Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

15 janvier 2020

Black Box Revelation - Vendredi 7 Décembre 2018 - Point Ephémère (Paris)

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère Billet

« Petite surprise et grosse originalité quand on pénètre dans la salle du Point Éphémère ce soir : le matériel du premier groupe est installé dans la fosse ! Du coup on est un peu embarrassés quand il s'agit de se placer... autour… Mais bon, ça vous a un petit côté concert intime plutôt sympathique.

20h30 : démarrage sur les chapeaux de roue pour le duo rennais de Black Boys on Moped : frappe de batterie démentielle et hurlements hystériques du chanteur-guitariste, on est tout de suite dans l'ambiance. Et je ne sais pas si c'est l'abolition radicale de la séparation public-artiste créée normalement par la scène, si c'est cette proximité émotionnelle qui en découle, mais ça passe fantastiquement bien ! 30 minutes ultra radicales avec un enchaînement quasi continu de brûlots de deux minutes max...

2018 12 07 Black Boys on Moped Point Ephémère (5)

Quelques breaks par ci par là, émaillés de plaisanteries (très drôles) - car ces mecs, en plus d'être excellents et de balancer des compos qui ont de la personnalité dans un genre - le hardcore - qui tolère trop souvent l'absence d'idées, ont de l'humour. Ils nous demandent à deux reprises de nous rapprocher d'eux, ce que nous faisons de bonne grâce, car nous savons bien qu'il est bon de s'en prendre plein les esgourdes… Deux morceaux avec une tonalité plus rock'n'roll, une chanson plus lente sans la batterie et deux punk rockers à donf pour finir dans un fracas de bon goût. Le batteur grimpe sur son siège et s'enfonce une petite caisse sur la tête. Qu’il est rassurant, à une époque où il est facile de se désespérer de l’état musical du monde, de voir surgir d’un peu partout en France des gens aussi déterminés à faire la musique qu’ils aiment.

Mais bon, on est surtout venus pour BBR, l’un des joyaux du rock belge, qui tourne certes un peu en rond au niveau célébrité après des débuts pétaradants... mais qui par contre ne tourne pas en rond artistiquement : leur nouvel album, “Tattooed Smiles”, dont ce soir a lieu la release party française, “celui de la maturité” comme on dit quand on ne sait pas trop quoi en dire, est sans doute leur meilleur.

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère (15)

21h25 : Une autre surprise nous attend quand Black Box Revelation pénètrent sur scène, c’est que le duo… est devenu un trio ! Un troisième musicien accompagne Jan Paternoster et Dries Van Dijck, aux claviers, puis dans la seconde partie du set, à la guitare. Pourquoi pas ? C’est clairement une manière de faire croître la musique du groupe vers quelque chose de plus… ambitieux peut-être, à l’image des meilleurs titres du nouvel album… à condition de ne pas perdre en chemin cette lumineuse simplicité qui a toujours fait le charme de leur “bed-sitting” Blues Rock.

On attaque, comme sur “Tattooed Smiles”, par Kick The Habit : Jan, avec ses cheveux courts et sa barbe courte qui changent de son look d’antan plus… sauvage, est concentré, paraît peu amène, tandis que Dries a lui la boule à zéro, et reste le même ludion souriant derrière ses fûts qu’il martèle. Tour de chauffe donc avec ce titre, avant que Mama Call Me, Please permette au groupe de monter en puissance. De la puissance oui, mais il faut bien remarquer que le groupe a changé – comme nous, hein ! – depuis la dernière fois que nous les avons vu, en 2010, à la sortie de “Silver Threats” : moins de furie, moins d’hystérie même, plus de feeling. L’âge… qui fait que la musique gagne en profondeur et en beauté ce qu’elle perd en urgence. L’ambiance magnifique de “Tattooed Smiles” n’était pas une fausse piste, Black Box Revelation jouent aujourd’hui plus “classique”, la guitare de Paternoster est moins volcanique, moins dans la fureur et le spectaculaire, plus dans la sobriété, la précision et la recherche de l’âme. On peut avoir des regrets de débuts plus punks, on peut aussi se laisser aller à profiter pleinement d’un très beau set de 1h30, festival de guitare enchantée.

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère (21)

La set list joue sur une alternance de morceaux du nouvel album (8 seront interprétés en tout, et ils seront souvent allongés par une partie instrumentale permettant à Jan de faire des prodiges à la guitare…) et de crowd pleasers des disques précédents. War Horse, parmi ceux-ci, un titre que je ne connaissais pas, est particulièrement impressionnant, tandis que Built to Last, composé avec Seasick Steve – qui n’est évidemment, et malheureusement, pas là ce soir – confirme superbement son futur statut de classique. Tattooed Smiles prend vraiment tout son sens en live, nerveux et électrique, trop court, beaucoup trop court. Do I Know You, dont le riff brillantissime reste à mon avis ce que BBR ont fait de mieux, est un plaisir intense…

Plus le set progresse, plus l’importance du troisième homme se confirme, et quand il passe à la guitare, le concert monte d’un ton : l’enthousiasme du public est plus franc, les duos de guitare s’élèvent de plus en plus haut. I Think I Like You conclut superbement le set dans un déluge de notes, et autour de moi, je ne vois que de grands sourires sur tous les visages. Même Jan, qui n’est pas toujours le plus prolixe des showmen, semble satisfait et échange quelques mots avec nous.

Le rappel sera généreux, et partira dans de longues digressions guitaristiques, dans lesquelles on s’installe confortablement : comme on le dit souvent à propos de Black Box Revelation, tout ça se résume en deux mots, CHALEUR et ELECTRICITE. On n’a pas envie que ça se termine, on se sent bien dans un Point Ephémère rempli de bonnes vibrations rock’n’rolliennes. L’effet BBR ! »

 

 

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère (28)

La setlist du concert de Black Box Revelation :

Kick The Habit (Tattooed Smiles – 2018)

Mama Call Me, Please (Tattooed Smiles – 2018)

High on a Wire (Silver Threats – 2010)

Lazy St (Tattooed Smiles – 2018)

Built To Last (Tattooed Smiles – 2018)

War Horse (Highway Cruiser – 2015)

Bur-Bearing Heart (Tattooed Smiles – 2018)

Blown Away (Tattooed Smiles – 2018)

Never Alone / Always Together (Set Your Head on Fire – 2017)

Damned Body (Tattooed Smiles – 2018)

Tattooed Smiles (Tattooed Smiles – 2018)

Do I Know You (Silver Threats – 2010)

Love Licks (Silver Threats – 2010)

I Think I Like You (Set Your Head on Fire – 2017)

Encore:

Gravity Blues (Set Your Head on Fire – 2017)

My Perception (My Perception – 2011)

Sealed with Thorns (My Perception – 2011)

Cette critique a déjà été publiée en partie à l'époque du concert sur les blogs manitasdeplata.net et benzinemag.net

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10 janvier 2020

IDLES - Lundi 3 Décembre 2018 - Bataclan (Paris)

2018 12 03 Idles Bataclan Billet

« Tiens, un beau cadeau d'anniversaire pour moi en 2018 : le meilleur groupe live en activité, mes chouchous de IDLES dans la meilleure salle du monde, le Bataclan. Idéal, non ? Je me suis placé à la crash barrier sur la droite, pour éviter le centre où ça peut s'avérer un peu "sportif," du genre échauffourée entre gilets jaunes et CRS, et pour varier le point de vue par rapport à Rock en Seine, où j'étais sur la gauche. Ce soir, on espère qu'après l'avenue Kleber ce samedi, ce soit au Boulevard Voltaire qu’on puisse chanter : « Paris's burning ! »…

2018 12 03 John Bataclan (16)

20h00 : JOHN, le groupe, c’est John Newton au chant et à la batterie, et John je ne sais pas quoi à la guitare. « Bonne chance pour nous trouver sur Internet, les gars ! ». La musique de JOHN, c’est un punk hardcore sans concessions, porté par une rythmique d’enfer et hurlé par notre très affable barbu, tandis que son acolyte martyrise une guitare qui ne lui avait rien demandé, pourtant. Bon, on va dire que 30 minutes de ce régime raide, c’est bien, mais pas sûr que l’on aimerait que ça dure plus longtemps, vu que les mélodies sont portées disparues et que les textes sont inaudibles. Pourtant, pourtant, ne nions pas que c’est bien sympathique, et que ça constitue une parfaite entrée en matière avant IDLES.

21h05 : Le Bataclan est bourré et le concert n’a pas encore commencé que la température ambiante, comme toujours dans cette salle, entre dans la zone rouge. Les premiers accords du fabuleux Colossus s’élèvent, et Joe Talbot commence sa psalmodie terrifiante dans une demi-obscurité : c’est déjà le grand frisson. « Forgive me father, I have sinned / I've drained my body full of pins / I've danced til dawn with splintered shins / Full of pins, full of pins ». Tout le monde hurle déjà « Goes and it goes and it goes » en attendant le délicieux pic d’hystérie qui va, qui doit arriver. Mais avant de lâcher les rênes, ou les fauves, comme on dit, Joe nous prévient : « On est ici pour le plaisir d’être ensemble, donc pas d’agressivité, pas de gestes de violence, s’il vous plaît »… « Joy is an Act of Resistance », comme ils le clament sur leur dernier album !

2018 12 03 Idles Bataclan (10)

Et c’est parti : le Bataclan explose, et une marée humaine déferle sur les premiers rangs, le circle pit a semble-t-il englouti la majeure partie du parterre, et à ma grande horreur, je sens et je vois les crash barriers qui se plient littéralement devant moi sous la pression de la foule déchaînée ! Me revient à l’esprit d’un accident du même type il y a quelques années, je ne me souviens plus dans quelle salle parisienne, plusieurs personnes avaient été blessées. Le service d’ordre panique un peu devant, la fosse des photographes étant réduite de moitié, et les videurs s’arcboutent contre les barrières métalliques. Sur scène, IDLES enchaîne avec le redoutable Never Fight a Man with a Perm, sans réaliser ce qui est en train de se passer. Heureusement, les services techniques interviennent rapidement, et mettent en place les pièces manquantes pour fixer les crash barriers au sol, avec une efficacité rassurante pour nous : ouf, on va pouvoir jouir tranquillement du concert !

