (Are You Satisfied ? – 2015)

Live Like An Animal (Are You Satisfied ? – 2015)

Ninety Nine (Are You Satisfied ? – 2015)

Cheer Up London (Are You Satisfied ? – 2015)

Chokehold (new song)

Fuck the Hi-Hat (Take Control – 2016)

The Lives They Wish They Had (new song)

Where's Your Car Debbie? (Single – 2014)

Cut and Run (new song)

Photo Opportunity (new song)

Sugar Coated Bitter Truth (Are You Satisfied ? – 2015)

Beauty Quest (Sugar Coated Bitter Truth EP – 2012)

The Hunter (Are You Satisfied ? – 2015)

Chronique déjà publiée à l'époque du concert sur les blogs Benzine Mag et manitasdeplata.net

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15 septembre 2019

Ty Segall and the Freedom Band - Jeudi 14 Juin 2018 - Bataclan (Paris)

2018 06 14 Ty Segall Bataclan Billet

« Le Bataclan ! Oublions un instant l’horreur de 2015 et souvenons-nous des concerts inoubliables que nous y avons vécu : mon voisin de premier rang me reparlait du concert mythique Lou Reed, Nico et John Cale, et des passages inoubliables de Motörhead, tandis que je repensais moi-même à ces nuits de folie en compagnie de Doctors of Madness, du Clash et surtout du Gun Club… Oui, ne me parlez plus de l’Olympia et du fantôme de Piaf, le Bataclan est bel et bien la seule salle de concerts parisienne où les miracles se répètent avec une régularité qui devrait lui valoir une canonisation par l’église du rock’n’roll. Et ce soir, c’est Ty Segall qui va bénéficier à son tour de cette alchimie merveilleuse. Ce soir nous allons vivre une grande nuit, mais alors que nous attendons dans la salle qui tarde à se remplir, nous ne le savons pas encore, bien sûr…

2018 06 14 Mike Donovan Bataclan (14)

19h50 : En première partie, le programme nous promet Sic Alps, groupe de garage californien faisant partie de la galaxie Ty Segall, il est vrai officiellement dissout… Publicité mensongère, car nous n’aurons droit qu’à un Mike Donovan en solo… qui ne s'avérera pas passionnant avec ses chansons assez informes - ni mélodie ni véritable rythme - jouées pour la plupart à la guitare acoustique. Malgré l'enthousiasme manifeste de Donovan, on s'ennuie rapidement. Un passage plus intéressant quand même quand il s'installe derrière un petit clavier dont il tirera des sons électroniques menaçants s'accordant mieux avec ses morceaux. 35 longues minutes peu stimulantes, d'ailleurs le brouhaha des conversations derrière moi était assourdissant...

Notre époque se rend-elle compte de la chance qu'elle a de connaître un Ty Segall ? Rien n'est moins sûr, si l'on en juge le fait qu’une salle de taille moyenne comme le Bataclan n’a pas complètement fait le plein ce soir. Sans même parler de la prépondérance de vieux briscards chauves et grisonnants - comme moi - au premier rang, comme si le goût du VRAI rock’n’roll était passé à la jeunesse... Mais bon dieu, où est l'excitation électrique qui précédait il y a seulement quelques années encore l'apparition sur scène de musiciens aussi importants ? Surtout après un album aussi éblouissant que "Freedom", dont on n'a pas non plus assez célébré dans la presse la fougue et d'inventivité...

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (32)

20h45 : le Freedom Band se présente placé en arc de cercle, et Ty Segall étant habituellement à l’extrême droite, j'ai fait le pari ce soir de me positionner sur la gauche pour le voir de face. Ce à quoi je n’ai pas pensé, c’est que, vue la puissance du Marshall d’Emmett, le second guitariste, juste en face de moi, je n’entendrai quasiment pas de tout le set ni la guitare ni la voix de Ty ! C’est ballot quand même ! Mais bon, le plus curieux c’est qque cette limitation ne gâchera en rien une soirée qui va gagner peu à peu en puissance et en folie pour atteindre le statut de "concert mythique"… si, si !

Ça commence très fort, avec Wave Goodbye, puis Fanny Dog, histoire de bien poser les jalons : ce soir, Ty Segall n’est pas là pour amuser la foule, mais pour envoyer des boulons. Derrière moi, je vois de jeunes âmes fragiles reculer en se bouchant les oreilles, tant les amplis crachent du plomb fondu qui brûle les tympans quand on est devant. Je sais déjà que demain matin, je serai sourd, et, croyez-moi c’est bon de revenir aux fondamentaux ! En fait toute la première demi-heure du set va être un enchaînement lourd et speedé de titres qui tuent, d’une efficacité redoutable, qui va tout de suite transformer la fosse du Bataclan en fournaise. Comme d’habitude ici, la clim qui nous a rafraîchis durant la première partie n’est plus qu’un lointain souvenir, on est de retour dans le fameux sauna du Bataclan !

Je suis impressionné par l’énergie que dégagent la section rythmique de Mikal et Charles, et surtout la guitare d’Emmett Kelly en face de moi, et il est intéressant de noter que Ty n’adopte pas de position privilégiée au sein de son groupe : sa guitare et sa voix s’intègrent dans le maelstrom ambiant, et depuis la droite de la scène, il fait constamment preuve de simplicité et d’humilité. On a envie de répéter que Ty, c’est le modèle du chic type, du musicien sincère et dévoué à la création d’une musique originale, généreuse… plutôt qu’à la mise en avant de son propre ego. Et ça fait quand même une énorme différence par rapport à l’attitude de nombre de rockers furieusement égocentriques.

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (80)

On entre maintenant dans le cœur du set, avec de longs, longs morceaux en forme de jam psychédélique – je crois reconnaître Warm Hands (Freedom returned), mais honnêtement je ne suis pas sûr, et d’ailleurs cela n’a pas vraiment d’importance : pour en jouir, il faut accepter de retourner à la fin des années 60 et au début des années 70, quand le Rock explorait – et se perdait parfois dans – des formes plus lâches, plus aventureuses, un peu à la manière du jazz. Pendant ces moments-là, Ty ne joue clairement plus pour le public mais pour son propre plaisir, et le groupe est totalement concentré sur ses improvisations, faisant d’ailleurs preuve d’une maîtrise technique époustouflante. Mais ce soir, quelque chose se passe de "plus", qui va élever le concert au-delà du niveau de qualité habituel : le public du Bataclan, tout simplement, est fantastique, et toute cette masse transpirante et frénétique fait littéralement corps avec la musique, soulevant régulièrement le groupe bien au-dessus d’une virtuosité qui risque toujours de sombrer dans la gratuité. Les slammers se multiplient, attirant forcément l’attention de Ty, et tout le monde semble être entré dans la transe.

Un petit break plus "commercial", plus facile, avec Despoiler of Cadaver et Every 1's a winner, avant de repartir dans de superbes duels de guitare entre Ty et Emmett, passionnants à suivre quand on est juste devant les musiciens. La complicité dans le groupe est extraordinaire, et le plaisir pris par Ty et son Freedom Band est communicatif. Le concert monte encore et encore, et nos oreilles sont hachées menu par les déchirures et les stridences vomies par les amplis : âmes sensibles, d’abstenir ! My Lady’s On Fire voit une courte intervention de Mikal au saxo tandis qu’Emmett prouve qu’il n’est pas un manche non plus à la basse, mais tout cela reste quand même anecdotique, car ce que nous réclamons, c’est du lourd, du plomb et des boulons ! Et nous allons être servis…

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (124)

Il n’y a plus moyen de se protéger contre les assauts incessants des slammers, ni contre la pression du mosh pit en folie, et nous sommes écrasés contre la scène, luttant pour notre chère vie alors que la folie finit par s’emparer de la totalité de la salle. Derrière moi, un pauvre spectateur cherche par terre, avec l’aide de ses voisins, les verres de ses lunettes explosées… Les morceaux heavy se succèdent, transpercés par des soli en fusion, et on a perdu la notion du temps. Mais c’est déjà fini ! Et non, car ce soir, Ty nous gratifie d’un rappel, pour nous achever. Mais lui-même ne va pas résister à la folie générale, il confie sa guitare à un slammer – qui apparemment sait à peu près quoi en faire pendant l’absence du maître – et plonge dans la foule : fun ! fun ! fun ! Sauf que quand Ty ressort, il a l’air complètement bouleversé, il arrête le groupe, et nous annonce qu’il a perdu son alliance ! « Est-ce que tout le monde peut regarder par terre ? ». Instant d’angoisse, merde, la soirée ne peut pas être gâchée en finissant comme ça ! Mais non, mais non, les miracles existent dans cette salle merveilleuse qui a connu le pire absolu, et un spectateur lui tend sa précieuse alliance : moment totalement improbable, et joie générale. On finit le rappel dans l’exaltation, on sait tous qu’on vient de vivre l’un de ces rares concerts qui comptent vraiment.

1h40 de très haut niveau, d’une folle générosité – je me répète, mais quel autre mot utiliser ? 1h40 qui ont prouvé que Ty Segall est aujourd’hui tout au sommet du Rock contemporain. Et peut-être plus important encore, que le Bataclan a survécu au 13 novembre 2015 et demeure ce lieu magique où la Musique VIT. »

 

Les musiciens de Ty Segall sur scène :

Mikal Cronin – basse, saxophone et chœurs

Emmett Kelly – guitare

Charles Moothart - batterie

Ben Boye – orgue

Ty Segall – guitare et voix

 

Cette chronique a déjà été publiée à l'époque du cocnert, partiellement ou en intégralité, sur les blogs manitasdeplata.net et benzinemag.net

 

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01 septembre 2019

Daniel Blumberg - Mardi 12 Juin 2018 - Olympic Café (Paris)

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café Billet

« Cela fait un moment que le nom de l’Olympic Café tourne dans Paris : dans un recoin du 18ème peu fréquenté jusqu’alors par les fans de Rock, il se passe des choses étonnantes, puisque se succèdent à un rythme infernal des concerts de groupes ou d’artistes venus de la planète entière et souvent dignes d’intérêt. L’annonce du passage de Daniel Blumberg, responsable de “Minus”, l’un des plus beaux albums de cette première moitié de l’année, est l’occasion parfaite d’aller voir ce qui s’y passe...

