Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

25 avril 2020

girl in red - Lundi 6 Mai 2019 - Boule Noire (Paris)

2019 05 06 Girl in Red Boule Noire Billet

« Quel plaisir de voir cette foule de très jeunes femmes qui se pressent devant la Boule Noire pour applaudir Marie Ulven, la fameuse girl In red, dont les formidables chansons 'indie" dépeignent et célèbrent la difficulté et la fierté d'affirmer sa sexualité à un si jeune âge ! Quelques drapeaux arc-en-ciel dans la foule, et très peu de garçons dans la salle : le contexte est clair, et fait chaud au cœur à notre époque de résurgence hideuse de réflexes homophobes rétrogrades. Et puis, aussi, quelle joie de voir que le Rock peut encore porter les couleurs de l'affirmation de soi, d'une forme, fut-elle pacifique et civilisée, de rébellion contre une société qui hésite bien trop à évoluer ! Oui, dans la salle de la Boule Noire, il y a ce soir une belle ambiance joyeuse, qui nous rappelle, à nous, vieux combattants éreintés, combien il est bon d'être ensemble pour lutter pour un futur meilleur. Mais assez déliré, place à la musique !

2019 05 06 Claud Boule Noire (2)

20h30 : Claud, c'est le nom de scène de ce bout de fille charmante, a priori basée à Brooklyn, et qui, seule avec sa guitare, amorce son set de 25 minutes par un bravache : "Welcome to Coachella!". Avec l'aide de pas mal de musique préenregistrée et d'une voix intéressante, dans le registre un peu classique de l'innocence juvénile, Claud Mintz va nous tenir en haleine sur une suite de chansons certes un peu banales, parfois inutilement lisses, grâce à une discrète mais jolie présence scénique. Elle a une belle bande de fans déjà dans la salle qui mettent l'ambiance, chantent avec elle sur son nouveau titre (If I Were You, je pense…). Sur une chanson romantique, on allume même quelques briquets qui nous ramènent à la belle époque d'avant les téléphones portables. Claud a été forcément acclamée quand elle a demandé comment on dit en français : « I am gay ». Mais le plus chou, c'est quand elle nous a avoué que c'était son premier séjour à Paris, qu'elle était donc allée voir la Tour Eiffel et avait acheté un porte-clé. Je ne sais pas si Claud décollera un jour, mais au moins elle est là, à Paris, devant un public qui l'adore et l'acclame. Combien de gens peuvent-ils en dire autant à son âge ?

Girl in red, c'est quelque chose de hors du commun : ce soir, à la Boule Noire, c'est une évidence qui nous saute aux yeux. Marie, jeune norvégienne de guère plus de 20 ans, a écrit des chansons seule dans sa chambre sur son amour des femmes et, par la grâce des réseaux sociaux, a fédéré des milliers de jeunes filles et de jeunes femmes en Europe, avant même d'avoir publié son premier album. Les salles où elle se produit sont sold out, le public fait la queue plusieurs heures avant pour être au premier rang, tout le monde connaît par cœur les paroles - remarquables d’honnêteté - de ses chansons, alors qu'elles viennent juste de sortir sur Internet : on a fait le test à la Boule Noire ce soir, Marie a diffusé sur la sono la musique de sa dernière chanson, Dead Girl in the Pool, pendant qu'on préparait le matériel sur scène, et les fans ont chanté la chanson tous seuls !

2019 05 06 Girl in Red Boule Noire (10)

21h25 : quatre (très) jeunes Norvégiens vêtus de blanc entrent en scène, précédant Marie, et attaquent 4am. Le public s’embrase instantanément, comme les jeunes filles seules savent le faire. Un long hurlement strident général, puis TOUT LE MONDE CHANTE : « Fuck my thoughts ! I Think too Much ! »… Impossible d'entendre, même devant, la voix de Marie, c'est à peine si on entend le groupe jouer ! Et ça va être comme ça durant les 55 minutes du set ! J'ai l'impression d'être revenu en pleine Beatlemania. ou au moins aux débuts des Smiths… sauf que ce mélange d'admiration quasi aveugle et de familiarité amicale est tout à fait inédit, et bien de notre époque où nos stars ne sont plus des dieux et des déesses inaccessibles, mais des versions plus populaires de nous-mêmes…

Sur scène, le groupe pogote franchement, et on sent une énergie juvénile se déverser sur nous, et être renvoyée immédiatement par le public vers la scène : c’est incroyable ! J’ai le sentiment de revenir aux fondamentaux de notre musique. Marie, elle, saute dans tous les sens avec ses musiciens, elle est hilare, elle est rayonnante : sa musique a des allures de "bedsitting music" - encore un point commun avec Morrissey, même si les textes sont bien plus simples et directs -, introspection existentielle amoureuse, un tantinet dépressive, comprise, mais sur scène c'est une véritable explosion !