Je suis un peu, du coup, passé à côté du plaisir de gueuler « Mother… Fucker ! » sur Mother, première chanson politique sur la misère sociale, bien pertinente d’ailleurs dans notre contexte politique français actuel. Mais je ne louperai pas celui de hurler le sublime slogan « This snowflake is an Avalanche ! » après que Joe Talbot ait clairement identifié notre position sur l’échiquier : « I'm lefty, I'm soft / I'm minimum wage job / I am a mongrel dog / I'm just another cog / I'm scum… ». Je me dis que, s’il n’y avait pas eu les violences de samedi, Joe se serait sans doute pointé ce soir avec un gilet jaune, mais on connaît son horreur absolue de la violence, donc… il se contentera de commenter un peu plus tard dans le set : « Vous avez à la tête de votre pays un psychopathe, nous avons à la tête du nôtre une psychopathe… », le message est clair, le combat est le même : UNITY !

2018 12 03 Idles Bataclan (19)

Et UNITY !, c’est le cri de désespoir et de fierté de Danny Nedelko, sans doute la plus belle chanson de IDLES, et en tout cas, le sommet de la soirée pour moi. Commençant par un gimmick à la Freddy Mercury (un immigré, comme le rappelle la chanson), cette tuerie punk est à la fois une grande chanson pop et un brillant manifeste anti-populiste : « Fear leads to panic, panic leads to pain /Pain leads to anger, anger leads to hate / Yeah, yeah, Hey, ey, ey, ey ». Tout le monde chante en chœur dans le Bataclan, et ce bon vieux Joe en a les larmes aux yeux. A la fin, il remercie le public pour « avoir donné un sens à cette chanson qui n’en avait pas assez quand je l’ai écrite… ». Pour moi, ça pourrait se terminer là ce soir, après six morceaux, que l’objectif aurait été atteint. Mais, sans doute parce qu’il s’agit de la dernière date de la tournée, IDLES va se montrer particulièrement généreux avec nous, et approcher les 1h45 de set, chose difficilement concevable quand on considère le niveau de dépense physique du groupe…

Musicalement, IDLES passe évidemment bien mieux dans le cadre chaleureux et avec le son comme souvent redoutablement élevé du Bataclan qu’à Rock en Seine. Si le chant de Joe est un peu uniformisé par l’énergie live, et si Mark Bowen fait plus le clown qu’il ne joue de la guitare, ce qui dénude quand même bien le son du groupe, la machine rythmique d’Adam et du délicieux Jon, véritable générateur de bonne humeur derrière ses fûts, permet au groupe de déverser sans répit ses hymnes post-punks. Evidemment moins sophistiqués – si j’ose dire – que sur disque, les morceaux passent en force, à la rage, à l’émotion et au plaisir. Bowen et Kiernan, les deux guitaristes, entrent régulièrement dans la foule pour venir participer aux pogos, et Talbot – le plus souvent en français – explique presque à chaque chanson le contexte dans lequel elle s’inscrit, répétant clairement sa vision militante, grosso modo la confrontation des politiques (de droite…) sans recours à la violence. Le tout dans une ambiance turbulente et bon enfant : il se passe toujours quelque chose sur scène dans un concert de IDLES, et c’est d’ailleurs dommage qu’il me soit si difficile de prendre des photos du fait des lumières réduites et du chaos permanent autour de moi : bah, les vrais souvenirs sont dans la tête, on le sait bien…

2018 12 03 Idles Bataclan (33)

On en arrive à Exeter (« Steven’s in the bar for a bar fight / Nick’s in the bar for a bar fight / Danny’s in the bar for a bar fight, etc. »), grand moment de fête collective : Joe demande aux types du service d’ordre – enchantés pour le coup qu’on s’intéresse à eux - de faire monter sur scène une jeune femme en fauteuil roulant, puis pas mal d’autres spectateurs, pour LE moment festif de la soirée, qui met la banane à tout le monde. C’est évidemment très touchant de voir la joie qui se dégage de tous les visages sur scène, et je me dis que, de toute ma longue carrière de fan de musique, IDLES est le premier groupe véritablement punk à avoir un message aussi radicalement positif (bon, j’avoue que je mettrais presque les Bérus dans le même sac, pour le sens de la fête et des extrêmes sans que la rage n’ait finalement le dessus par rapport à l’humanité).

On est dans la dernière ligne droite, Well Done est notre récompense pour avoir tenu le coup physiquement. Tiens, ça me rappelle pas mal notre Président, et son fameux « il suffit de traverser la rue… » : « Why don’t you get a job ? / Even Tarquin has a job / Mary Berry’s got a job / So why don’t YOU get a job ? ». Quand on sait que “Tarquin” qualifie en Angleterre un snob qui se croit supérieur à tout le monde, surtout les “gens d’en bas”, il est difficile de ne pas apprécier l’ironie de la chanson dans le climat français actuel ! Alors, tous en chœur : « Well done ! ». Tout le groupe entame maintenant a capella le petit sketch bouffon de All I Want for Xmas is you, qui fait toujours bien rire… avant de conclure par les choses sérieuses : Rottweiler, ultime tuerie et chanson “anti-fasciste“ comme le clame bien fort Joe.

2018 12 03 Idles Bataclan (59)

Voilà, c’est fini, et ainsi se termine, dans un chaos sonique animé par des stroboscopes aveuglants qui dure une bonne dizaine de minutes – et rappellera, toute proportions gardées, les conclusions de concerts de My Bloody Valentine -, ce concert qui restera forcément dans la mémoire de tous ceux qui étaient là ce soir. On est tous trempés comme des soupes, éreintés et à demi-sourds, comme il se doit au sortir d’un VRAI concert de rock, de punk rock même.

« Cette machine tue les fascistes… » pourrait être une belle conclusion de cette soirée, en ajoutant même « …et les banquiers », mais je sais que Joe Talbot ne serait pas du tout d’accord avec la violence de mon propos. So long, Joe ! »

 

 

Les musiciens de IDLES sur scène :

2018 12 03 Idles Bataclan (80)

Joe Talbot - voice

Adam Devonshire – bass guitar

Mark Bowen - guitar

Lee Kiernan - guitar

Jon Beavis - drums

 

La setlist du concert de IDLES :

Colossus (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Never Fight a Man With a Perm (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Mother (Brutalism – 2017)

Faith in the City (Brutalism – 2017)

I'm Scum (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Danny Nedelko (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Divide & Conquer (Brutalism – 2017)

1049 Gotho (Brutalism – 2017)

Samaritans (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Television (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Great (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Love Song (Joy as an Act of Resistance – 2018)

White Privilege (Brutalism – 2017)

Gram Rock (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Benzocaine (Brutalism – 2017)

Exeter (Brutalism – 2017)

Cry To Me (Solomon Burke cover) (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Well Done (Brutalism – 2017)

All I Want for Christmas Is You (Mariah Carey cover)

Rottweiler (Joy as an Act of Resistance – 2018)

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05 janvier 2020

My Brightest Diamond - Vendredi 23 Novembre 2018 - Point Ephémère (Paris)

2018 11 23 My Brightest Diamond Point Ephémère Billet

« My Brightest Diamond, est peut-être l'une des artistes contemporaines les plus intéressantes, en tout cas elle est clairement dans le peloton de tête de la recherche musicale qui sait rester accessible, presque populaire avec ses résonances indie rock ou disco : quelque chose comme Goldfrapp rencontrant Kate Bush, St Vincent s'inspirant de Florence + the Machine, mais non sans avoir fait un passage chez Ziggy Stardust… le tout avec une alchimie qui semble laisser la part belle au hasard. L’album "This is my Hand", datant d'il y a 4 ans déjà, représente une sorte de magnifique épanouissement pour Shara Nova, tandis que "A Million and One", sorti aujourd'hui même, louche vers l’électro mais pousse l'exploration vers l'outrance, la dissonance, au risque de l’inconfort de l'auditeur. Qu'en sera-t-il ce soir au Point Éphémère ? Les paris sont ouverts...

2018 11 23 Ian Chang Point Ephémère (10)

20h30 : Ian Chang, un homme, une batterie. Le résultat n'est pas un festival de percussions et de rythmes comme on pourrait s’y attendre, mais bien une musique. Une musique nouvelle, envoûtée et envoûtante, déstructurée et pourtant étrangement harmonieuse. Le rebord des fûts, effleuré souplement avec les baguettes, sert à la rythmique, tandis que les peaux, une fois frappées, génèrent des sons différents, allant jusqu’aux infrabasses, après retraitement par l'électronique. Ian est incroyablement concentré, vivant sa musique avec une intensité physique remarquable. Les lumières hachent menu l'obscurité de la salle, gare aux épileptiques ! - Ian nous a prévenus, on ne sait jamais. Le set de Ian Chang est à la fois terriblement physique, totalement virtuose et superbement atmosphérique, soit une sorte de petit miracle de 35 minutes. Pas pour tous les goûts, certes, pas forcément écoutable sur la longueur d'un album, mais une vraie expérience inédite, à notre époque où l'on a tendance à se dire que tout a déjà été fait.

21h25 : Alors qu’une musique de dance floor a envahi le Point Ephémère, et qu’un batteur s’est installé sur scène, les projecteurs cherchent au milieu de la petite foule, et on a tôt fait de repérer, malgré la petite taille de Shara Nova, sa houppe rousse alors qu’elle danse et chante en se frayant son chemin vers la scène. Une jolie entrée en matière, finalement peu habituelle (Peter Gabriel, Arcade Fire s’y sont risqués…), mais qui témoigne de la volonté de My Brightest Diamond de désacraliser sa musique, que l’on pourrait qualifier de peu accessible a priori, en la transformant en communion avec le public, voire en moment de célébration générale. Plus tard, après nous avoir expliqué que, si cette fois elle ne fête pas son anniversaire au Point Ephémère comme ça a déjà été le cas, il s’agit ce soir d’une "Release Party" de son nouvel album : elle nous distribuera des chapeaux pointus, qu’elle aura pris soin de dédicacer auparavant, tandis qu’un fan lui fera apporter une coupe de champagne dans la quelle elle trempera les lèvres avant d’attaquer la chanson du même nom.

2018 11 23 My Brightest Diamond Point Ephémère (7)

Donc ce soir, ce qui n’est pas forcément la solution la plus plaisante étant donné le choix du chaos qui a été celui de l’album, nous allons écouter la quasi-intégralité de "A Million and One". Une introduction quand même à la soirée avec une version dépouillée, raccourcie, et en français du fabuleux This Is My Hand (les paroles en français sont scotchées sur le sol pour aider Shara à s’en souvenir…), mais il y aura peu de retours vers le passé au cours de l’heure trois quart de ce set. La plupart des sons, ainsi que les backing vocals des chansons sont pré-enregistrés, ce qui est évidemment toujours un peu regrettable, mais le spectacle offert par l’impressionnant batteur et surtout par Shara est total. Shara danse (It’s Me on the Dance Floor…) presque autant qu’elle chante, ce qui est un peu frustrant quand on pense à la voix extraordinaire qu’elle a, et comment elle arrive à élever vers le sublime les quelques moments où elle se concentre sur son chant. Shara joue des claviers, mais surtout de la guitare, et ses éclats électriques, agressifs, font comme des éclairs de lumière au milieu de l’ambiance sombre et quasi tribale de la soirée.