Alors qu’on s’attendait plus ou moins à l’un de ces endroits branchés qui essaiment à travers les quartiers de Paris les plus populaires, l’Olympic Café ressemble en fait à n’importe quel bar-restaurant du coin, affichant un charme décati et une roborative cuisine africaine au menu. Un bon point donc, pas de bobos à l’horizon, et la possibilité de déguster des accras avec les amis avant le début du set prévu a priori après 21 heures. Personne ne se dépêche d’ailleurs de descendre dans le sous-sol où se tiennent les concerts, et ce n’est qu’après 21h30 que nous pouvons enfin avoir accès à la salle, quasiment en même temps que les musiciens, d’ailleurs !

A l’Olympic Café, la scène rudimentaire n’est quasiment pas réhaussée par rapport au sol carrelé à l’ancienne, ce qui fait qu’être au premier rang est indispensable si l’on veut pouvoir bien voir les musiciens. La sonorisation et l’éclairage semblent réduits au minimum, mais cela, admettons-le, ne se fera pas sentir ce soir puisque la musique de Daniel et ses deux musiciens – un violoniste, un contrebassiste – s’avérera tellement minimale que le son sera parfait, et puisque les lumières blanches resteront allumées durant toute l’heure du set, nous éclairant autant que les musiciens…

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café (5)

C’est vers 21h40 que trois jeunes musiciens entrent discrètement sur scène, alors que le public s’installe tranquillement. On nous a annoncé une première partie assurée par le groupe accompagnant Daniel, et il me faudra un petit moment pour reconnaître Blumberg lui-même, sur la gauche, en ce grand échalas au crâne rasé qui tourne en rond en fixant d’un air énervé les murs de la salle – bien loin du jeune et fringant clone de Robert Zimmerman que j’avais jadis apprécié en frontman de Cajun Dance Party… Cela fait une dizaine de minutes que le violoniste et le contrebassiste tirent de leurs instruments des bruits dissonants, paraissant quasi aléatoires, quand on se rend compte que le set a effectivement commencé, et que les musiciens n’étaient pas en train de s’accorder ou je ne sais quoi ! Daniel Blumberg, armé de sa guitare électrique dont il ne se servira que très parcimonieusement, et surtout pour en tirer lui aussi des grincements et des grondements, agrippe le micro et se lance dans The Fuse.

La bonne nouvelle, c’est que la voix sidérante de Daniel est bien là, et que cette voix va tenir toutes les promesses de l’album, et ouvrir sous nos pieds des gouffres vertigineux, nous sidérer littéralement de beauté. La mauvaise nouvelle, c’est le parti pris totalement radical d’interprétation, en particulier au niveau de l’accompagnement de la voix, réduit au strict minimum : des sons, des grondements, des bruits, comme lorsque l’organiste décrit des cercles en frottant son son archet sur le plafond bas de la salle, et c’est tout. Heureusement, le public restera (presque) parfaitement silencieux durant tout le set, établissant une ambiance propice à la concentration. Car de la concentration, il en faut, pour pouvoir apprécier la pilule, assez amère, que nous fait ingurgiter Daniel : les chansons sont enchaînées sans pause pour permettre la moindre réaction du public, et surtout la moindre interaction avec les musiciens, tous trois perdus dans leur monde austère. « It’s my morning answer… » : Madder, l’un des morceaux les plus extrêmes de l’album, déjà étiré et évidé au-delà du raisonnable sur “Minus”, pousse à sa limite la résistance du public : combien de fois peut-on répéter la même phrase, posée en équilibre sur un paysage musical désolé, sans que le public ne sombre dans l’ennui ? Et Permanent (« My eyes’re permanent red… ») enfonce encore le clou : on a l’impression de littéralement manquer d’air – et ce n’est pas seulement l’effet de la chaleur étouffante qui règne dans la salle – devant ces mots rares et répétés de manière hypnotique devant un paysage musical désolé.

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café (10)

Au début de la soirée, nous nous lamentions avec mes amis du fait que le Rock soit largement devenu une musique commerciale comme une autre, que le danger en soit désormais exclu… Eh bien, Daniel injecte dans notre soirée sinon du danger, du moins une forte dose d’inconfort, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c’est indiscutablement l’attitude de Daniel : roulant des yeux de fous, arborant un rictus possédé, fixant les spectateurs du premier rang d’un regard vide et effrayant, le voilà en patient hébété d’une institution psychiatrique. Honnêtement, soit Daniel ne simule pas et on doit vraiment s’inquiéter pour lui, soit il s’agit d’une mise en scène et elle n’est pas vraiment de bon goût : la beauté et la force étrange des chansons se suffit à elle-même, et la communion avec le public fonctionnerait sans aucun doute mieux si Daniel manifestait un minimum d’empathie… Mais bon, admettons, et laissons-nous plutôt emporter par la musique.

Et justement, c’est Minus, une petite merveille, jouée et chantée de manière un peu moins âpre, qui nous permet de reprendre un peu notre souffle. C’est évidemment très beau, et on sent que le public qui se noyait reprend pied. Ce n’est bien sûr qu’un bref répit car Used to be Older, avec sa boucle interminable de chœurs soul, va prouver que Daniel veut pousser la plaisanterie du malaise une étape plus loin : le voilà qui se met au milieu de la chanson à brailler de manière complètement dissonante, et massacre allègrement un morceau qui est pourtant bien plus aimable sur l’album. Ses cris de goret, n’exprimant aucune rage, révolte, colère, frustration, dégoût comme c’est habituellement le cas dans le Rock, n’ont visiblement pour but que de nous choquer, de gâcher le plaisir éventuel que nous prendrions. Je surprends le violoniste et le contrebassiste qui se retiennent pour ne pas rigoler, il est clair qu’on est dans la provocation gratuite. Passons…

Le responsable de la salle vient sur la scène démarrer la clim, ce qui fait un bien fou, et va nous permettre d’aborder avec un peu de sérénité la fin du set. The Bomb (« I long to live without it ») amorce aussi un retour vers la normale, si l’on peut dire. Puis Daniel éteint son ampli, pose sa guitare, avant de changer visiblement d’avis, et de tout rallumer et de partir dans une chanson un peu plus électrique, inconnue au bataillon. Le concert se terminera sur une belle version de Stacked, qui finit de nous rasséréner, et nous permettra de sortir de cette petite épreuve avec le sentiment que les plus et les moins s’équilibrent.

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café (18)

On remonte l’escalier au milieu d’une petite foule qui, logiquement, discute du spectacle étrange qui vient de nous être offert, on essaie tous plus ou moins d’analyser ce que nous avons vu et entendu. Avant de rentrer chez nous, nous croisons les trois musiciens qui discutent sur le trottoir devant l’Olympic Café : j’ai envie d’aller parler à Daniel afin d’essayer de percer l’énigme, mais au dernier moment, je renonce, craignant une autre provocation qui gâcherait le souvenir de la soirée.

Ce soir, nous avons eu droit à une petite dose de vrai Rock’n’Roll, sans aucun doute. Le fait que l’expérience ait été tout sauf agréable en est la preuve. Une preuve paradoxale mais une preuve irréfutable.

« Minus the intent to feel, I'm here / Minus the intent to feel, I'm here / I've been away for a year / And doing all my drinking / And doing all my drugs / I have been thinking that I think too much / It's been on my mind… »

 

La setlist du concert de Daniel Blumberg :

The Fuse (Minus – 2018)

Madder (Minus – 2018)

Permanent (Minus – 2018)

Minus (Minus – 2018)

Used To Be Older (Minus – 2018)

The Bomb (Minus – 2018)

Unknown

Stacked (Minus – 2018)

Cette chronique a déjà été publiée, partiellement ou en intégralité, à l'époque du concert, sur les blogs : manitasdeplata.net et benzinemag.net

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15 août 2019

The Legendary Tigerman - Lundi 28 Mai 2018 - Café de la Danse (Paris)

2018 05 28 The Legendary Tigerman Café de la Danse Billet

« Nombreux sont les rockers qui ont un certain mal à placer le Portugal sur la carte musicale, reléguant sans vergogne le pays le plus à l'Ouest de notre continent à sa célèbre tradition du fado. Au milieu de ce panorama peu favorable à d'excitation rock'n'rollienne, émerge la silhouette singulière de Paulo Furtado, leader des mythiques WrayGunn, et ayant endossé depuis 2002 les oripeaux de l'homme-tigre de la légende, acte de foi - en format one-man-band - en un héritage d'un rock'n'roll / blues, que l'on peut aisément situer quelque part du côté de nos très chers Kills. Il était temps d'aller voir tout cela vivre sur scène à l'occasion du passage de The Legendary Tigerman au Café de la Danse.

Nulle surprise à nous retrouver ce soir entouré de Portugais manifestant leur solidarité nationale, et de quadra / quinquas avant fait définitivement vœux de fidélité à Elvis… quand il ne s'agit pas de quadras et quinquas portugais... Le Café de la Danse est devenu depuis mon dernier passage (9 ans déjà…) une salle tout à fait fréquentable avec la disparition des sièges de la fosse et une scène relevée à une hauteur décente. Mise à part la température excessive en ces jours de printemps orageux, tout va bien !