Les morceaux ne font guère plus des 2 minutes de rigueur depuis que le Punk a redéfini les règles d’une musique vraiment essentielle. Les guitares carillonnent comme chez les Smiths (again !). Les mélodies, immédiatement accrocheuses, font danser comme le premier album de... disons Two Door Cinema Club (je pense à eux pour cette gaîté communicative, ce sens de la danse…). On touche à nouveau avec girl in red à l'essence profonde du rock'n'roll : une toute jeune personne - avec un foutu talent ! - compose dans sa chambre des chansons apparemment très simples qui ne parlent que d'elle, et d’un seul coup, le monde entier, en dehors de sa chambre, devient une caisse de résonance assourdissante. Summer depression illustre parfaitement cette remarquable ambigüité entre la genèse tourmentée des chansons (« My worst habit / Is my own sadness / So I stay up all night / Wondering why I'm so tired all the time ») et l’allégresse que tout le monde ressent de pouvoir chanter, non hurler ce genre de souffrance – tellement ordinaire, mais aussi tellement importante - tous ensemble dans un concert de Rock.

2019 05 06 Girl in Red Boule Noire (19)

Le problème, c’est que Marie et ses garçons ne sont pas encore tout-à-fait prêts pour la conquête du monde : outre un niveau sonore insuffisant pour couvrir le public, de nombreux problèmes techniques émailleront la soirée, sans parler du fait que Marie semble avoir besoin d’accorder sa guitare à CHAQUE chanson. Et puis, Marie est tellement éberluée par ce qui lui arrive qu’elle ne peut pas s’empêcher de partager sa joie avec nous de longues minutes entre deux morceaux (« Quand je pense qu’il y a si peu de temps, j’étais toute seule dans ma chambre à écrire ces chansons, et que ce soir, je suis ICI… je n’arrive pas à y croire ! »). Au final, je crois bien qu’on n’aura pas eu droit à de la musique plus de la moitié de la soirée, le reste du temps a été consacré à la communication et au réglage des instruments et du son ! Et ça, évidemment, ça coupe l’enthousiasme que l’on ressent lorsque, enfin, le groupe joue : à fond la caisse, avec un enthousiasme communicatif… Bref, tout cela était sympathique, souvent touchant, mais mériterait d’être un peu plus resserré.

Malgré ce bémol, le concert finit magnifiquement, avec I Wanna Be Your Girfriend (« I don't wanna be your friend I wanna kiss your lips / I wanna kiss you until I lose my breath / I don't wanna be your friend I wanna be your bitch / I wanna touch you but not like this / The look in your eyes / My hand between your thighs »), puis avec l’irrésistible Girls (« They're so pretty, it hurts / I'm not talking about boys, I'm talking about girls / They're so pretty with their button-up shirts »).

Les spectatrices auront brandi des feuilles de papier portant l’arc-en-ciel symbolique sur le mot LOVE, auront chanté encore et encore en chœur des mots de tendresse, de désir et de frustration… Elles seront reparties – j’espère – avec la conviction que le monde, cette saloperie de monde que nous leur léguons, sera un peu plus accueillant pour elles. La fête aura été belle, ce soir à la Boule Noire.

Maintenant, on attend de pied ferme le prochain retour de girl in red, avec un album complet et de nouveaux concerts. »

 

Les musiciens de girl in red sur scène :

Marie Ulven – guitare, vocaux

Martin Andersen Dybdal – guitare

Bror Henrik Smith Brorson – guitare

Sigur Berg Svela – basse

Erlend Hisdal - batterie

 

La setlist du concert de girl in red :

4am (chapter 1 – 2019)

summer depression (chapter 1 – 2019)

dead girl in the pool

say anything (chapter 1 – 2019)

dramatic

forget her

watch you sleep

we fell in love in october

rushed lovers

talia (King Princess cover)

i wanna be your girlfriend (chapter 1 – 2019)

girls (chapter 1 – 2019)

Cette chronique a été publiée partiellement à l'époque du concert sur les blogs benzinemag.net et manitasdeplata.net

 

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20 avril 2020

Weyes Blood - Vendredi 3 Mai 2019 - Astrolabe (Orléans)

2019 05 03 Weyes Blood Astrolabe Billet

« S’il est bien en 2019 une artiste dont on parle, dont on se susurre le nom comme un mantra entre gens de bon goût, c’est bien Natalie Mering (alias Weyes Blood), jeune autrice-compositrice californienne apparue il y a quelques années en folk-singer évoquant un peu Joni Mitchell, et aujourd’hui passée, avec son nouvel album “Titanic Rising”, à une musique beaucoup plus complexe et orchestrée, très ambitieuse, dans la lignée de ce que faisait une Kate Bush par exemple. N’avoir pas pu l‘écouter et la voir sur la scène de la Maroquinerie la veille m’obligeait donc à faire le trajet vers Orléans pour ne pas manquer son passage dans la très jolie et très sympathique salle de l’Astrolabe.