Comme les chansons ne sont pas encore vraiment connues – je ne sais pas si beaucoup de fans ont eu le temps d’écouter l’album avant de venir – il est un peu difficile de juger de leur interprétation, même si elle semble plus incarnée, plus sauvage parfois que sur l’album, et surtout d’y prendre beaucoup de plaisir. Bien entendu, Champagne, seul titre déjà connu, chanté en VF, dégage une férocité métronomique bien venue, et est acclamé. Another Chance, également en français, devient Une Nouvelle Chance. Sway, durant lequel Shara nous encourage à danser, ou à la rigueur à osciller sur place… ou même à simplement bouger la tête si c’est plus notre truc… You Wanna See my Teeth frôle l’expérimental, mais Shara reste totalement connectée avec le public, distribuant sourires et petits mots gentils, nous facilitant l’accès à ces morceaux inhabituels et encore peu familiers.

2018 11 23 My Brightest Diamond Point Ephémère (24)

Le set verra alors le retour de Ian Chang à la rythmique, et même la participation hip hop d’un ami de Shara, dont je n’ai pas retenu le nom. Le terrible White Noise, avec son funk sépulcral et son ambiance glaçante conclura la revue du dernier album, qu’on aurait, logiquement, espérée moins monothématique, et laissant plus de place aux vocaux. Les fidèles seront toutefois récompensés au dernier moment par des versions intenses de Inside a Boy et de Be Brave, qui nous permettront de retrouver un peu nos marques…

Après la fin du concert, Shara revient danser au milieu du public, puis faire la bise aux fans français qu’elle reconnaît. L’ambiance est très amicale, très intime, on a le sentiment de se trouver au sein d’une petite famille chaleureuse, unie par l’amour d’une musique singulière. Dehors, des torrents d’eau s’abattent sur le Canal Saint-Martin, et il est encore plus difficile d’abandonner le Point Ephémère et de sortir de ce cocon si particulier que tisse autour d’elle Shara Nova, une artiste réellement à part. »

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30 décembre 2019

The Damned - Samedi 17 Novembre 2018 - Elysée Montmartre (Paris)

2018 11 17 The Damned Elysée Montmartre Billet

« Tiens je me demande là si ce n'est pas un record : 41 ans et 1 mois que je n'ai pas vu les Damned sur scène ! La dernière fois, au Bataclan, Paris brûlait de furie punk, comme Londres, et bien sûr nous avions toutes les illusions de nos 20 ans. Ayant manqué le - depuis légendaire - concert des Pistols au Chalet du Lac, nous nous nettoyions les oreilles encore embourbées dans le prog rock finissant et les interminables délires des dinosaures rock en pogotant aux concerts du Clash ou de The Jam, et attendions - en vain - que les Saints débarquent de leurs Antipodes. Face à des groupes de ce calibre-là, les Damned faisaient un peu charlots, et nous n'accordâmes que peu d'importance à leur passage au Bataclan le 6 octobre 1977 : « amusant mais anecdotique », fut notre verdict, sans état d'âme. Nous voulions faire sombrer le monde dans l'anarchie et les Damned voulaient avant tout nous faire danser : un beau malentendu.

Il se trouve qu'en 2018, il y a beaucoup de vieux punks qui cherchent à retrouver les sensations extrêmes de notre jeunesse, et qu'il n'y a plus guère que les Damned pour porter bien haut le noir (un peu gothique dans leur cas) de l'insurrection de 77, et qu'il nous semblait plus que pertinent d'aller à leur rencontre ce soir à l'Elysée Montmartre. Le hasard de l'actualité faisait d'ailleurs bien les choses, puisqu'au même moment, des hordes aux gilets jaunes déferlaient sur les ronds-points de notre belle France, pour semer le chaos : Yellow is the new Black ? Punk not dead ?

2018 11 17 NY Kleps Elysée Montmartre (5)

19h40 : Non ! C'est un cauchemar ? Sur scène, c'est le type de Cool Kleps !? Qui nous a rendu presque fous il y a dix ans de cela avec sa voix horrible et ses textes en français ridicules... Arggghh... Bon, ma légendaire honnêteté m'oblige à reconnaître que les 40 minutes de son set seront cette fois tout à fait supportables... malgré la voix qui n'a pas progressé, malgré les textes qui çà et là font halluciner (remember le fameux "papier peint qui tombe" ? Eh bien il tombe toujours !). Car l'hurluberlu du Rock'n'roll chante plus de chansons en anglais où les textes font quand moins mal, et est surtout désormais entouré de vrais musiciens qui, sans transcender quoi que soit, nous délivrent un bon rock carré qui fait hocher de la tête. Pour finir, on retrouve la reprise habituelle de I Wanna Be Your Dog, qui est plutôt agréable... jusqu'au moment où le refrain se transforme - comme en 2008 à la Locomotive - en "I wanna be your clebs" ! Frisson (d'incrédulité) garanti ! A noter que je découvrirai à la sortie que le nom du groupe est désormais NY Kleps… Admettons !

20h50 : Une musique très cinématographique – que je connais très bien mais n’arrive pas à reconnaître – marque l’entrée sur scène de The Damned, dans une ambiance de thriller de série B ma foi bien sympathique (renforcée par la reproduction derrière les musiciens de la jolie pochette de "Evil Spirits", leur dernier album. Bon, pour ceux, nombreux, qui n’auraient pas suivi le groupe durant les dernières quatre décennies, il ne reste du combo punk original que Dave Vanian au chant – le grand responsable du tournant "gothique" du groupe – et le fabuleux Captain Sensible à la guitare : grand clown devant l’Eternel, ce musicien rapidement considéré comme l’un des meilleurs de la vague 77, équilibre par sa joie exubérante et sa guitare volcanique la rigueur austère de Vanian. Bref, deux courants musicaux absurdement opposés qui s’équilibrent dans une musique – goth, post punk, new wave, je ne sais quoi – qui s’avère étrangement riche et envoûtante.

2018 11 17 The Damned Elysée Montmartre (12)

Bon, on commence par l’inévitable référence aux origines, Born to Kill, une chanson que je n’ai pas écoutée depuis 40 ans, mais qui me revient instantanément en mémoire :

« It's no kind of big deal / No carnegie steal / I don't feel like no heel / When I'm born / Said I'm born / Yeah I'm born / When I’m born to kill ».

Le public, en grande partie quinquagénaire, s’ébroue de contentement, mais ce qui me frappe surtout, c’est combien ces types initialement considérés comme des clowns, à cause de leurs pitreries perpétuelles, sont devenus une incroyable machine à tuer : juste devant moi, Paul Gray saute dans tous les sens en torturant sa Rickenbacker au son évidemment caverneux, tandis que Monty Oxymoron, lutin ventripotent et chevelu (« un géant parmi les nains », comme le présentera Vanian !) délire complètement sur ses claviers. Vanian, au centre, même s’il a heureusement abandonné son look Bela Lugosi, joue au crooner classique, en costume et chemise noirs, lunettes noires et gants noirs. Au fond, Captain Sensible est à lui seul LA musique du groupe, rigolard et concentré à la fois : il a troqué son légendaire béret rouge pour un petit chapeau noir, son nez est chaussé de petites lunettes rondes qui marquent son âge, et ses belles boucles blondes sont réduites à un léger moutonnement argenté, mais c’est lui, c’est le PUTAIN de Captain ! Dans le fond, le batteur est… un batteur : rien à signaler de particulier, désolé.

C’est à partir de Wait for the Blackout, premier titre d’un enchaînement parfait d’extraits de "The Black Album", pour toujours le plus bel ouvrage du groupe, qu’on prend toute la mesure de ce que The Damned est devenu : un foutu jalon du Rock Anglais, dans ce qu’il a de plus classique, élégant, éternel. J’avais peur de renouer avec des souvenirs qui seraient devenus un peu ringards, et je me retrouve devant un spectacle totalement classe, à la fois noir – on ne se refait pas -, intense et généreux. Et surtout d’une folle énergie : car s’il ne reste pas grand-chose des racines punks des Damned, ils n’ont rien perdu de cette extraordinaire rapidité qui caractérisa leur apparition avec le single New Rose (qui fut rappelons-le, le premier disque officiel du punk anglais !). Même les morceaux plus mid-tempo semblent soulevés du sol par une puissance irrésistible. Impossible ou presque de prendre des photos car les musiciens sont toujours en mouvement, et le spectacle est total. Vanian reste néanmoins souvent dans une posture solennelle soulignée par son look sombre et son air sérieux, éclairé juste par un spot vert et concentré sur son élégant micro rétro : le vampire de ces dames est donc devenu un chanteur appliqué. Mais, même s’il délègue le spectacle aux autres membres du groupe, et la fantaisie au Captain, Vanian vient régulièrement au contact du public : c’est ainsi qu’il me choisira moi particulièrement pour chanter dans le micro à deux reprises ! J’avoue que, avec la voix que je me trimballe, c’est un peu la honte, mais j’avale ma fierté, je me dis que la lave en fusion qui sort de la guitare du Captain couvrira mes glapissements de porcelet qu’on égorge, et je braille, braille les refrains. Bon, Vanian, n’a pas l’air de m’en vouloir de chanter aussi mal, tout va bien !

2018 11 17 The Damned Elysée Montmartre (25)

Je n’ai pas parlé du dernier album, que je connais mal, mais ce que nous en avons entendu ce soir, en particulier le superbe I don’t care, avec sa belle montée en puissance, prouve que le groupe n’a toujours pas perdu son inspiration… New Rose et Neat Neat Neat termineront le set dans le grand moment nostalgique inévitable, mais ce sera un jeune punk arborant une fière iroquoise qui montera sur scène nous rappeller que cette énergie-là est toujours pertinente en 2018.