2018 05 28 Kepa Café de la Danse (4)

20 h : Kepa monte sur scène armé de deux dobros, d'un harmonica et d'une sorte de petite planche électronique lui servant de base rythmique. Il ruisselle déjà littéralement dans sa veste de velours trop épaisse (il s'en plaint en riant mais ne la quittera pas des - longues - 40 minutes qui vont suivre…), et attaque son set solo en sifflotant, puis en nous offrant une belle chanson mélancolique et de bonne tenue, alliant sonorités traditionnelles (le dobro, inévitablement) et ambiance cinématographique. L'animal est concentré, tout en retenue, chante et joue plutôt bien, et on se dit qu'on va passer un bon moment en sa compagnie. Malheureusement Kepa décide alors de se transformer en comique troupier, ou au moins en fantaisiste musical : blagues un peu déplacées (le comble étant atteint quand il compare le stand de merchandising de The Legendary Tigerman à un supermarché alors que lui tient une épicerie de quartier, forcément plus sympa...), grimaces clownesques, démonstrations interminables à l'harmonica présentées comme une sorte de numéro de cirque... rien ne nous sera épargné. Le public jubile d'ailleurs, à ma grande surprise ! Où est la musique là-dedans ? Pourquoi Kepa ne fait-il pas confiance à son propre talent de musicien ou même au charme - certes limité - de ses propres chansonnettes un peu absurdes ? Bref, c'est assez désagréable de futilité, et du coup c'est littéralement interminable...

21 h : Configuration groupe pour le projet de Paulo Furtado – ce qui est semble-t-il le cas depuis quelques années déjà -, et c'est évidemment très bien comme ça ! Paulo à la guitare et au chant, un peu caché derrière un volumineux double micro juste à ma droite, plus un trio basse - batterie - saxo qui va jouer serré et pugnace tout au long de la soirée. Paulo a un look un peu décati, vu que l'approche de la cinquantaine ne lui a pas fait plus de bien qu'à nous, et la moustache façon balais-brosse qu'il arbore désormais ne cadre pas très bien avec son habituelle arrogance de rocker bête de sexe et briseur de cœurs... Derrière The Legendary Tigerman, un grand écran sur lequel passent de petits films à l'esthétique Super 8 (façon clips artisanaux) célébrant les aventures d'un Paulo définitivement plus jeune. Et pourquoi pas ?

2018 05 28 The Legendary Tigerman Café de la Danse (22)

Le set commence bien avec The Saddest Girl on Earth, l'un des très bons titres de "Misfit", le nouvel album un peu irrégulier de Paulo. Son impeccable, approche rentre-dedans du groupe, enthousiasme général du public, tout va bien, même si l’on se rend vite compte que la voix de Paulo n'est pas particulièrement marquante. Avec ses célèbres lunettes et son style vestimentaire 50's, Paulo perpétue la légende de l'homme-tigre, entre Nashville et tous les garages du monde où se célèbre le culte du rock et du blues des origines. Paulo nous parle en français et en anglais, mais vu de près, on ne peut pas dire que l'homme irradie la sympathie et l'amour de son public, pourtant plus que bienveillant !

& Then Came The Pain, premier extrait de l'excellent album de duos "Femina" (datant déjà de 2009  !) permet à Paulo de nous prouver qu'il a toujours des contacts avec de belles femmes puisque Phoebe Killdeer (ex-Nouvelle Vague, pour ceux qui l’ignoreraient) fait son apparition sur scène pour recréer le duo original. Sexy et sympathique. Plus tard, Lisa Kekaula des Bellrays interprétera de sa belle voix soul The Saddest Thing To Say, mais en mode virtuel, le groupe accompagnant cette fois une vidéo de la puissante chanteuse ! Et enfin, nous aurons droit à l'apparition de la cultissime Maria de Medeiros, toujours aussi mignonne, pour une version malheureusement pas très bonne de l'increvable These Boots Are Made for Walkin'. Voilà donc pour "Femina"...

2018 05 28 The Legendary Tigerman Café de la Danse (52)

Les hauts - tel le jouissif et très garage "proto-Kills" (et hommage au film "Rumble Fish" de Coppola) Motorcycle Boy - et les bas - le poussif Holy Muse - rythment un set certes nerveux mais indiscutablement un peu creux. Et qui peine décoller. Et on entre déjà au bout d'une quarantaine de minutes dans la dernière ligne droite, avec des morceaux plus "funs" (Dance Craze...) et très, voire trop étirés, faisant la part belle à des duels fumants entre la guitare de Paulo et le saxo. Plutôt excitant a priori mais un peu lourd à la longue... même si heureusement le public (des premiers rangs) est maintenant à donf et contribue au spectacle. Paulo se vautre au milieu d'un solo et d'une pose acrobatique, et de près, je vois que ça ne contribue pas à sa bonne humeur... Il demande que l'on allume les lumières de la salle pour pouvoir exhorter les gens des gradins à venir danser dans la fosse : peine perdue ! Au bout d'une heure le set est bouclé et le rappel ne met pas le feu comme il le devrait. Devant l'insistance du public frustré, Paulo reviendra en quasi solo - accompagné en fait de son saxophoniste - nous interpréter A Girl Called Home, une "Misfit ballad" peu inspirée. Et c'est fini.

Petite déception donc que ce concert peu consistant, parcourant en mode pilotage automatique les codes éternels d'une musique qui a besoin de plus de folie et d'enthousiasme pour renaître. Soit Paulo n'est pas assez tranchant (comme le sont The Kills, justement), soit il n'est pas assez festif (comme savent l'être nombre de groupes de garage), mais ce concert n'a jamais créé l'évènement ni dans nos jambes ni dans nos cœurs.

« Stone cold coolness / Under darkened skies / Clock keeps ticking / It’s time for a gang fight / Small town boredom / No way to leave / Fight like a rumble fish / It’s time to kill / Danger! Danger! / She said / The Motorcycle Boy reigns »

 

2018 05 28 The Legendary Tigerman Café de la Danse (112)

La setlist du concert de The Legendary Tigerman :

The Saddest Girl on Earth (Misfit – 2018)

Child Of Lust (Misfit – 2018)

Naked Blues (Naked Blues – 2002)

& Then Came The Pain (with Phoebe Killdeer) (Femina – 2009)

Motorcycle Boy (Misfit – 2018)

Holy Muse (Misfit – 2018)

The Saddest Thing To Say (Femina – 2009)

Gone (Femina – 2009)

Fix of Rock N'Roll (Misfit – 2018)

These Boots Are Made for Walkin' (Lee Hazlewood cover) (With Maria de Medeiros) (Femina – 2009)

Dance Craze (True – 2014)

21st Century Rock 'N' Roll (True – 2014)

Encore:

Black Hole (Misfit – 2018)

Encore 2:

A Girl Called Home (Misfit Ballads – 2018)

 

 

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28 juillet 2019

Car Seat Headrest - Samedi 26 Mai 2018 - Trabendo (Paris)

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo Billet« On ne célébrera jamais assez les vertus du bruit quand il sort d'un ampli de guitare poussé à fond, et quand le type au manche n'en est pas un (de manche). On ne répétera jamais non plus assez qu'un bon vieux power trio des familles (guitare + basse + batterie) reste la manière la plus magistrale de faire du rock. Ce soir au Trabendo, en 45 minutes, Naked Giants ("a band from Seattle", comme ils le clament avec fierté, et ils ont raison…) nous ont rappelé quelques évidences du même tonneau...

2018 05 26 Naked Giants Trabendo (17)...Et nous ont du même coup donné beaucoup, beaucoup de plaisir. Bloqués au sommet des années 90, au moment du passage de relais entre Pixies et Nirvana, avec un soupçon de Presidents or the United States pour le goût des mélodies pop et pour la fantaisie, et une touche de blues stoogien pour épaissir le tout, Naked Giants est un groupe incroyable sur scène : ils sont drôles, sympathiques, redoutables musiciens, et ils nous distribuent dans le désordre le plus séduisant passages bruitistes, rythmes déconstruits, accélérations punks, et riffs puissants. Grunge not dead, mais un grunge qui a troqué le désespoir pour un solide appétit de vivre. La fosse du Trabendo danse un grand sourire aux lèvres, chaque chanson accroche, le bassiste (Gianni) invente des danses inédites, le guitariste (Grant) se roule par terre comme il faut et le batteur surpuissant (Henry) gère aussi l'ambiance. Ce soir je ne sais pas si nous avons eu la chance de découvrir un grand groupe de demain et je m'en fous un peu. Car nous avons restauré une fois de plus notre foi en le rock'n'roll.

Aller revoir sur scène Will Toledo et son Car Seat Headrest après la sortie du remake réussi de son classique "Twin Fantasy", c'est courir le risque de la déception qui abimerait l'amour que nous portons à ses albums, tant l'on sait l'imprévisible caractère de cochon de notre jeune génie. Mais bon, la vie est un risque, non ? Et puis la soirée est déjà sauvée par Naked Giants. Sans même parler du plaisir de rencontrer en chair et en os l’un de mes jeunes et talentueux éclaireurs sur Sens Critique : ce genre de jeunesse enthousiaste et curieuse de tout, c'est diablement rassurant, non ?

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo (37)21h00 : Will Toledo rentre sur scène, et vient se poster au centre derrière un mini clavier sur lequel il lance une intro quasi électro, fascinante, excitante. Autour de lui, son supergroup se met en place. Supergroup, oui car nous avons droit ce soir à Car Seat Headrest moins Ethan (le talentueux guitariste, fatigué de tant tourner, se reposerait…), plus Naked Giants, avec Gianni et Grant tous deux aux guitares. Et ça, ça va faire beaucoup de différence, et nous offrir le meilleur set de Will Toledo que j’aie pu voir jusqu’à présent ! D’une part, parce que le groupe ainsi constitué a une puissance stratosphérique, et élève indiscutablement les morceaux de Will très loin de l’indie rock un peu maigrelet d’où il vient (ceci dit sans aucune connotation négative…). D’une autre parce que Will, qui n’a plus à se soucier de jouer de guitare désormais, juste de chanter et d’ajouter quelques notes aux claviers, paraît beaucoup plus euh… détendu. Je dis “détendu”, je me comprends, je veux dire que nous aurons droit au cours de l’heure et demi du concert à : 1) un vrai (demi-)sourire (un seul…) 2) une phrase exprimant un peu de préoccupation pour le public qui s’écrase sur la scène basse du Trabendo vu la pression du mosh pit en fusion derrière 3) plusieurs pas de danse et deux ébauches de pogo ! Ouaouh ! Fun ! Fun ! Fun ! A noter aussi que Will a rasé son début de barbiche qui ne lui allait pas trop bien et a retrouvé son look austère d’éternel étudiant trop sérieux, à la limite de l’autisme.

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo (90)Le set démarre de manière très puissante avec une reprise inattendue du Waves of Fear de Lou Reed, une connexion intéressante je dois l’admettre avec le travail de Will. On entre dans le cœur du sujet avec Bodys, de “Twin Fantasy”, puis avec la première explosion générale de joie et le premier pogo collectif du roboratif Fill In the Blanks. Le programme est annoncé, on revisitera ce soir les titres à haut niveau d’anxiété de “Twin Fantasy” et on se remettra dans l’ambiance, la bonne, avec les morceaux jouissifs et consensuels de “Teens of Denial”. Et vous savez quoi ? Eh bien, ça me va bien comme ça… comme d’ailleurs visiblement à l’ensemble du public d’un Trabendo dépassant les limites admises de température (plaintes récurrentes des musiciens, en bons Américains habitués à la climatisation généreuse de leur pays…).

Maud Gone permet de reprendre son souffle sur cette chanson bouleversante : « I know there's a full moon every night / When I dress black, it snows white ». Je vois autour de moi les fans absolus de Car Seat Headrest qui connaissent bien entendu chaque phrase de leur idole par cœur, ils / elles chantent en vibrant de douleur et d’extase. Et je suis alors absolument certain que si le concert va être aussi réussi ce soir, c’est grâce à ce public exceptionnel que Will rassemble désormais. Un peu comme pour un Morrissey à sa grande époque, voici des gens pour qui les mots de Will ont un vrai sens : Car Seat Headrest parle directement au cœur d’un jeune adulte de 2018. Au cœur mais aussi aux jambes : Destroyed by Hippie Powers, puis Drugs with Friends sont des tueries, propulsées par la guitare magique de Grant. La situation au premier rang devient difficile, entre la chaleur et la pression, on est bien loin du set bien trop calme du Divan du Monde l’année dernière. C’est le moment de tous gueuler ensemble : « Drugs are better with Friends are better with… » adlib, l’un de ces gimmicks irrésistibles qui enchantent dans les chansons de Will.

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo (103)Henry joue son rôle d’amuseur public et fait monter des spectateurs sur scène, histoire de mettre de l’ambiance. J’imagine que ce genre de démonstration doit un peu crisper Will, mais il fait contre mauvaise fortune bon cœur, ce soir il ne va pas nous gâcher la fête et quitter la scène de rage. America (Never Been) est un bel hommage à nos doutes et nos désillusions, un beau cadeau que Will nous fait : « This is heaven but heaven is hard / Because your lover is listening to music you don't know / And you're tangled up in the headphone wires / You know our problems, they don't end / Just because we get boy/girlfriends ». Bon, on en arrive au fantastique Drunk Drivers / Killer Whales, le moment que tout le monde ici chérit, j’en suis sûr, où une grande chanson de désespoir s’envole au firmament sur le fameux singalong final dont on voudrait qu’il ne s’arrête jamais : « It doesn’t have to be like this / It doesn’t have to be like this / Killer Whales, Killer Whales… ». Après ce sommet, Nervous Young Inhumans clôt proprement le set principal.

Le long rappel sera principalement consacré au monstrueux Beach Life-In-Death, sommet épique de “Twin Fantasy”, avec ce fameux break crié au milieu (cette fois crié par le public, mais pas par Will, ah ah…) et son final accéléré parfait pour le headbanging ou le pogo. « Oh please let me join your cult / I'll paint my face in your colors / You have a real nice face / I had an early death / The ocean washed over your grave / The ocean washed open your grave… ».

Voilà, c’est fini, on peut quitter la fournaise du Trabendo pour la très relative fraîcheur de la nuit parisienne, après un détour par le stand de merchandising pris d’assaut. Quitter le Trabendo avec notre cœur temporairement réparé. Parce que nous savons que nous ne sommes pas seuls face à la dureté du monde, Will écrit et chante pour nous tous ces mots tellement douloureux et compliqués, et il tente à lui tout seul de racheter nos âmes.

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo (114)« The ancients saw it coming / You can see that they tried to warn them / In the tales that they told their children / But they fell out of their heads in the morning / They said sex can be frightening / But the children were not listening / And the children cut out everything / Except for the kissing and the singing / When they finally found their home / At Walt Disney studios / And then everyone grew up / With their fundamental schemas fucked / But there are lots of fish left in the sea / There are lots of fish in business suits / That talk and walk on human feet / And visit doctors, have weak knees »

Reviens vite nous voir, Will, nous avons tellement besoin de tes mots. Mais n’oublie pas ramener quand même ton supergroup ! »

 

Les musiciens de Naked Giants sur scène :

Gianni Aiello: bass, vocals

Grant Mullen: guitar, vocals

Henry LaVallee: drum kit, vocals

 

La setlist (aprpoximative et incomplète) du concert de Naked Giants :

Twist (R.I.P. – 2016)

SLUFF (SLUFF – 2018)

TV (SLUFF – 2018)

Slow Dance II (SLUFF – 2018)

Pyramids (R.I.P. – 2016)

Everybody Thinks They Know (But No One Really Knows) (SLUFF – 2018)

Ya Ya (R.I.P. – 2016)

 

2018 05 26 Car Seat Headrest Trabendo (109)Les musiciens de Car Seat Headrest sur scène :

Will Toledo – vocals, guitar, keyboards

Andrew Katz – drums

Seth Dalby – bass

Gianni Aiello: guitar, vocals

Grant Mullen: guitar, vocals

Henry LaVallee: percussions

 

La setlist du concert de Car Seat Headrest :

Waves of Fear (Lou Reed cover) ('The Ending of Dramamine' intro)

Bodys (Twin Fantasy – 2011/2018)

Fill in the Blank (Teens of Denial – 2016)

Maud Gone (Monomania – 2012)

Destroyed by Hippie Powers (Teens of Denial – 2016)

(Joe Gets Kicked Out of School for Using) Drugs With Friends (But Says This Isn't a Problem) (Teens of Denial – 2016)

Cute Thing (Twin Fantasy – 2011/2018)

America (Never Been) (How To Leave Town EP – 2014)

Drunk Drivers/Killer Whales (Teens of Denial – 2016)

Nervous Young Inhumans (Twin Fantasy – 2011/2018)

Encore:

Beach Life-In-Death (Twin Fantasy – 2011/2018)

Chronique publiée originellement sur Benzine Mag et mon blog www.manitasdeplata.net

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17 juillet 2019

Baxter Dury - Jeudi 17 Mai 2018 - Casino de Paris

2018 05 17 Baxter Dury Casino de Paris« Notre année 2017 avait été indiscutablement marquée par le récit homérique de la chute et de la récupération de Baxter Dury, purement et simplement largué par sa douce et tendre, et qui a pris le monde entier à témoin de la cruauté des femmes et de la méchanceté de la vie. On a beaucoup ri, mais aussi beaucoup dansé sur les mélodies retorses de son “Prince of Tears”, il était donc impensable de ne pas aller voir comment Dury Jr. allait faire revivre ce petit miracle de rage, de désespoir et d’humour sur scène… Le Casino de Paris, salle décadente et défraîchie paraissait d’ailleurs le lieu idéal pour accueillir ce psychodrame un peu sordide, et nous nous réjouissions donc à l’avance de cette soirée !

Paris a de faux airs estivaux - même si les températures restent vraiment fraîches, mais (en est-ce la conséquence ?), peu de Parisiens se sont décidés à venir biberonner ce soir en notre compagnie... Heureusement que l'on y retrouve des amis pour nos éternelles conversations sur le passé, le présent et l'avenir du Rock'n'roll. Et avec le “Blackstar” de Bowie sur la sono, il y a de bien pires manières de tuer le temps.

2018 05 17 Matt Maltese Casino de Paris (22)20h03 : un jeune homme sage et poli s'installe devant un clavier, accompagné par un batteur et un bassiste, et nous régalera 30 minutes durant de chansons mid tempo pas toujours très captivantes, et surtout chantée d'une voix qui est tout sauf convaincante. J’ai un flashback : mais oui, mais c’est bien sûr, j’ai déjà vu ce petit gars tout gentil, en solo, au Point Ephémère, il y a un peu plus d’un an de cela… et j’avais alors bien apprécié son set intimiste et plein d’émotions. Mais ce soir, Matt Maltese a vraiment du mal à placer sa voix (même si cela s’améliorera vers la fin…), et on pourrait même dire qu’il chante mal, ce qui est rédhibitoire pour un genre de pop douce, un peu soul parfois, basée sur des textes et des ambiances... suaves et sophistiquées. Si la fin du set voit une amélioration au niveau des compositions et de l’interprétation, et que le dernier morceau est enfin séduisant, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela est vaguement anodin et dispensable. Une petite déception par rapport à ce que j’attendais de Matt.