« Be a man can a mystery man / Be a doll be a baby doll / It can't be fun not anyway / It can't be found no way at all! / Neat Neat Neat »

Le premier rappel – car il y en aura deux, pour près d’une heure trois quarts de concert – est une fantastique surprise : Curtain Call ! Un bon quart d’heure magnifique, presque prog rock oserait-on dire. Second rappel, on apporte son béret rouge au Captain, qui nous annonce qu’on l’a autorisé à chanter une chanson, et le groupe attaque le fameux tube planétaire Wot, un peu incongru ce soir. D’ailleurs, au bout d’une minute et demie, comme si quelqu’un avait débranché la prise, le son est coupé. Ça suffit ! Repassons aux choses sérieuses, et ce sera le légendaire Jet Boy, Jet Girl d’Elton Motello, soit l’un des textes les plus sensationnels et provocateurs du mouvement punk, interdit dans une nuée d’endroits, dont certains états des USA : chant désespéré et furieux d’un adolescent amoureux d’un homme mûr qui le trompe avec une femme, c’est une chanson superbe où la rage punk sert un vrai sujet polémique.

2018 11 17 The Damned Elysée Montmartre (43)

« Jet boy I'm gonna make you penetrate / I'm gonna make you be a girl / Ooooohhhh/ Jet boy jet girl »

Le problème, évidemment, c’est qu’une grande partie du public pense qu’il s’agit d’une reprise de Ça Plane Pour Moi, le tube inoffensif de Plastic Bertrand : à leur décharge, admettons qu’il s’agit d’une méprise commune et explicable, le même enregistrement original ayant servi aux deux chansons !

Il est temps d’envoyer tout le monde se coucher sur la décharge électrique de Smash It Up. Les musiciens ont l’air sincèrement contents du concert, le public est aux anges, j’entends tout autour de moi les mêmes mots qui tournent en boucle : généreux, puissant, classe, etc. On est bien tous d’accord : si vieillir se traduit chez beaucoup de musiciens par un ressassement des mêmes idées et un épuisement de l’inspiration, les Damned font partie, contre toute attente – car qui aurait parié sur eux en 1977 ? – des gens qui font honneur à leur époque comme à celle d’aujourd’hui. »

 



Les musiciens du concert de The Damned :

Dave Vanian – vocals

Captain Sensible – guitar, vocals

Monty Oxymoron − keyboards

Pinch − drums

Paul Gray – bass

 

La setlist du concert de The Damned

2018 11 17 The Damned Elysée Montmartre (48)

Born to Kill (Damned Damned Damned – 1977)

Democracy? (Grave Disorder – 2001)

Standing on the Edge of Tomorrow (Evil Spirits – 2018)

Wait for the Blackout (The Black Album – 1980)

Lively Arts (The Black Album – 1980)

Silly Kids Games (The Black Album – 1980)

Dr. Jekyll and Mr. Hyde (The Black Album – 1980)

Devil in Disguise (Evil Spirits – 2018)

Stranger on the Town (Strawberries – 1982)

The History of the World (Part 1) (The Black Album – 1980)

I Don’t Care (Evil Spirits – 2018)

Love Song (Machine Gun Etiquette – 1979)

1 of the 2 (Damned Damned Damned – 1977)

We’re So Nice (Evil Spirits – 2018)

New Rose (Damned Damned Damned – 1977)

Neat Neat Neat (Damned Damned Damned – 1977)

Encore:

Curtain Call (The Black Album – 1980)

Ignite (Strawberries – 1982)

Encore 2:

Wot (Captain Sensible song)

Jet Boy, Jet Girl (Elton Motello cover)

Smash It Up (Machine Gun Etiquette – 1979)

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25 décembre 2019

Courtney Barnett - Mercredi 7 Novembre 2018 - Casino de Paris (Paris)

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris Billet

« Courtney Barnett... L'intérêt que suscite chez nous la petite poétesse électrique ne semble pas diminuer après deux albums très réussis, et une collaboration un peu inutile avec le roi des fainéants, j'ai nommé Kurt Vile. Ce sera donc ce soir le Casino de Paris - sans doute quand même encore un peu trop grand pour elle - qui accueillera l'Australienne qui a le vent en poupe, et nul ne s'en plaindra... sauf ceux qui comme nous ne portent pas cette salle fort peu rock'n'roll dans leur cœur... (ni ses ouvertures de portes désorganisées !)

2018 11 07 Laura Jean Casino de Paris (7)

20h00 : Première partie assurée, au moins ça paraît cohérent, par une autre jeune auteur-compositrice australienne, basée elle aussi à Melbourne, Laura Jean... Sauf que, musicalement, il y a un grand écart du point de vue style musical... et style tout court. Laura est une grande blonde à l’allure sévère, sans doute plutôt pince-sans-rire, mais qui ne dégage absolument aucune émotion ni aucune "envie", ni dans ses chansons ni dans son attitude scénique des plus raides. S'accompagnant seulement d'un petit synthé où sont enregistrés ses musiques - elle expliquera que c'est exceptionnel, qu'elle est normalement accompagnée par un vrai groupe, mais qu'elle est trop pauvre pour les faire venir en Europe... -, synthé dont elle se sert d'ailleurs qu'assez maladroitement, elle aligne pendant plus de 40 minutes des chansons qu'on a un peu de peine à déchiffrer. De bons textes, certes, mais une absence un peu fatigante à la longue de mélodies reconnaissables comme de gimmicks accrocheurs. Laura chante bien, mais ce manque étonnant de pathos, cette retenue vaguement ironique desservent sa "performance" : malgré son âge, elle donne l'impression paradoxale d'une adolescente renâclant encore à sortir de sa chambre pour affronter le monde. Quelques brefs solos de saxo éclairent néanmoins ce set peu enthousiasmant...

21h15 : Je me rends compte que ça fait déjà bientôt 3 ans que j'ai vu Courtney Barnett sur scène, et bon dieu, qu'est-ce qu'elle a changé ! Vêtue avec une sobre élégance, souriante voire même radieuse, voilà une jeune femme visiblement bien dans sa peau, à laquelle on a du mal désormais à accoler l'étiquette "grunge", ou même le qualificatif un peu dédaigneux de "slacker". En attaquant par le sublime crescendo émotionnel et sonore de Hopefulessness, qui se termine - comme on pouvait l'espérer – en tornade électrique, Courtney met d'emblée les choses au clair : ce soir, c'est "festival de guitare", ce soir, c'est aussi une affaire de générosité (... aussi parce que son set durera 1h45, chose de plus en plus rare de nos jours...).

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (6)

Je dois avouer que je n'avais pas repéré il y a 3 ans combien le jeu de guitare de Courtney est impressionnant : se passant de médiator – dont elle dit ne pas aimer la sonorité ! -, elle caresse et frappe ses six cordes avec une force et une sensualité qui font merveille. Elle a peut-être toujours la "right attitude" scénique mi punk, mi grunge, mais ce qu'elle tire de sa guitare est de la beauté pure ! Il est même amusant de penser qu'elle doit sa notoriété à son talent - indiscutable - de songwriter, à sa capacité à traduire en quelques phrases simples des sensations ou des sentiments complexes, alors qu'elle est avant tout, sur scène, une superbe guitariste...

Nourri des superbes mélodies de "Tell Me How You Really Feel", le set s'élève immédiatement : on chante tous les refrains malins de Need a Little Time ou de Nameless, Faceless, en attendant les prochains frissons que la guitare électrique enchantée de Courtney fera naître en nous. Et puis on explose avec la déflagration libératrice de I'm Not Your Mother, I'm Not Your Bitch. Pour accompagner Courtney, en sus de son habituel duo basse - batterie, il y a désormais une jeune femme blonde aux claviers qui étoffe encore le son, et qui prendra même vers la fin du set une seconde guitare pour augmenter encore le déferlement sonique. Impeccable !

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (19)

Courtney n'a sans doute pas vraiment de tubes, mais elle dispose désormais d'un songbook riche en chansons superbes, ce qui fait que le temps s'envole ce soir tandis que nous flottons tous sur notre petit nuage de bonheur. Depreston s’avère une pause émouvante (bon, un peu dépressive, bien sûr !) et réflexive bien venue : « We drive to a house in Preston / We see police arresting / A man with his hand in a bag / How's that for first impressions / This place seems depressing / It's a California bungalow in a cul-de-sac… » Et puis Laura revient sur scène avec son saxo pour une interprétation respectueuse de Streets of Your Town, la merveille des Go-Betweens, bel hommage à l'un des meilleurs groupes australiens de tous les temps (... mais je me rends compte non sans nostalgie que personne autour de moi - dans un public pourtant pas très, très jeune - n'a l'air de connaître les Go-Betweens...). La fin de la soirée s'annonce avec le déferlement sonore et l'orgie électrique de Pedestrian At Best.

Le rappel sera absolument parfait : d'abord un beau titre chanté en solo, une reprise bouleversante de la chanteuse country Gillian Welch, des mots touchants de tristesse sur des arpèges saturés ; puis le morceau le plus ambitieux de la soirée, Anonymous Club, une superbe cathédrale sonore et émotionnelle qui rappelle que Courtney en a "sous le pied", et que son évolution future pourrait bien nous surprendre ; et la conclusion logique avec un bon rock carré des familles, histoire de se quitter sur un grand, grand sourire.

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (47)

Bref, un concert idéal, qui a démontré sans ambiguïté que cette jolie jeune femme épanouie est déjà une artiste majeure de notre époque, dont on peut attendre des prodiges encore plus grands. Une promesse qui nous tiendra chaud alors que nous nous enfonçons dans froide nuit parisienne : alors que notre monde semble de plus en plus dur et menaçant, la courageuse Courtney chante déjà comme personne nos angoisses :

« I wanna walk through the park in the dark / Men are scared that women will laugh at them / I wanna walk through the park in the dark / Women are scared that men will kill them / I hold my keys / Between my fingers »

 



Les musiciens de Courtney Barnett sur scène :

Courtney Barnett – vocals, guitar

Andrew "Bones" Sloane – bass, backing vocals

Dave Mudie – drums, backing vocals

Katie Harkin – guitar, keyboard, backing vocals

 

La setlist du concert de Courtney Barnett :

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (52)

Hopefulessness (Tell me who you Really Feel – 2018)

City Looks Pretty (Tell me who you Really Feel – 2018)

Avant Gardener (How to Carve a Carrot into a Rose EP – 2013)

Need a Little Time (Tell me who you Really Feel – 2018)

Nameless, Faceless (Tell me who you Really Feel – 2018)

I'm Not Your Mother, I'm Not Your Bitch (Tell me who you Really Feel – 2018)

Crippling Self Doubt and a General Lack of Self Confidence (Tell me who you Really Feel – 2018)

Small Poppies (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Small Talk (new song)

Debbie Downer (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Depreston (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Are You Looking After Yourself? (I've Got a Friend Called Emily Ferris EP – 2012)

Streets of Your Town (The GoBetweens cover)

Elevator Operator (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Lance Jr (I've Got a Friend Called Emily Ferris EP – 2012)

Charity (Tell me who you Really Feel – 2018)

Nobody Really Cares If You Don't Go to the Party (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Pedestrian at Best (Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit – 2015)

Encore:

Everything Is Free (Gillian Welch cover)

Anonymous Club (How to Carve a Carrot into a Rose EP – 2013)

History Eraser (How to Carve a Carrot into a Rose EP – 2013)

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20 décembre 2019

David Byrne - Lundi 5 Novembre 2018 - Zénith (Paris)

2018 11 05 David Byrne Zénith Billet

« Il est de nos jours un peu moins courant qu’il ne l’a été de voir des artistes passer deux fois par Paris au cours d’une même tournée, et il est encore plus rare que je me déplace deux fois de suite, à peu de mois d’intervalle, pour assister à un tel “bis”. Mais le spectacle total que nous offre en ce moment David Byrne est tellement exceptionnel – au vrai sens du mot : du jamais vu, en fait ! – qu’il était impossible de ne pas y retourner, et ce d’autant que ma petite femme est très fan des Talking Heads, et était prête à m’accompagner…

Le Zénith est en configuration assise ce soir, mais ne sera pas complètement rempli pour autant, le prix des places étant quand même assez prohibitif… Et du coup, le public est généralement plus âgé qu’en juillet à la Philharmonie. Nous sommes idéalement placés, au premier rang, légèrement sur la gauche, des places stratégiques lorsque, probablement entre le troisième (I Zimbra) et le quatrième morceau (Slippery People), il faudra se ruer à la crash barrier !

2018 11 05 Agnes Obel Zénith (5)

La soirée commence bien, puisque mon voisin, qui doit avoir mon âge, me parle de ses jeunes années à écouter Magma, Yes ou King Crimson, ce qui ne nous rajeunit pas mais fait quand même plaisir. Je lui rétorque qu’il devrait écouter King Gizzard et Godspeed You ! Black Emperor, on ne sait jamais ! Mais les choses s’enveniment avec l’apparition de la Danoise Agnes Obel à 19h45. Accompagnée de deux contrebassistes et d’une batteuse, elle va nous gratifier de 40 minutes de torture à petit feu, alignant des chansons informes et sans vie qui se ressemblent toutes, profondément dépressives et déprimantes, desquelles nulle beauté ne peut surgir tant elles manquent de la moindre imagination, de la moindre mélodie, de la moindre structure. Sur le plan de la “technique pure”, tout cela est parfait, même si les effets de voix d’Agnes sont finalement très répétitifs, mais la technique n’a jamais remplacé le talent, que je sache. Une horreur, dont on n’arrive pas à imaginer l’usage, hormis comme sédatif pour les patients d’un asile psychiatrique en Sibérie. Et le pire, c’est que la Danoise rencontre apparemment un relatif succès. Consternant !

20h45 : On passe aux choses sérieuses, à de la Musique (lettre majuscule !), de la vraie... Le décor est le même qu’à la Philharmonie, ce spectaculaire espace entouré de rideaux de chaînes, d’où vont surgir les musiciens intervenant sur chacun des morceaux, pour composer ces chorégraphies saisissantes, dynamiques et ludiques, qui transforment chaque chanson en un formidable happening plein de joie. En fait la setlist aussi est identique, ce qui est, je suppose, logique pour un spectacle aussi exigeant “techniquement”, à deux exceptions près, ayant un effet plutôt positif sur le dynamisme du set : Gasoline and Dirty Sheets, l’un des meilleurs titres de “American Utopia” vient remplacer le plus faiblard Everyday is a Miracle, et surtout, surtout… le fabuleux Road to Nowhere se substitue à l’assez inintéressant Dancing Together, David Byrne répondant ainsi à l’un de mes vœux (… mais manquent encore à l’appel Life During Wartime et Psycho Killer… on ne peut pas tout avoir !).

2018 11 05 David Byrne Zénith (4)

Un petit incident amusant, mais significatif, à signaler : alors que nous trépignons sur nos chaises pendant I Zimbra, puis pendant l’intro de Slippery People, impatients de nous lever pour danser sur ces titres réellement irrésistibles, le service d’ordre s’emploie à faire se rasseoir les premiers malheureux qui se lèvent ! Consternant, non ? Mais heureusement, Byrne stoppe net sa chanson, pour venir protester et demander aux videurs de laisser les gens faire ce dont ils ont envie. C’est le signal, bien évidemment, de la ruée générale vers la barrière, que nous atteignons heureusement les premiers, vu notre placement ! Nous voilà idéalement situés pour jouir de ce concert qui va s’avérer encore une fois sublime, peut-être même meilleur que celui de la Philharmonie. La joie des musiciens qui s’amusent tous comme des fous est communicative, et l’enthousiasme du public décolle à chaque intro d’un nouveau morceau des Talking Heads, évidemment (neuf titres sur vingt-et-un, pas trop mal, non ?). Byrne est impérial, d’une classe folle, toujours éblouissant vocalement et physiquement, avec ses postures décalées et ses pas de danse déconstruits : un exemple d’un grand artiste qui vieillit en beauté, respectant son œuvre passée tout en l’adaptant de manière toujours plus créative !

En introduction de Everybody’s Coming to My House, il évoque combine sa chanson a évolué, sous l’influence de lycéens qui l’ont chantée : le sujet paranoïaque d’origine (une “home invasion”) s’est transformé en chanson d’accueil… L’occasion de remercier les trois émigrants brésiliens qui font partie du groupe et lui sont indispensable, et donc de « prier pour le Brésil… et pour les Etats-Unis » !

2018 11 05 David Byrne Zénith (16)

This Must Be the Place et Once in a Lifetime remuent profondément la fibre nostalgique du public, bien entendu, mais cette fois, ce sera la version fabuleuse de Born Under Punches qui constituera l’un des sommets de la soirée : il faut dire que Byrne, qui vient de faire son speech sur le fait que tous les sons que nous entendons sont produits par la troupe sur scène, a eu l’idée géniale de le prouver en nous montrant, musicien après musicien, la construction du morceau… c’est magique, et il ne nous reste plus, nous le public, qu’à ajouter nos chœurs par là-dessus : « And the heat goes on / where the hand has been / And the heat goes on / and the heat goes on… ».

Blind, le morceau le plus purement Rock du set, avec ses jeux d’ombre gigantesques, me semble également plus percutant cette fois, avant l’explosion de Burning Down the House. Road to Nowhere nous fait littéralement fondre, et The Great Curve est une conclusion parfaite à la soirée, avec un solo de guitare final bien destroy de la petite guitariste en chaussons (car elle est la seule à ne pas être pieds nus…). Après ça, Hell You Talmbout, le titre anti-Trump de Janelle Monae n’est pas forcément nécessaire, mais permet de quitter le Zénith en douceur, en se disant que, bon dieu, quel type, ce David Byrne !

« There's a city in my mind / Come along and take that ride / And it's all right, baby it's all right / And it's very far away / But it's growing day by day / And it's all right, baby it's all right / Would you like to come along? / And you could help me sing this song / And it's all right, baby it's all right… ». Il est indiscutable que nous sommes tous en route pour le grand nulle part, mais au moins, nous chanterons et nous danserons tout au long du chemin ! »

 

 

 

2018 11 05 David Byrne Zénith (32)

La setlist du concert de David Byrne :

Here (American Utopia – 2018)

Lazy (Grown Backwards – 2004)

I Zimbra (Talking Heads – Fear of Music - 1979)

Slippery People (Talking Heads – Speaking in Tongues – 1983)

I Should Watch TV (David Byrne & St. Vincent – Love This Giant - 2012)

Dog's Mind (American Utopia – 2018)

Everybody's Coming to My House (American Utopia – 2018)

This Must Be the Place (Naive Melody) (Talking Heads – Speaking in Tongues – 1983)

Once in a Lifetime (Talking Heads – Remain In Light – 1980)

Doing the Right Thing (American Utopia – 2018)

Toe Jam (The Brighton Port Authority – I Think We’re Gonna Need a Bigger Boat - 2009)

Born Under Punches (The Heat Goes On) (Talking Heads – Remain In Light – 1980)

I Dance Like This (American Utopia – 2018)

Bullet (American Utopia – 2018)

Gasoline and Dirty Sheets (American Utopia – 2018)

Like Humans Do (Look Into the Eyeball – 2001)

Blind (Talking Heads – Naked - 1988)

Burning Down the House (Talking Heads – Speaking in Tongues – 1983)

Encore:

Road to Nowhere (Talking Heads – Little Creatures – 1985)

The Great Curve (Talking Heads – Remain In Light – 1980)

Encore 2:

Hell You Talmbout (Janelle Monáe cover)

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15 décembre 2019

Fantastic Negrito - Dimanche 4 Novembre 2018 - Café de la Danse (Paris)

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse Billet

« Voilà des soirées comme on les aime : l’une de ces "premières fois" dont on pense qu'elles peuvent marquer notre mémoire, parce que l'on pressent, l'on espère la confirmation sur scène d'un artiste majeur. Soyons honnêtes, en repensant à toutes les "premières fois" de ces 4 dernières décennies : il y a eu plus de déceptions que de vrais miracles… Mais bon, on en est encore là, comme ce soir dans un Café de la Danse où nous sommes à peine une vingtaine à attendre une demi-heure avant l'heure programmée du démarrage : on y croit, encore et toujours. 

Et ce d'autant que le second album de Xavier Amin Dphrepaulezz, alias Fantastic Negrito, "Please don't be Dead" a été la plus belle claque de l'été. Alors...forcément...!

Public inhabituel ce soir, je me retrouve à 19 heures tout seul (!!) debout dans la fosse, tout le monde étant assis dans les gradins ! Il ne va pas être content des Parisiens, le père Xavier ! Bon, finalement quelques courageux me rejoignent, l'honneur sera sauf.