Surprenant : c'est l'ami Jarvis Cocker qui s'installe discrètement en retrait, dans l'obscurité, pour nous offrir un DJ set étrange. Dans une ambiance spectrale créée par les lumières tantôt rouges, tantôt bleues, tandis que l'équipe de Baxter Dury installe le matériel, Jarvis nous offre une promenade étonnante, à travers des genres musicaux inattendus, voire improbables, en partant d'abord plutôt du côté des musiques américaines. Jarvis danse et s'amuse, sirote son verre de vin rouge, le public reste globalement indifférent. Les lumières s'animent, la musique devient plus dansante, il me semble que de plus en plus de spectateurs ont reconnu Jarvis… Qui nous fait explorer, chanson inconnue après musique absconse, sa riche discothèque personnelle. On termine sur un titre en français, lui aussi inconnu au bataillon. Dommage surtout que tout cela se soit un peu trop éternisé… Merci quand même, Jarvis...

2018 05 17 Baxter Dury Casino de Paris (27)21h45 : Le public a commencé à manifester bruyamment son impatience, et je me dis que le set de Baxter Dury sera forcément court, puisqu’il ne reste guère que 1h15 jusqu’aux 23 heures. Le personnage qui déboule alors sur scène ne correspond pas tout-à-fait à l’image de dandy décavé que je me faisais jusqu’alors de lui : certes, Baxter a revêtu le costume-cravate de circonstance, certes il porte une barbe de plusieurs jours, mais son attitude semble directement héritée de 1977, soit l’époque où son papa triomphait dans les charts. Oui, ce mélange d’ennui, d’arrogance, de provocation minable – les bisous  bruyants, la bouteille de vin rouge, qui sera vite torchée, et le verre à la main, l’indifférence envers le public, les poses ravagées et excessives au micro : punk’s not dead ! Et la manière rageuse, avec une électricité un peu mauvaise, dont les titres – magnifiques – de “Happy Soup” sont balancés d’entrée de jeu, on est quand même assez loin du crooner cynique qui remonte la dune brûlante de la vie que “Prince of Tears” avait imposé. Et vous savez ? C’est très bien comme ça ! Je me prends au jeu, et je caresse un rêve étrange : et si Baxter nous offrait un petit hommage filial et sa version à lui de Sex and Drugs and Rock’n’Roll, ça aurait de la gueule, non ?

Pendant que Baxter écluse sa bouteille de rouge, tantôt au verre, tantôt au goulot, jetons un coup d’œil au groupe qui l’accompagne : dans le fond, à gauche un jeune guitariste dont le jeu flamboyant va littéralement illuminer les morceaux les plus nerveux ; au centre, le plus vieux pote de Baxter, à la batterie (combien d’années d’amitié, déjà ? Baxter nous l’a dit mais je ne m’en souviens plus…) ; à droite, un autre jeune en costard, grand échalas qui vient juste de se marier, apprenons-nous. Devant, trois claviers, Baxter étant entouré de deux jeunes et jolies créatures, dont Madelaine Hart, juste devant moi : elles sont surtout chargées d’assurer l’importante contribution vocale féminine aux chansons de Baxter. Et sur le brillant et hypnotique Porcelain, nous avons même droit à l’apparition au micro de Rose Elinor Dougall : « Porcelain boy / You're just a lonely motherfucker / Porcelain boy / I don't give a shit about you… »

2018 05 17 Baxter Dury Casino de Paris (51)Porcelain, justement, marque le début de l’interprétation intégrale de “Prince of Tears”, forcément le gros morceau de la soirée, qui ravit évidemment le public (même si le balcon du Casino de Paris est à demi vide, la fosse est bien pleine, complète paraît-il…)… et qui marque un basculement du concert pas forcément bénéfique. Car les petites vignettes absurdes, cruelles et drolatiques de l’album s’avèrent assez frustrantes sur scène : moins rock, trop courtes, faisant définitivement moins de sens, ces chansons aux mélodies pourtant bien troussées emportent le set vers un autre univers, moins rock, moins intense… même si Letter Bomb marque une tentative de Baxter de relancer la machine… euh infernale.

Au bout d’une heure à peine, le set principal est bâclé, et Baxter a abandonné la pose punk depuis un moment, et se révèle désormais affable et souriant… à mois que cela ne soit l’influence de la bouteille de vin rouge éclusée ? Aurait-il le vin joyeux, l’ami Baxter ? Toujours est-il qu’on aurait bien aimé que Miami, en conclusion, soit porté par une vraie rage… Car « I'm the turgid fucked-up little goat / Pissing on your fucking hill / And you can't shit me out / 'Cos you can't catch me / 'Cos you're so fat / So fuck ya / I'm Miami ! », accompagné de quelques glaviots bien gras millésimés 77, ça aurait quand même eu de la gueule, non ?

Le rappel commence bien, avec un Cocaine Man nerveux, mais se conclut trop vite avec Prince of Tears, bien trop évident et sans grande âme. Il est 23 heures, et la petite troupe plie bagages, alors qu’il me semble qu’un second rappel moins formel aurait permis de conclure la soirée sur une plus high note.

Bref, même si tout cela était loin d’être mauvais, une légère frustration nous envahit au moment de quitter la salle. Et un doute : Baxter serait-il plus un artiste à savourer sur disque qu’en live ? »

2018 05 17 Baxter Dury Casino de Paris (86)La setlist du concert de Baxter Dury :

Isabel (Happy Soup – 2011)

Listen (Prince of Tears – 2017)

Leak At The Disco (Happy Soup – 2011)

Happy Soup (Happy Soup – 2011)

Trellic (Happy Soup – 2011)

Picnic On The Edge (Happy Soup – 2011)

Porcelain (Prince of Tears – 2017)(with Rose Elinor Dougall)

Mungo (Prince of Tears – 2017)

Letter Bomb (Prince of Tears – 2017)

Almond Milk (Prince of Tears – 2017)

Oi (Prince of Tears – 2017)

Wanna (Prince of Tears – 2017)

August (Prince of Tears – 2017)

It's a pleasure (It’s a pleasure – 2014)

Palm Trees (It’s a pleasure – 2014)

Miami (Prince of Tears – 2017)

Encore:

Cocaine Man (Floorshow – 2005)

Prince of Tears (Prince of Tears – 2017)

Chronique publiée à l'époque du concert sur Benzine Mag : https://www.benzinemag.net/2018/05/20/live-report-baxter-dury-au-casino-de-paris-le-17-mai-2018/

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08 juin 2019

Arcade Fire - Samedi 28 Avril 2018 - AccorHotels Arena (Paris)

2018_04_28_Arcade_Fire_AccorHotels_Arena_Billet« Pas vraiment enthousiasmante, l'idée de voir Arcade Fire jouer dans un lieu aussi immense et sans âme que Bercy, pardon l'AccorHotel Arena, et ce d'autant qu'un certain consensus semble se dessiner à propos de la tournée "Everything Now" autour d'un vague sentiment de "C'était mieux avant !". Bien sûr, il était inévitable que l'incroyable efficacité scénique de Arcade Fire, qui en a fait pendant plus de 10 ans l'une des plus extraordinaires expériences live qui aient jamais été, finissent par s'émousser. En plus, j'ai bêtement loupé l'heure de la mise en vente des places et la fosse m'a échappé. Me voici donc condamné à une place assise en gradins, chose qui me consterne systématiquement.

2018 04 28 Preservation Hall Jazz Band AccorHotels Arena (18)19h45 : Après quelques propos échangés avec l'ami Xavier histoire de faire le "bilan concerts" des dernières semaines et de programmer nos prochaines sorties, me voilà m'asseyant sagement à la place que l'ouvreuse m'indique au moment même où Préservation Hall Jazz Band attaque son set.

La scène est installée au plein centre de la fosse, et surplombée par de grands écrans, ce qui assure une vision correcte un peu partout dans la salle. Le son est plutôt bon, ce qui semble désormais être systématiquement le cas depuis que le Palais Omnisports a été "up-gradé" acoustiquement. L'inconvénient par contre de la scène centrale est que les musiciens tournent forcément le dos à une partie du public. Même si je ne suis pas mal placé du tout, je ne verrai donc Preservation Hall Jazz Band que de côté, sans m'en sentir particulièrement frustré d'ailleurs puisque c'est - quelle surprise - du jazz ! Et que je n'aime pas, je n'aime vraiment pas le jazz... désolé ! Bon je suis capable de reconnaître que tout cela est cuivré, dynamique, même un peu festif en étant généreux. La musique est principalement instrumentale, avec quelques parties vocales çà et là, et personnellement je me fais terriblement suer : je ne vois aucune originalité là-dedans, juste un enchaînement de clichés jazz, entre big band, déchirures un peu free, et coloration funky (bien venue). Et le pire est a venir avec une reprise très laide, presque offensante, du refrain (et seulement du refrain) de "Oh you Pretty Things" : le genre d'hommage dont Bowie se serait bien passé. Et la torture dure une heure (1 heure !)... La soirée commence décidément bien mal...

L'Accor Arena n'est pas complètement remplie, comme quoi Arcade Fire ne joue pas encore tout-à-fait dans la cour des grands, mais ce n'est pas la honte de jouer dans une salle seulement à demi-pleine comme cela fut apparemment le cas lors de certaines dates US du début de la tournée, l'année dernière. Le public est agréablement mélangé, tous les âges sont là, des enfants - eh oui ! - à des sexagénaires, bien entendu, ce qui montre que malgré tout, Arcade Fire a réussi à ratisser large avec son dernier album plus commercial...