2018 11 04 Josephine Café de la Danse (24)

19h15 : Josephine, une très jeune chanteuse blonde à la voix haute, un peu enfantine, un peu éraillée aussi au départ, entourée de 4 jeunes musiciens qui semblent déjà extrêmement professionnels. La guitare est particulièrement brillante, et porte facilement toutes les chansons à l'incandescence. La voix me rappelle par instants la toute jeune Björk des Sugarcubes, mais la musique est du rock nerveux, enflammé et… très, très classique, ce qui peut être sa limite : on a l’impression d’avoir déjà entendu tout ça maintes fois déjà, mais en tout cas l'exécution est parfaite et on finit donc par adhérer. L'émotion se diffuse progressivement dans une salle au départ un peu froide, et après un très beau passage solo, Josephine emballe le Café de la Danse. A noter que la jeune chanteuse s’est exprimée dans un excellent français avec une pointe d’accent qui me semble scandinave. A confirmer, et à suivre…

20h00 :  Quand on découvre l’ami Xavier pour la première fois, il y a un tout petit moment d’incrédulité : vêtu de manière très classe, pantalon de ville, gilet brodé, cravate et superbes chaussures de deux couleurs, il arbore aussi une impressionnante iroquoise, le reste de ces cheveux tressés serré sur le crâne, et une barbe foisonnante. Un look mi-classique, mi-punk qui colle en fait parfaitement avec le principe de sa musique, une revisite de l’héritage musical afro-américain, en prenant en compte son évolution, mais aussi ce que les blancs en ont fait, de Led Zeppelin aux White Stripes. D’ailleurs, le merveilleux Bad Guy Necessity en ouverture explicite parfaitement ce que nous offre aussi généreusement Fantastic Negrito : tout simplement l’actualisation de ce qui s’est fait de meilleur dans le Blues, le Rythm & Blues (je parle du vrai, pas de ce que nos innocents qualifient aujourd’hui, les pauvres, de R&B !), voire la Roots Music des origines. Et ça décoiffe !

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse (2)

« Everybody needs a bad guy / They need someone to blame / Now I’m so addicted to this prescription pills / Yeah, so delicious / I’m just a victim and I’m so suspicious / I need protection, this my second amendment… » …ce brillant mélange de rage et d’humour, cette énergie qui semble inépuisable, mais surtout qui vient d’une partie de l’âme (soul !) que les musiques des petits blancs ne savent pas émuler, waouh, quel souffle ! Je suis maintenant entouré d’une sorte de fan club local de Xavier, et l’ambiance a changé du tout au tout dans le Café de la Danse. Ça danse, justement, ça headbangue, ça bouge, ça saute et ça frétille partout. Nobody Makes Money, sur lequel Xavier nous fait crier « Money ! Money ! » enfonce le clou, le message est politique, dur, mais rempli d’une joie de vivre qui est l’apanage de ceux qui ont tout perdu.

Je remarque alors la main droite de Xavier, qu’il tient curieusement, avec un renflement étrange sur le poignet. Je me rappelle ces photos effrayantes de lui sur son lit d’hôpital après son accident de voiture, qui figurent sur la pochette de l’album, et je vois qu’il joue de la guitare sans médiator, simplement en brossant les cordes avec ce qui semble presque de la maladresse. Un peu plus tard, il nous expliquera : « Le médecin m’a dit, votre main ne bougera plus jamais ! Et c’est vrai, elle ne bouge plus… mais j’arrive quand même à jouer de la guitare ! Yeah ! ». Les riffs sanglants des chansons, les solos hallucinants qui semblent tous droits sortis des seventies, c’est désormais au guitariste qui accompagne Xavier de les assurer, mais bon dieu, qu’est-ce que ce type est brillant ! Le trio tout entier (guitare / claviers / batterie, pas de basse donc) est remarquable, et avec le son parfait du Café de la Danse, je dois dire que la soirée est turbopropulsée par ce heavy blues puissant, sur lequel Xavier se laisse de plus aller à des incantations dans la pure tradition talking blues, voire gospel. Mais des incantations païennes, soyons clairs, il semble que Dieu n’ait pas grand-chose à faire dans la vie de Fantastic Negrito !

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse (15)

On en arrive au sublime, au bouleversant A Cold November Street, et c’est… sublime et bouleversant : le sommet de la soirée. A tous ceux qui sont réfractaires au Blues, je conseille l’écoute de ce morceau, qui vous fend littéralement le cœur : « There's a boy, she's a girl, and I'm really not sure / What all it really means / When the old man cries he's a woman sometimes / On a cold November street… » Solo de guitare à tomber par terre, et on a tous des larmes plein les yeux.

Et puis c’est le morceau que personnellement, j’attendais le plus, mon préféré de l’album, l’irrésistible A Boy Named Andrew, le moment de communion général où on chante tous en chœur… imparable ! Xavier enchaîne avec une cover de In the Pines, modèle du genre : mais oui, vous la connaissez, cette chanson, déjà formidablement reprise par Nirvana sous le titre Where Did You Sleep Last Night ?... On s’approche de la fin du set, Xavier est maintenant déchaîné, par moment il me fait penser scéniquement au grand Nick Cave, et pas seulement par la taille, mais aussi pour l’intensité du chant et du jeu de scène. Sauf que maintenant, Xavier sourit, et que l’ambiance générale est à la fête. Un petit Plastic Hamburger, le moment Led Zep de la soirée, ça ne se refuse pas !!!

Il me semblait avoir lu que Fantastic Negrito ne faisait pas de rappels, mais ce soir, nous y aurons droit, avec un bonus spécial et personnel pour les fans du premier rang, qui l’ont réclamée : une version tâtonnante et écourtée de About A Bird, que Xavier avoue ne plus savoir jouer ! Une vraie générosité, je vous dis…

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse (50)

1h50 en tout d’un set intense offert par un showman infatigable et son groupe impeccable, tout le monde est ravi. Mon voisin de gauche, un Hollandais qui suit Xavier sur toutes ses dates en Europe me confie que ce soir a été l’un des tous meilleurs concerts qu’il ait vus. Tu parles, Charles ! Il ne nous reste plus qu’à nous demander pourquoi quelqu’un du talent et du charisme de Xavier ne remplit pas déjà des Zénith en France ? Incompréhensible, si vous voulez mon avis…

A la sortie, Xavier est au stand de merchandising, mais inapprochable tant ses fans extatiques le prennent d’assaut : tout sourire, chaleureux et drôle quand il se moque gentiment d’une admiratrice qui lui dit que le concert était « fucking good » ce soir, voilà un nouveau héros musical bien sympathique ! Pas trace par contre des musiciens de Josephine, pas de disques ni de matériel à vendre, personne pour répondre à mes questions, nous n’en saurons donc pas plus sur cette première partie ce soir ! »

 

La setlist du concert de Fantastic Negrito (incomplète et avec ordre des morceaux différent) :

Bad Guy Necessity (Please Don’t Be Dead – 2018)

Nobody Makes Money (Fantastic Negrito EP – 2014)

Working Poor (The Last Days of Oakland – 2016)

Scary Woman (The Last Days of Oakland – 2016)

A Cold November Street (Please Don’t Be Dead – 2018)

Hump Thru the Winter (The Last Days of Oakland – 2016)

An Honest Man (Fantastic Negrito EP – 2014)

Lost in a Crowd (The Last Days of Oakland – 2016)

A Boy Named Andrew (Please Don’t Be Dead – 2018)

In the Pines (traditional cover) (The Last Days of Oakland – 2016)

Night Has Turned to Day (Fantastic Negrito EP – 2014)

Plastic Hamburgers (Please Don’t Be Dead – 2018)

The Duffler (Please Don’t Be Dead – 2018)

Bullshit Anthem (Please Don’t Be Dead – 2018)

Encore:

About a Bird (The Last Days of Oakland – 2016)

Rant Rushmore (The Last Days of Oakland – 2016)

Cette critique a déjà été publiée en partie à l'époque du concert sur les blogs manitasdeplata.net et benzinemag.net

 

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10 décembre 2019

Jeanne Added - Mardi 30 Octobre 2018 - Le Trianon (Paris)

2018 10 30 Jeanne Added Trianon Billet

« Depuis son premier album, on peut dire qu'elle a progressé, Jeanne ! Son talent est désormais reconnu bien au-delà de son public d'origine - disons "rock" sympathisant LGBT -, et sa cote sur un marché français pauvre en artistes à la fois populaires et exigeants est au plus haut : c'est donc une chance de pouvoir la voir et l'écouter dans une salle aussi "modeste" et accueillante que notre cher Trianon !... Même s'il faut partager notre amour pour Jeanne avec un public plus middle of the road, au milieu duquel on distingue quand même - et heureusement - pas mal de jolis couples de filles.

Je me suis placé exceptionnellement au balcon, en surplomb direct de la scène sur la gauche, pour raison familiale : ma fille de 7 ans et demi est avec nous pour son premier concert : un événement !

2018 10 30 Alice Lewis Trianon (4)

20h00 : Précédée d'une solide réputation, Alice Lewis débute un set qui s'avérera rapidement très moyennement convaincant. La jeune femme - au pedigree déjà impressionnant (musiques de films, collaboration avec de grands noms) - chante bien, avec une voix haute capable par instants de prouesses étonnantes, mais cela ne suffira pas à rendre sa "demi-heure syndicale" intéressante. La faute à des chansons à la lisière de la variété française la plus banale ? A un certain manque de personnalité de sa voix, qui sonne toujours dans le même registre ? A une absence complète de charisme, ou tout au moins de présence scénique, puisque Alice ne bouge pas, et communique très peu avec le public (ou alors maladroitement comme lorsqu'elle présente son groupe, en s'embrouillant sur le fait que Alice Lewis est son nom à elle ou celui du groupe... amusant !) ? Ou encore à des musiciens pas très impressionnants non plus... hormis Jérôme Laperruque, excellent bassiste et chanteur occasionnel ? C'est d'ailleurs en duo avec Jérôme que la voix d'Alice fonctionne le mieux, dans une ambiance sixties façon Gainsbourg, d'un coup plus charmante... La dernière chanson, prétentieuse et interminable, plante le dernier clou dans le cercueil de ce set raté : Alice voudrait sans doute sonner comme Kate Bush ou Alison Goldfrapp, mais c'est malheureusement hors de sa portée.

20h55 : Trois musiciens font leur entrée et se placent en ligne dans le fond de la scène pour lancer la machine : deux claviers et un batteur, à l'équipement fort électronique lui aussi, la soirée sera clairement électro ! Eclairages blancs (sauf pour A War is Coming, qui sera baigné de lumière rouge, comme lors de la tournée précédente...), son impeccable, et beaucoup d'espace laissé à Jeanne Added sur scène, qu'elle aurait d'ailleurs pu exploiter plus, même si elle nous offrira de jolis passages façon dance-floor au cours de son set...

2018 10 30 Jeanne Added Trianon (7)

L'intro s'éternise un peu, c'est Remake, qui s'avère indéniablement plus puissant que sur disque. La voix de Jeanne est parfaite, son chant puissant parfaitement maîtrisé, elle confirme d'entrée de jeu qu'elle est sans doute notre meilleure chanteuse actuelle en France - et de loin, a-t-on envie d'ajouter. De manière assez surprenante, le second morceau est calme, ce qui fait retomber l'excitation... et témoigne d'emblée de la grande faiblesse de la soirée : une setlist mal construite, pleine de déséquilibres et de "trous d'air", qui vont empêcher le show de vraiment décoller, ou tout au moins de rester à haute altitude… Et puis Jeanne attaque Radiate, et d’un coup, quelque chose se passe, alors que le morceau se durcit, que Jeanne dégage énergie, rage, colère : le public accroche, les sons électroniques bastonnent, c’est tout simplement magnifique. Si le concert continuait dans cette veine, ce serait la tuerie qu’on attend de quelqu’un comme Jeanne. Las ! Ce sera là le seul vrai moment d’intensité de la soirée, et l’on ne retrouvera plus cette sensation exquise pendant l’heure et demie du set…

Mutate est certes magnifique – ce n’est pas une découverte – et je vois des larmes qui coulent sur certains visages, mais sans doute trop fidèle à la version de l’album pour son propre bien. Le superbe Falling Hearts manque lui aussi de la puissance qu’on est en droit d’attendre sur scène. Mais il est temps d’attaquer les chansons du premier album, sans doute moins belles, mais aussi plus percutantes : il leur incombera de rattraper ce démarrage un peu tiède. Back to Summer – transfiguré par sa métamorphose de pure électro -, Miss it All, ou le fantastiquement méchant Lydia rallumeront à chaque fois la flamme, mais il est clair que l’objectif de Jeanne est de faire danser tout son monde, plus que de nous offrir une performance au sens classique du terme : modestie ? manque d’ambition ? Elle ne se comportera jamais comme une star, ce qui est plutôt bien, mais, à l’inverse, on peut déplorer que sa familiarité, sa simplicité, nuisent à la construction de l’imaginaire nécessaire à ce que l’alchimie si délicate des grands concerts advienne. Jeanne danse, et elle veut que tout le monde danse et s’amuse, mais désolé… c’est un peu court !

2018 10 30 Jeanne Added Trianon (9)

Je vois d’ailleurs bien autour de moi que la foi de son public de fans fidèles est entamée par ce virage électro hédoniste. « Je me suis emmerdée toute la soirée ! » sera le verdict d’une jeune femme derrière nous. Et je le comprends, parce que ce soir, il y avait certes de la bonne musique qui bastonnait, mais il n’y avait pas assez d’âme…

… Un exemple de supplément d’âme, c’est évidemment A War is Coming, LE moment Rock de la soirée, qui nous l’offre : on aurait aimé que ça dure plus longtemps ! Arrive le rappel, qui commence par deux morceaux en solo : Jeanne est seule, avec sa basse aussi grosse qu’elle, revisitant sa première période, celle plus expérimentale, plus rude, d’avant le succès du premier album. C’est courageux, et c’est justement le genre de choses qui peut renverser la situation, mais, comme ça avait été d’ailleurs le cas il y a trois ans, c’est finalement un peu ennuyeux. Pas certain que Jeanne ait déjà la carrure pour relever ce genre de défis… Le set se termine par un beau sing along général, et par les derniers beat électro de la soirée, mais c’est trop tard.

Un concert un peu décevant, en deçà de ce que le talent de Jeanne Added nous laissait espérer. Pas grave quand même, on n’en est qu’au début, Jeanne a encore un long chemin de succès devant elle, et on peut être certains qu’elle se construira comme artiste scénique, comme elle l’a fait sur disques… »

 

 

La setlist du concert de Jeanne Added :

2018 10 30 Jeanne Added Trianon (40)

Remake (Radiate – 2018)

Harmless (Radiate – 2018)

Radiate (Radiate – 2018)

It (Be Sensational – 2015)

Both Sides (Radiate – 2018)

Mutate (Radiate – 2018)

Falling Hearts (Radiate – 2018)

Back to Summer (Be Sensational – 2015)

Look at Them (Be Sensational – 2015)

Miss It All (Be Sensational – 2015)

A War Is Coming (Be Sensational – 2015)

Lydia (Be Sensational – 2015)

Before the Sun (Radiate – 2018)

Encore:

(Unknown)

Liebe (EP#1 – 2011)

Song 1-2 (Radiate – 2018)

Suddenly (Be Sensational – 2015)

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05 décembre 2019

Teleman - Vendredi 26 Octobre 2019 - Petit Bain (Paris)

2018 10 26 Teleman Petit Bain Billet

« Après trois albums très, très réussis qui ne leur ont toujours pas apporté la reconnaissance qu'ils méritent dans un monde où la perfection des mélodies n'est plus un sujet d'intérêt, Teleman ne remplit même pas encore une salle comme le Petit Bain. C'est désespérant. Alors on invoque les vacances de la Toussaint qui ont dépeuplé Paris et le temps de chien ce soir alors que l'automne a (enfin ?) fait son apparition... mais sans trop y croire.

2018 10 26 San Carol Petit Bain (8)

19h37 : la soirée commence - devant une salle presque vide - avec un quatuor français, angevin plus précisément, San Carol : deux claviers dont Maxime Doboscz, le chanteur, un guitariste encapuchonné et un batteur métronomique. Au début, on dirait du prog planant, sauf que les percussions dansantes montrent qu'on est bien en 2018. Et puis deux chansons aux mélodies sublimes - oui, oui (et en plus l’une s’appelle Cancer !) - nous enchantent. Et puis de longs morceaux qui peuvent évoquer la transe noisy des années 90. Et puis ce chant majestueux, solennel de Maxime. Et puis ces rythmes envoûtants qui nous font peu à peu décoller. Et puis une rupture, un morceau instrumental plus gai, plus léger pour nous prouver l'étendue de leur savoir-faire et la diversité de leurs goûts... Un long et complexe morceau, Parachutes, élève encore le débat, avant un final magnifique. Cela fait longtemps, longtemps qu’on n’a pas entendu un groupe français allant ainsi explorer des continents musicaux avec une telle détermination et, disons-le, une telle puissance. 45 minutes de très, très haut niveau, qui, de plus, a l'élégance de ne revendiquer aucune influence (à la limite, j'ai pensé à un Todd Rundgren qui serait passé par un stage chez My Bloody Valentine, mais j'extrapole sans doute trop... encore que ça indique la qualité de ce que nous avons entendu ce soir...). Très vite, il faut aller vérifier si l'album, "Houdini", est du même tonneau. On tient peut-être quelque chose, là...

2018 10 26 Teleman Petit Bain (4)

20h50 : Bon, je suis rassuré : le Petit Bain est finalement bien rempli, tout devrait bien se passer... C’est avec Fun Destruction, l’un des morceaux les plus immédiatement jouissifs de leur magnifique “Family of Aliens” que Teleman attaque son set ce soir. Le son est parfait, comme toujours dans cette formidable petite salle flottante qu’est le Petit Bain, et la version – très courte, trop courte – est très énergique, à l’image en fait de ce qui va suivre. « Isn’t it fun losing your mind / Bending underneath that pressure ? / Here what it’s like, pieces of life / Pieces of mind » : ce qui est bien avec les merveilles pop de Teleman, c’est qu’on peut passer la soirée entière à chanter... Et d’un seul coup, il y a une sorte d’évidence qui me frappe : toutes ces mélodies incroyables, cette voix quasi féminine posée à la perfection sur des constructions architecturalement parfaites, n’est-ce pas une fausse barbe ? Ou bien un antidote ? La musique de Thomas Sanders n’est-elle pas, loin, très loin de l’ordinaire pop, profondément sapée par l’angoisse, par la folie même. Cela expliquerait mieux cette crispation perpétuelle de Thomas, qui m’avait gêné la première fois que j’avais vu le groupe sur scène, il y a deux ans et demi. Isn’t fun losing your mind ? Si ça ne l’est pas, autant faire semblant que ça le soit, non ?

Thomas porte maintenant une ombre de moustache, mais sinon le groupe n’a guère changé, et c’est le très sympathique Pete Catermoul, à la basse, qui bouge sans arrêt, qui accroche le plus le regard au sein d’une formation plutôt discrète d’apparence. Tangerine nous rappelle que le second album du groupe, un peu mal aimé, recelait quelques perles, et Family of Aliens se pose comme la parfaite synthèse de la soirée : un mélange de sonorités électroniques et de riffs de guitare très secs, une alchimie instable entre joie et étrangeté : Une « Family of aliens / Dancing around on the kitchen table », c’est vraiment ça, Teleman.

Sur Repeater, très agité et très farfelu, j’ai un autre flash : et si l’une des grandes influences de Teleman, c’était Devo ? La mélancolie de la dévolution, la folie triste de la modernité, la madeleine de Proust d’une vie imaginaire, toute cette sorte de choses… Sauf qu’évidemment, les Anglais polis et bien éduqués de Teleman restent en deçà de la furie punk des allumés d’Akron. On passe à Submarine Life, le single vocodé que tout le monde adore sauf moi, je prends donc mon mal en patience pendant que tout autour de moi, ça plane sévère… Heureusement, on repart avec Cactus, premier moment d’excitation générale : finalement, contrairement à ce que l’album laissait penser avec ses claviers omniprésents, Teleman a choisi sur scène l’option Rock, et même l’ami Thomas est plus remuant, plus excité, plus communicatif que la dernière fois : il nous parlera régulièrement en français, déclarant qu’il doit aller chercher dans sa mémoire ses souvenirs de français scolaire, mais ce n’est pas si mal que ça.

2018 10 26 Teleman Petit Bain (23)

Ce qui est intéressant, en outre, c’est que les morceaux sont intelligemment retravaillés pour la scène, et que le groupe nous propose des sonorités, des rythmes, des structures différentes, sans pour autant perdre l’immédiateté de ces mélodies que nous adorons tous, et dont la disparition nous frustrerait certainement. Je mets ainsi un peu de temps à reconnaître Steam Train Girl, pourtant mon titre favori de "Breakfast", mais la version de ce soir, moins Johnny Cash, plus nerveuse, délivre sans problème la satisfaction attendue. L’irrésistible Strange Combinations fait alors danser toute la salle, avant que Song for a Seagull nous offre l’une des rares pauses de la soirée.