La scène carrée centrale est maintenant entourée de cordes, à la manière d'un ring de boxe. Les (faux) logos "commerciaux" de "Everything Now" défilent ou tournoient sur les panneaux lumineux, bref le "concept" est décliné comme il se doit. Nous avons droit aussi à d'infames pubs stridentes qui doivent être du second degré, nous conviant à aller acheter des souvenirs ("notre mémoire n'étant plus ce qu'elle était") ou à nous déplacer autour du ring ! Deux grosses boules à facettes évoquent la période "Reflektor"...

2018 04 28 Arcade Fire AccorHotels Arena (6)21h15 : Même dans une salle de plus de 15.000 places, Arcade Fire n’a – heureusement – pas perdu ses bonnes habitudes : alors que résonne dans la sono une horrible version de la 5ème symphonie de Beethoven, le groupe arrive en traversant le public (vous me direz, vue le placement central du "ring", il était sans doute difficile de faire autrement !). L’ambiance imite celle d’un match de boxe, voire de catch, aux US, chaque musicien étant présenté à son tour sur les écrans vidéo au-dessus de la scène, qui retransmettent dans un style CNN cette longue entrée en scène… Mais ne soyons pas cyniques, tout cela fonctionne au-delà du second degré, et fait formidablement monter la pression, pour lancer le set sur le nouveau crowd pleaser qu’est Everything Now… Un morceau quand même un peu niais, mais qui a au moins l’avantage de faire taper dans les mains et de donner la banane !

Ce soir, Arcade Fire compte dix personnes sur scène, et nous sommes heureux de revoir la petite Sarah Neufeld et son violon magique, elle qui ne fait plus officiellement partie du groupe. Il y a aussi le musicien camerounais Patrick Bebey, dont le riff à la flûte pygmée est la signature de Everything Now, et qui réapparaîtra pour le grand final de la soirée. Peu de changements en fait dans la "mise en scène" d’Arcade Fire : toujours ces échanges d’instruments permanents, toujours Tim Kingsbury en génial trublion chargé de créer du chaos sur scène, toujours la radieuse Régine en icône disco. Et toujours Win en grand géant vaguement torturé, même si l’empâtement guette avec les années qui passent.

2018 04 28 Arcade Fire AccorHotels Arena (10)Il faut maintenant louer la conception de la scène, avec son plateau tournant central, et ses différentes estrades, qui permettent aux musiciens de changer de position et de venir autant que faire se peut au contact de leur public. Les images vidéo et le light show sont tous simplement superbes, et permettent de relayer à 15.000 personnes les petites subtilités et les moments d’émotion qui se perdraient évidemment dans un tel contexte. Bref, Arcade Fire s’est équipé de matériel "state of the Art" pour venir concurrencer U2 sur son terrain ! (Il faut dire aussi que les places n’étaient pas données ce soir…). Grosse déception par contre du côté du son, qui, même s’il est meilleur qu’à l’époque déprimante ayant précédé la réfection de la salle, constituera la grande faiblesse du set ce soir : pas tout-à-fait assez fort, manquant grandement de dynamique, avec les voix régulièrement sacrifiées derrière des effets "in your face" faciles, ce son anémique et brouillon nous privera sans doute de certains moments d’extase.

2018 04 28 Arcade Fire AccorHotels Arena (70)En parlant d’extase… Arcade Fire enchaîne avec Rebellion, afin de rassurer les fans de la première heure : "Funeral" reste le pilier fondateur de la musique du groupe, en dépit des récentes explorations disco ou électro, et nous aurons droit à nos hymnes tant attendus. On peut trouver que c’est néanmoins un peu trop tôt pour dégoupiller la plus belle grenade du groupe, mais au moins, tout le monde dans les gradins est debout et chante en chœur. Debout, ouf ! Le pire est évité et, à l’exception de quelques spectateurs égarés restant assis et se bouchant les oreilles (Mon Dieu ! Mais pourquoi ?), Bercy restera vaillamment debout pendant la quasi-totalité des deux heures et quart du set.

La setlist de ce soir balaie toutes les périodes du groupe, mêlant non sans audace le lyrisme festif des origines (No Cars Go réjouit évidemment tout le monde !) avec la dance music conceptuelle plus récente (Electric Blue, quand même assez ennuyeux, il faut bien l’avouer…), en passant par le pessimisme angoissé de "Neon Bible" : après le décollage radieux de Put Your Money On Me, une chanson que j’attendais tout particulièrement, ce sera d’ailleurs l’enchaînement down tempo de Neon Bible et de My Body is a Cage, rehaussé par des lumières superbes matérialisant la cage autour de la scène désormais débarrassée de ses cordes, qui constituera l’un des plus beaux moments de la soirée… Et la preuve que derrière le gigantisme d’une mise en scène grand public, il reste quand même quelque part un cœur qui bat encore.

2018 04 28 Arcade Fire AccorHotels Arena (96)Si le passage par la banlieue (The Suburbs, bof bof…) n’est pas mémorable, et ce d’autant que Ready To Start n’a plus la vigueur des premiers jours, ainsi planté en milieu de set, Arcade Fire va se rattraper avec un final intense, de toute beauté. Reflektor d’abord, puis Afterlife, et surtout un Creature Comfort épique – avec un son qui, sans être meilleur, devient enfin fort comme on aurait aimé qu’il le soit toute la soirée : Arcade Fire prouve qu’il n’a pas complètement perdu sa hargne au fur et à mesure de l’inflation du succès et des egos.

« We're the bones under your feet / The white lie of American prosperity/ We wanna dance but we can't feel the beat / I'm a liar, don't doubt my sincerity. / Just make it painless / Creature comfort, make it painless »

Après ça, Power Out est sans doute un peu trop évident, peut-être usé par toutes ces années de tournées.

Heureusement, le rappel sera complètement à la hauteur de la réputation du groupe : une superbe version de l’excellent We Don’t Deserve Love (zut, mes voisins se rassoient… Tant pis je reste debout !), un hommage festif à Francis Bebey avec encore le fiston Patrick à la flûte pygmée, qui débouche logiquement sur Everything Now (continued), avant que l’inévitable, mais inusable lui, Wake Up ne vienne réconcilier tout le monde et rappeler qu’il y a dix ans, Arcade Fire planait quand même à des hauteurs autrement plus vertigineuses. Les jazzmen de la Nouvelle Orléans ont rejoint Arcade Fire sur scène, et l’ambiance est clairement à la fête générale, ce qui nous va très bien pour clôturer la soirée.

Tout ce petit monde retraversera la foule en jouant – percussions et cuivres – avant de, paraît-il, terminer le set sur le parvis (je ne sais pas, je ne suis pas parvenu à y arriver à temps…), comme au "bon vieux temps"…

Bref, inutile de jouer les blasés et les nostalgiques : même si le temps a passé et a, logiquement, érodé les aspérités d’un groupe qui joue aujourd’hui avant tout la carte du grand spectacle, la qualité "professionnelle" de ce spectacle, ainsi que la joie toujours aussi visible que les musiciens prennent à interpréter ensemble leurs plus belles chansons, font toujours d’un concert d’Arcade Fire une belle occasion de bonheur. Ce n’est pas si fréquent… »

 

2018 04 28 Arcade Fire AccorHotels Arena (127)Les musiciens de Arcade Fire sur scène :

Régine Chassagne – lead and backing vocals, accordion, drums, percussion, keyboards

Richard Reed Parry – guitar, bass guitar, backing vocals

Win Butler – lead and backing vocals, guitar, piano, keyboards, bass guitar

Tim Kingsbury – bass guitar, guitar, double bass, keyboards, backing vocals

William Butler – synthesizers, bass guitar, guitar, percussion, backing vocals

Jeremy Gara – drums, percussion, guitar, keyboards

Sarah Neufeld – violin, piano, keyboards, backing vocals

Tiwill Duprate – percussion

Stuart Bogie – saxophone, clarinet, flute, keyboards

 

La setlist du concert de Arcade Fire :

Tape : A Fifth of Beethoven (Walter Murphy song)

Tape : Everything Now (Continued) (instrumental version with boxing intro)

Everything Now (with Patrick Bebey) (Everything Now – 2017)

Rebellion (Lies) (Funeral – 2004)

Here Comes the Night Time (with Patrick Bebey) (Haitian dancers on stage) (Reflektor – 2013)

Haïti (with Patrick Bebey) (Haitian dancers on stage) (Funeral – 2004)

No Cars Go (Arcade Fire – 2003)

Electric Blue (Everything Now – 2017)

Put Your Money on Me (Everything Now – 2017)

Neon Bible (Neon Bible – 2007)

My Body Is a Cage (Neon Bible – 2007)

Neighborhood #1 (Tunnels) (Funeral – 2004)

The Suburbs (The Suburbs – 2010)

The Suburbs (Continued) (The Suburbs – 2010)

Ready to Start (Damien Taylor Remix outro) (The Suburbs – 2010)

Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) (The Suburbs – 2010)

Reflektor (Reflektor – 2013)

Afterlife (Reflektor – 2013)

Creature Comfort (Everything Now – 2017)

Neighborhood #3 (Power Out) (with 'I Give You Power' snippet) (Funeral – 2004)

Encore:

We Don't Deserve Love (Everything Now – 2017)

The Coffee Cola Song (Francis Bebey cover)

with Patrick Bebey)

Everything Now (Continued) (with Patrick Bebey)

(Also with Preservation Hall Jazz Band)

(Everything Now – 2017)

Wake Up (with Patrick Bebey)

(Also with Preservation Hall Jazz Band.

Followed by reprise of chorus played during slow exit)

(Funeral – 2004)

 

 

Critique publiée à l'époque du concert sur Benzine Mag : https://www.benzinemag.net/2018/04/30/arcade-fire-a-laccorhotels-arena-le-samedi-28-avril-2018/

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25 mai 2019

The Nits - Vendredi 20 Avril 2018 - Le Petit Bain (Paris)

2018 04 20 Nits Petit Bain Billet« Ah, les Nits, ex-"secret le mieux gardé de la pop", comme les journalistes français avaient trouvé malin de les qualifier à la fin du siècle dernier, avant de peu à peu se désintéresser du destin du trio batave qui n'aura finalement guère été prophète en dehors de son pays ! Pour nous, les fans absolus de ce groupe unique, qui avons eu l'occasion de les voir officier sur scène lors nombre de concerts mémorables, il restera le souvenir de soirées littéralement transies de bonheur, entre chansons parfaites, vivacité espiègle et virtuosité souvent époustouflante. Mais la nostalgie n'étant pas notre registre, c'est la beauté de leur dernier album, "Angst", tentative conceptuelle réussie de faire revivre en musique les souvenirs familiaux, et en particulier ceux de la seconde guerre mondiale, qui nous amène ce soir au Petit Bain, alors que Paris retrouve une joie de vivre printanière après un long hiver glacial et pluvieux.

2018 04 20 Fabio Viscogliosi Petit Bain (3)La queue devant la péniche est composée de fans plus très jeunes non plus, et on entend çà et là des plaintes quand on les informe qu'il n'y aura pas de sièges. Je souris en coin, ravi bien entendu de l'occasion de voir et d'écouter - peut-être pour la dernière fois ? - les Nits dans les excellentes conditions qu'offre le Petit Bain, une merveille de petite salle qui tangue même les jours de gros temps…

19h30 : Fabio Viscogliosi est un chanteur italien dont la moitié du répertoire est en français… ou bien un chanteur français dont la moitié du répertoire est en italien ? Ce n’est pas clair tout cela, puisque alors que Wikipedia le présente comme un "artiste, écrivain, dessinateur et musicien" de la région de Lyon, il a prétendu au cours de son set ne pas parler notre langue… Bon, de toute manière, Fabio chante ce soir en solo, avec l'appui de musique pré-enregistrée qui rajoute un peu d'ampleur à certains de ses morceaux. On peut penser au Murat des débuts, du fait d'ambiances sensuelles et d'un chant plutôt maniéré. Par contre la succession de tempos moyens assez similaires fait que le set ronronne un peu trop malgré la belle voix de Fabio. Les 35 minutes imparties paraissent finalement un peu longuettes, même si le personnage est intéressant…

2018 04 20 Nits Petit Bain (10)20h40 : Henk, Robert Jan et Rob sont là, nos Nits éternels, on a envie de dire inchangés malgré les années qui les ont marqués autant que nous. L’intro, un enchaînement tout en douceur, en subtilité, d’une intense beauté, de l’effrayante comptine de Oom-Pah-Pah (« Catch me, my baby / I'm falling / Out of a tree in your arms / … / Oom-pah-pah men in the bone caves / Oom-pah-pah men get up late / Don't open the cupboard / Don't open the door / I'm afraid ») et de l’élégance feutrée des Nuits, place la barre très, très haut. Bien au-dessus en tout cas du concert un peu décevant de l’Alhambra en 2008 (dix ans déjà !), où Henk était fortement diminué par des soucis de santé. Non, ce soir, ce sont les Nits en très grande forme qui vont nous offrir un concert de 2 heures synthétisant parfaitement leur incroyable talent mélodique et leur aisance scénique. Le son est parfait comme toujours au Petit Bain, la voix de Henk n’a pas pris une ride, et claviers et percussions ont déjà déployé leurs enchantements sur la petite foule hypnotisée.

Henk nous explique dans un mélange hilarant de français (il nous appelle son "dictionnaire" quand nous l’aidons à trouver les mots qui lui manquent…) et d’anglais que le concert de ce soir sera consacré à l’intégralité de "Angst" en intercalant quelques chansons plus connues (enfin, "connues", on se comprend…), avant d’attaquer Flowershop, l’un des deux seuls morceaux traditionnellement pop de l’album. Etant donné l’aspect exigeant, voire austère, du nouveau matériel, et le fait que le public n’a pas l’air de le connaître, on peut avoir quelques craintes quant à l’ambiance de la soirée, mais ce serait mal connaître les Nits ! Chaque chanson est préalablement expliquée avec humour et émotion par Henk (quel moment quand il déroule la photo de ses grands parents émus par la parution de "Tent", le premier album du groupe !), ce qui permet enfin d’en saisir pleinement le sens derrière les paroles souvent abstraites. De plus, comme toujours chez ces diables de musiciens, les morceaux ont déjà évolué, ce sont complexifiés, enrichis, ont été réinterprétés, sont devenus plus accrocheurs : si l’on excepte l’ennui léger dégagé par la rencontre entre Elvis Presley et la Lorelei sur Along A German River, le traitement live rend les chansons de "Angst" plus immédiates, plus charnelles, voire bouleversantes parfois. Et Pockets of Rain, sans surprise, rejoint ce soir les grands morceaux fédérateurs du groupe, avec son juste dosage entre lyrisme menaçant et romantisme !

2018 04 20 Nits Petit Bain (32)Et alors, demanderont tous les fans du groupe qui n’ont pas pu être avec nous au Petit Bain, les classiques ? Eh bien, ce fut une fête absolue des sens, chaque morceau étant retravaillé, modernisé pour paraître toujours aussi frais, aussi excitant. J.O.S. Days, l’hommage à l’équipe locale J.O.S., fondée paraît-il par un oncle de Henk, et qui passe toujours cette chanson sur les haut-parleurs du stade avant un match, est le morceau parfait pour mettre tout le monde de bonne humeur. Soap Bubble Box et la fabuleuse Cars & Cars, qui vous froisse le cœur tout en vous élevant l’âme, évoquent magnifiquement la période bénie de "Ting". Nescio, dans l’une des plus belles et plus amples versions que j’aie jamais entendues en live, sera le moment le plus extatique du set, et je jurerais avoir vu des larmes dans les yeux de Robert Jan à la fin ! Sketches of Spain, seul passage électrique du set, a moins de puissance que jadis, mais devient un poignant singalong, hommage aux victimes du franquisme (« In the hills round Zaragoza we're waiting to attack / A knot of dirty men that shiver round their flag / The boredom and the lack of sleep / The tin cans in the mud / Red is the colour of our blood / We never, never / Never, never / Never stop / Never stop… »). A Touch of Henry Moore est une explosion baroque et enthousiaste de sonorités étranges, No man’s Land avec sa superbe évocation des nuits blanches de personnalités (John Lennon, Irina Ceausescu…) est le morceau le plus traditionnellement rock de la setlist, tandis que Port of Amsterdam exploite une veine burlesque et bruyante que les Nits ont un peu abandonnée depuis quelques années.

2018 04 20 Nits Petit Bain (53)En rappel, quoi d’autre que les merveilles inusables que sont Adieu Sweet Bahnhof, l’une des plus belles chansons au monde pour tous ceux qui passent leur vie dans les trains et les hôtels, et la réjouissante In the Dutch Mountains, qui nous permet de conclure cette nuit magique en gueulant : « Mountains ! Mountains ! », ce qui, vous en conviendrez, n’arrive quand même pas tous les jours ?

Et si les Nits restaient en 2018 l’un des plus cadeaux que vous puissiez vous faire à vous-même ? Un cadeau qui mélange subtilement joie de vivre et spleen insondable. Comme n’importe quelle bonne "pop music" devrait d’ailleurs savoir le faire. Et si la musique populaire actuelle ne sait plus le faire, rassurez-vous, la recette n’est pas perdue, elle se perpétue sur les rives de la rivière Amstel… »

 

La setlist du concert de Fabio Viscogliosi :

Quindi (Fenomeno – 2007)

Fenomeno (Fenomeno – 2007)

Rossignol

Odyssée

Le Secret

Dolce

La Plage

Dicembre

Ancora (Spazio – 2002)

 

2018 04 20 Nits Petit Bain (88)Les musiciens des Nits sur scène :

Henk Hofstede (chant, guitares, claviers)

Rob Kloet (batterie, percussions, voix)

Robert Jan Stips (clavier, chant)

 

La setlist du concert des Nits :

Oom-Pah-Pah (In the Dutch Mountains – 1987)

Les Nuits (Les Nuits – 2005)

Flowershop Forget-Me-Not (Angst – 2017)

J.O.S. Days (In the Dutch Mountains – 1987)

Soap Bubble Box (Ting – 1992)

Nescio (Omsk – 1983)

Yellow Socks & angst (Angst – 2017)

Radio Orange (Angst – 2017)

Lits-Jumeaux (Angst – 2017)

Along A German River (Angst – 2017)

Sketches of Spain (Kilo – 1983)

Cow with Spleen (Angst – 2017)

Two Sisters (Angst – 2017)

Cars & Cars (Ting – 1992)

No Man's Land (Doing the Dishes – 2008)

A Touch of Henry Moore (Omsk – 1983)

Pockets of Rain (Angst – 2017)

Port of Amsterdam (Henk – 1986)

Encore:

Zündapp nach Oberheim (Angst – 2017)

Adieu Sweet Bahnhof (Adieu Sweet Bahnhof – 1984)

In the Dutch Mountains (In the Dutch Mountains – 1987)

 

Critique publiée à l'époque du concert sur Benzine Mag : https://www.benzinemag.net/2018/05/02/live-report-set-tres-chaleureux-nits-petit-bain-20-avril-2018/

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24 mai 2019

Dominique A / My Brightest Diamond - Samedi 14 Avril 2018 - Philharmonie (Paris)

2018 04 14 Dominique A Philharmonie Billet« Week-end un tantinet "institutionnel" à la Philharmonie pour l'ami Dominique A, avec une soirée électrique (celle que, logiquement, j'ai préféré...), et une soirée acoustique en solo, et des amis et invités (Mermonte, My Brightest Diamond) : le "patron" de l'ex-nouvelle chanson française serait-il devenu lui-même une institution ? Connaissant l'animal - et l'appréciant depuis longtemps - je peux affirmer que le risque est nul ! En témoigne le nouvel album, "Toute Latitude", moins réussi que les précédents et en particulier l'éblouissant "Éléor", mais témoignant d'une pugnacité et d'un goût pour la remise en question rassurants.