Comme Teleman joue toujours peu, trop peu, c’est la dernière ligne droite : Twisted Heart nous offre l’unique riff un peu heavy de la soirée, et l’une des chansons les plus angoissantes / angoissées du groupe : « So once there was a boy caught in between / Half-inside the world, half-stuck in a dream / So untamable, so uncontainable / Always on the run from the headlight beams… »  Parabole sur l’autisme ? « You’ll really disappear if you’re not tied down » !, de quoi ajouter de l’eau à mon nouveau moulin d’une interprétation plus noire de la musique du groupe… Vient enfin, avec l’ultime morceau du set – avant le rappel – le temps de la récompense, de la joie (presque) sans nuages (il s’agit quand même ici d’abandonner sans une explication un amour que l’on imagine enchanteur…) : la plus belle chanson de Teleman, l’irrésistible Dusseldorf, qui signe encore une fois notre pacte de fidélité à ce groupe tellement singulier.

2018 10 26 Teleman Petit Bain (55)

Le rappel sera riche, mais sans surprise, puisqu’il s’agit d’enchaîner l’inévitable Cristina, un peu moins bouleversante sans sa nudité originelle, un Glory Hallelujah pour tous chanter en chœur, et une version sensiblement enrichie de la traditionnelle machine post-punk qu’est Not In Control, moment purement rock’n’roll qui me semble désormais bien éloigné de ce qu’est Teleman en 2018. 1h15 de concert, il y a quand même du progrès !

Le temps d’aller féliciter au stand de merchandising les jeunes de San Carol, qui m’ont quand même offert ma plus belle expérience mélodique de la soirée, et c’est le retour à la froide réalité d’une nuit humide. La bulle pop de Teleman tiendra-t-elle jusqu’à ce que je rentre chez moi ? Mes rêves seront-ils remplis d’aliens dansant dans la cuisine et d’étranges petits garçons ligotés « pour leur bien » ?

« Put on, put on your favorite song / The guy from Dusseldorf is gone… », et c’est tout ! Plop ! »

 

Les musiciens de San Carol sur scène :

Maxime Doboscz (vocaux, claviers)

Florent Vincelot (claviers, basse)

Stw (guitare, vocaux)

Simon Gamier (batterie)

 



La setlist du concert de San Carol :

Le Royaume de Dieu (Humain Trop Humain – 2015)

Where my Parents Live (Houdini – 2018)

Cancer (Houdini – 2018)

Society (Houdini – 2018)

Marvelous Engine (Houdini – 2018)

L’œil s’ouvre (Humain Trop Humain – 2015)

Parachutes (Houdini – 2018)

Doesn’t Matter (Houdini – 2018)

 

Les musiciens de Teleman sur scène :

2018 10 26 Teleman Petit Bain (68)

Thomas Sanders (vocals, guitar)

Jonny Sanders (synths)

Pete Cattermoul (bass, synths)

Hiro Amamiya (drums)

 

La setlist du concert de Teleman :

Fun Destruction (Family of Aliens – 2016)

Tangerine (Brilliant Sanity – 2016)

Family of Aliens (Family of Aliens – 2016)

Repeater (Fünf – 2017)

Submarine Life (Family of Aliens – 2016)

Cactus (Family of Aliens – 2016)

Fall in Time (Brilliant Sanity – 2016)

Steam Train Girl (Breakfast – 2014)

Strange Combinations (Single – 2015)

Song for a Seagull (Family of Aliens – 2016)

Twisted Heart (Family of Aliens – 2016)

Düsseldorf (Brilliant Sanity – 2016)

Encore:

Cristina (Breakfast – 2014)

Glory Hallelujah (Brilliant Sanity – 2016)

Not In Control (Breakfast – 2014)

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30 novembre 2019

The Bellrays - Jeudi 11 Octobre 2018 - Sala El Sol (Madrid)

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol Madrid Billet

« Quel plaisir de retrouver pour une soirée "opportuniste" Madrid et la belle Sala El Sol ! Je suis là pour des raisons professionnelles et les Bellrays sont en ville… The Bellrays, un groupe que j'ai déjà manqué de peu, et que je n'ai jamais pu voir officier sur scène... Certes, l'heure de gloire des Bellrays est passée depuis longtemps, mais la "punk funk rock soul" des Californiens est restée farouchement indépendante d'esprit depuis plus de 25 ans... Et je n'ai rien contre les artistes qui s'accrochent, bien au contraire ! Bon, le seul bémol à la Sala El Sol, c'est l'horaire exagérément tardive des concerts, mais au moins cela permet de ne pas avoir à se dépêcher en sortant du boulot…

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (11)

22h37 : "The Stooges meet Aretha Franklin", "Tina Turner and the MC5", "James Brown being kicked in the balls by the Who“, les définitions amusantes de la musique de Lisa Kekaula et son mari Bob Vennum ne manquent pas, elles sont même fièrement énumérées sur leur site web. Avec le son quasiment toujours fort et parfait de la Sala El Sol, on peut espérer une heure trente sonique et excitante. A peine le temps de noter qu’à 50 ans, Lisa a désormais le format classique d’une grande chanteuse soul – ce qu’elle est, ne nous y trompons pas ! –, que Bob garde en dépit des rides et des cheveux blancs son look d’étudiant décontracté tombé dans la marmite du Rock garage, et Bad Reaction explose en ouverture de ce set des Bellrays qui se révélera vite implacable : plutôt que du punk rock comme on l’entend en général par chez nous, c’est bien du hard blues à la manière d’un AC/DC primitif qui nous sera administré ce soir… Avec par là-dessus, la voix sensationnelle de Lisa, qui se démène dans l’indémodable tradition gospel du Sud profond : "Blues is the teacher... Punk is the preacher", peut-on aussi lire sur le site web des Bellrays, et, ma foi, voilà une définition exemplaire de ce à quoi nous assistons, une démonstration à fond la caisse que la Soul la plus traditionnelle se marie parfaitement avec la fureur d’une guitare saturée et d’une section rythmique hystérique.

Je me suis placé – craignant un peu des débordements du public qui n’auront pas lieu (j’avais oublié que l’Espagne n’est pas un pays où le public est particulièrement physique dans les concerts !) - pas très judicieusement, à l’extrême gauche de la scène incurvée de la Sala El Sol, ce qui me privera du fait des lumières réduites de bonnes photos de Lisa et Bob, mais ce qui protégera mon ouïe des débordements saturés de la guitare incendiaire de Bob. Je suis juste en face du nouveau bassiste, au look latino, qui tricote avec Stefan, le batteur surpuissant et passablement énervé, ce groove acharné sur lequel la voix et la guitare vont pouvoir jouer à leur petit jeu de cache-cache et d’affrontement fusionnel : le spectacle est parfaitement réjouissant ! Les chansons de "Punk Funk Rock Soul Vol. 2" – qui sera joué me semble-t-il quasiment dans son intégrité – sont faciles à mémoriser, facile à accompagner, ce qui fait que le plaisir de la danse et de la communion avec les imprécations soul est total.

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (25)

Il faut maintenant mentionner un fait qui va légèrement colorer négativement le set, et qui résulte de l’attitude habituelle du public espagnol : je me suis souvent plaint, quand j’habitais Madrid, de l’attitude pour le moins décontractée des gens qui viennent plus aux concerts pour discuter que pour écouter la musique, le brouhaha des conversations restant souvent perceptible lors des morceaux plus calmes. Eh bien, ce manque d’attention, voire même de politesse, ne fait pas l’affaire de Lisa, qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être la plus commode des femmes ! Elle prend rapidement à parti un groupe de bavards particulièrement bruyants, et va jusqu’à descendre dans le public admonester vertement un individu qui ne prend pas au sérieux sa demande de silence ! Elle lui fait signe de quitter la salle, ce qu’il ne fera apparemment pas, et elle s’en prendra ensuite régulièrement à lui, en répétant qu’elle n’a pas traversé l’Atlantique pour chanter devant des gens comme ça ! Bien sûr, elle n’a pas tort sur le fond, mais il faut bien admettre cette caractéristique désagréable de l’Espagne… D’ailleurs les trois autres musiciens ne semblent pas outre mesure concernés par la colère de Lisa, à laquelle ils sont, j’imagine, habitués…

Bon, les morceaux s’enchaînent, toujours dans une intensité maximale, et même si occasionnellement Bob et le bassiste remplacent Lisa au chant, en général pour les morceaux les plus classiquement garage, il y a quand même une petite lassitude qui s’installe, du fait de cette approche uniforme d’une musique qui n’arrive pas assez à varier ses effets : c’est bon de reprendre les chœurs gospel de Everybody Get Up ou de Love and a Hard Time, on apprécie la lourdeur stoner de Man Enough, et il y a même ça et là une sorte de talent mélodique qui dissipe temporairement les nuages noirs de la passion soul… mais le traitement reste un peu trop systématiquement radical. Les morceaux sont tous enchaînés sans un seul break pendant plus d’une heure vingt, et le batteur relance sans cesse la machine avec une rage qui impressionne. A la fin, Lisa harangue la foule dans un anglais fort peu compréhensible, qui tombe un peu à plat, malgré la bonne volonté générale d’un public bienveillant. Un peu plus de communication en espagnol (autre que « Gracias ! ») aurait été bienvenue.

Il est presque minuit, le groupe quitte la scène, et revient vite pour un Johnny B Goode très traditionnel, presque caricatural avec Bob qui imite le fameux duck walk de Chuck Berry, et un bref finale soul cataclysmique. C’est terminé, notre ouïe est laminée, et il faut bien dire qu’on aspirerait presque à un peu de légèreté après une telle décharge d’intensité émotionnelle.

C’est donc lessivé, et même un tantinet hébété, que je ressors de la Sala El Sol. Mais aussi, comme à chaque fois que j’assiste à un concert de gens aussi convaincus et dédiés à leur musique, rassuré quant à notre avenir… »

 



2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (66)

La setlist du concert des Bellrays :

Bad Reaction (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Mine All Mine (Punk funk rock soul volume one - 2017)

I Can’t Hide (Punk funk rock soul volume two - 2018)

I Don’t Wanna Cry (Punk funk rock soul volume one - 2017)

Every Chance I Get (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Soul Girl (Punk funk rock soul volume one - 2017)

Power to Burn (Black Lightning – 2010)

Living a Lie (Black Lightning – 2010)

Everybody Get Up (Black Lightning – 2010)

Infection (Hard Sweet and Sticky - 2008)

Junior High (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Shake Your Snake (Punk funk rock soul volume one - 2017)

Perfect (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Brand New Day (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Man Enough (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Never Let A Woman (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Now (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Love and Hard Times (Punk funk rock soul volume two - 2018)

Black Lightning (Black Lightning – 2010)

Startime (The Red, White and Black – 2004)

Encore :

Johnny B. Goode (Chuck Berry cover)

Unknown

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