Ce soir, dans la belle grande salle de la Philharmonie, le public est - sans surprise mais c'est néanmoins encourageant - d'âges divers et variés. Le premier rang, plein centre, n'est pas trop dur à assurer même si quelques quinquas essaient, les malheureux, de me prendre à la course lors du rush final...

2018 04 14 My Brightest Diamond Philharmonie (40)20h30 : My Brightest Diamond, voilà une artiste à côté de laquelle je suis toujours passé, un peu effrayé par l'image de diva un peu perchée qu'elle dégageait. Au vu des cinquante minutes parfaites qu'elle nous a offertes ce soir, ce fut une grosse erreur : une voix stupéfiante, certes plus du côté de la technique de chant classique que de l'énergie rock'n'rollienne, une présence scénique à la fois émouvante et drôle, et des morceaux certes non conventionnels et ambitieux, mais toujours du bon côté du cœur. Entre ballades tourmentées soutenues par de sombres claviers (certaines en français…), envolées lyriques en solo et flashs électriques baroques (malgré des problèmes récurrents d'accordage de sa guitare), nous avons eu droit à un mini récital léger et paradoxalement intense, se terminant de manière sublime en solo sur une déclaration d'amour bouleversante à son fils. Bref, si le look vaguement glam de Shara Nova déconcerte par rapport à sa musique, ce fut ce soir pour moi une découverte majeure. Comme quoi il n'est jamais trop tard. Un nouvel album sort bientôt, je serai au rendez-vous.

21h45 : Deux batteries côte à côte sur scène, ça devient la mode (Oh Sees, King Gizzard...) et ça prouve que l'ami Ané a bel et bien décidé d'aborder ce soir, comme promis, sa musique par sa face la plus rock, la plus bruyante : ça fait plaisir ! Format quintette donc, avec le fidèle et très talentueux Thomas Poli aux claviers et à la guitare, le très démonstratif Jeff Hallam à la basse, et le feu roulant de percussions (ah oui, il y a aussi une petite batterie électronique pour compléter !) assuré par Etienne Bonhomme et Sacha Toorop…

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (3)Comme sur son dernier album, qui va servir d’épine dorsale au set, Dominique A attaque par Cycle : combinaison plutôt équilibrée entre électronique dark et éclats rock vaguement bruitiste, le morceau donne bien l’esprit qui va régner ce soir sur la Philharmonie. Le son est évidemment excellent, avec la voix sans doute un peu trop en avant quand même, et un niveau sonore qui aurait mérité d’être plus élevé. Une version tendue, lyrique, absolument magnifique de La Peau vient très rapidement faire monter la température de la salle, le public répond présent… Dominique prend acte, avec satisfaction : « Ah oui, là, on vous sent, quand même ! ». Je me prépare mentalement pour ce qui pourrait bien devenir le meilleur concert que j’aurai jamais vu du "grand chauve". Sur Les Deux Côtés d’une Ombre, l’une des chansons les plus singulières de "Toute Latitude", franchement sombre pour le coup, Dominique qui pour une fois est sans sa guitare, s’autorise à danser, frôlant la frénésie sur la fin de ce morceau très électro-dark : on le sent désormais libéré de toute cette timidité, ce trouble qui le clouait jadis au sol, ses bras et ses jambes partent dans tous les sens, la transe est proche. Plus tard, il nous demandera : « Ça vous plaît de vieillir ? ». A un spectateur qui lui répondra « Oui ! », il répondra : « Oui, en fait, moi aussi… ! ». Et il est indiscutable que la maturité a apporté chez Dominique A une force impressionnante, qui lui permet de véritablement imposer sur scène ses chansons, pourtant toujours empreintes d’une sensibilité bouleversante. Je remarque quand même que Dominique a du mal à reprendre son souffle à la fin de sa démonstration de danse ! Comme quoi, l’âge n’a pas que des avantages…

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (26)Va-t-en, sans doute ma chanson favorite de la première période de la carrière de Dominique A, nous est offert dans une version tendue, extrême, qui est évidemment enthousiasmante. C’est à ce moment que je perçois pour la première fois le décalage entre l’interprétation offerte par le groupe des "classiques" de Dominique A et l’attente du public, visiblement plus "chanson française". Et ce décalage va empêcher le concert de vraiment décoller à nouveau, comme ça aura été le cas sur la Peau… La preuve évidente de ce décalage, c’est qu’il faudra attendre la (très belle, certes) version de l’Océan pour que les applaudissements redeviennent vraiment intenses : la marque laissée par "Eléor" sur le public de Dominique A est logique, vu la qualité de l’album, mais je trouve que les fans ont du mal à passer à autre chose comme lui souhaite le faire.

Rendez-nous la lumière est le genre de titre fédérateur, classiquement rock et gentiment lyrique, qui permet quand même la réconciliation, mais l’écart s’agrandit à nouveau quand le Commerce de l’Eau ou Exit font à nouveau monter la pression. Corps de ferme à l’abandon donne un dernier tour de vis à l’inconfort, avec son texte terrifiant et son ambiance électronique grinçante. Eléor clôt le set après une heure et demi dans une mélancolie sublime : bon, j’avoue que moi aussi, j’ai le cœur qui se serre sur ce premier finale à haute charge émotionnelle.

Le premier appel est celui des cadeaux au public : d’un côté Au revoir mon amour pour la beauté classique, de l’autre le Twenty-Two Bar pour le clin d’œil au grand succès public manqué de peu, et au milieu Immortels pour l’intensité rock. On se quitte (mais on se doute bien que ce n’est pas définitif…) sur la désormais habituelle version électro-dance du Courage des Oiseaux.

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (48)Moi, j’attends patiemment le vrai rappel, la chanson de Dominique A que je préfère en live, le monstrueux le Convoi… qui déçoit visiblement la majorité des gens qui m’entourent, qui sont sans doute peu familiers avec ce morceau quasi kraut rock, avec son texte sublime, mi Sci-Fi, mi politique : on ne peut s’empêcher de penser à l’enfer que vivent les migrants quand Dominique A chante : « Ils s'échangent des signes comme des mots inconnus / D'un pays qui ne veut rien dire et dont l'histoire s'est perdue… ». Le son enfle, les deux guitares de Dominique et de Thomas cherchent le tourbillon sonique, nous sommes une petite poignée au premier rang à entrer enfin dans la transe recherchée… Mais le morceau s’arrête trop vite, sans atteindre le sublime qui s’annonçait pourtant. Une petite frustration donc, pour finir ce beau set de deux heures.

Dominique A confirme en 2018, après plus de vingt-cinq ans de carrière, qu’il reste ce qui se fait de mieux à la conjonction improbable de la chanson française et du rock noisy moderne. Même s’il n’a sans doute pas le public qu’il mérite (combien de mes copains fans de bruit apprécieraient ce genre de concert, mais n’y viennent pas ?), Dominique A continue obstinément son chemin, avec une conviction politique (écologique, sociale…) et une sûreté du geste artistique qui feraient pâlir bien des musiciens anglo-saxons plus fameux que lui.

« Maintenant tu les vois / Comme un fleuve naissant au grand jour / Et tu te glisses dans le convoi / Effrayé de mourir d'amour / Et tu te glisses dans le convoi / Dans le fleuve qui emporte tout / Une route s'ouvre devant toi / Qui se fermera derrière nous »

 

 

2018 04 14 My Brightest Diamond Philharmonie (32)Les musiciens de My Brightest Diamond :

Shara Nova : voix, claviers, guitare

Earl Havin : batterie

Vincent Taurel : claviers

 

Les musiciens de Dominique A sur scène :

Dominique A : voix, guitare

Etienne Bonhomme : batterie

Jeff Hallam : basse

Thomas Poli : claviers, guitares, chœurs

Sacha Toorop : batterie, choeur

 

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (89)La setlist du concert de Dominique A :

Cycle (Toute Latitude – 2018)

La mort d'un oiseau (Toute Latitude – 2018)

Pour la peau (Auguri – 2001)

Les deux côtés d'une ombre (Toute Latitude – 2018)

Vers le bleu (Vers les lueurs – 2012)

Va-t-en (La Fossette – 1993)

Le Sens (La Musique – 2009)

Aujourd'hui n'existe plus (Toute Latitude – 2018)

Le Reflet (Toute Latitude – 2018)

Se décentrer (Toute Latitude – 2018)

L'océan (Éléor – 2015)

Toute Latitude (Toute Latitude – 2018)

Rendez-nous la lumière (Vers les lueurs – 2012)

Le commerce de l'eau (Auguri – 2001)

Lorsque nous vivions ensemble (Toute Latitude – 2018)

Exit (Remué – 1999)

Cap Farvel (Éléor – 2015)

Corps de ferme à l'abandon (Toute Latitude – 2018)

Le métier de faussaire (La mémoire Neuve – 1995)

Éléor (Éléor – 2015)

Encore:

Au revoir mon amour (Éléor – 2015)

Immortels (La Musique – 2009)

Le Twenty-Two Bar (La mémoire Neuve – 1995)

Le courage des oiseaux (Un disque sourd – 1991)

Encore 2:

Le convoi (Vers les lueurs – 2012)

Cette critique a déjà été publiée à l'époque du concert sur Benzine Mag

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