2019 05 03 Vincent Dupas Astrolabe (2)

21h00 : les hostilités commencent avec un musicien nantais, Vincent Dupas, qui joue en format trio, une musique singulière… et tout bonnement superbe ! Le set débute comme un concert de Lambchop : c’est le nom qui me vient immédiatement à l’esprit, devant cette musique discrète, profonde mais aussi merveilleusement claire – quelques notes de guitare électrique posées sur une rythmique souple et précise, sur lesquelles une belle voix vient créer un précieux sentiment d’intimité…  Jusqu’à ce que déboule un solo de guitare tout en angles et en déchirures, qui conclut la chanson sur un mode noisy étonnant (mais finalement logique…). Wouaouh ! Et le concert va continuer ainsi, principalement composé de morceaux calmes, à la limite du minimalisme (mais sans que ce minimalisme ne s’apparente le moins du monde à une pose d’artiste, juste une évidence…), mais se laissant aller parfois à une accélération électrique libératrice. Jusqu’à un dernier morceau très rock, hypnotique, superbement répétitif, basculant dans l’orgie bruitiste, qui fait un bien immense, et qui conclut 45 minutes d’une première partie exemplaire. Si personnellement l’alternance de textes en français et en anglais me gêne un peu – pourquoi ne pas choisir l’une des deux langues afin de donner plus de cohérence à l’ensemble ? -, la puissance de la musique de Vincent Dupas, lorsqu’elle s’aventure dans des territoires plus Rock, est indéniable et constitue un beau contrepied aux atmosphères intimistes qui restent le cœur frémissant de sa musique. Et le tout caractérise un jeune compositeur talentueux, qu’il faudra désormais suivre.

2019 05 03 Weyes Blood Astrolabe (10)

22h15 : changement complet et rapide du matériel (la taille de la scène dans la petite salle de L'Astrolabe ne permet guère de stocker le matériel de deux groupes...) et Natalie Mering est là, vêtue d’une manière très élégante, et assez formelle, d'un ensemble blanc un peu seventies. Elle est entourée de quatre musiciens qui constituent Weyes Blood : une bassiste souriante, qui a aussi la charge des backing vocals - tâche dont elle s'acquitte brillamment -, un guitariste un peu exilé tout à gauche dans l'obscurité, du fait de la configuration arrondie de la scène, mais qui œuvrera à la construction des atmosphères complexes de “Titanic Rising”, un claviériste tout à droite, et un batteur au centre. Natalie, elle, alternera entre guitare acoustique et claviers, mais se concentrera principalement sur son chant. Et quel chant ! Dès les premières mesures de A Lot’s Gonna Change, il est impossible de ne pas être saisi par la beauté de cette voix, qui se tient sur le fil d’une véritable perfection technique sans jamais aller sombrer dans les pénibles excès de nombreuses chanteuses “à voix”. Avec Weyes Blood, la priorité est clairement la transmission de l’émotion de la manière la plus pure possible. Je dirais même que, débarrassées de l’orchestration pléthorique de l’album et de ses prétentions à la fois cinématographiques et conceptuelles (le drame du Titanic, comme symbole de l’iniquité sociale, mais aussi le film de Cameron comme romance absolue, en gros…), les chansons trouvent dans un format plus simple une vérité plus convaincante.

Everyday, avec son rythme dansant et ses gimmicks accrocheurs, permet de faire une petite pause émotionnelle, avant l’envol spirituel d’Andromeda. Si le set est clairement consacré en grande partie au dernier album, les nostalgiques de la période précédente de Weyes Blood auront quelques (rares) titres plus anciens pour se réconforter, comme Seven Words… juste avant d’attaquer la pièce de résistance de la soirée, l’enchaînement des trois meilleures chansons de l’album, Miror Forever, Picture Me Better, et surtout le superbe Movies : au moment du break central de Movies, Natalie quittera sa veste, la jettera spectaculairement par terre pour pouvoir danser sur le beat de la seconde partie du morceau… Mais ce ne sera que pour la récupérer ensuite, l’épousseter soigneusement, la remettre et la reboutonner complètement. On comprend bien alors que Natalie ne va pas nous la jouer Rock’n’Roll performer, qu’elle est une jeune femme sage, probablement plus dans le contrôle que dans le délire scénique ! Ceci dit, à la fin de la chanson, elle nous félicite d’être Français et de faire du bon cinéma : quand elle nous demande si nous aimons Godard, je serai le seul à répondre franchement « Moi, Oui ! », ce qui la fera quand même rire, vue la stupéfaction du reste du public !

2019 05 03 Weyes Blood Astrolabe (16)

Bon, je ne vais pas me faire que des amis, mais je trouve quand même que “Titanic Rising”, au-delà de sa production impressionnante, souffre de compositions pas très marquantes, en tout cas pas au niveau du talent vocal de Natalie. Et cette déficience mélodique va être paradoxalement soulignée par la sublime reprise du God Only Knows des Beach Boys que nous offre la jeune Californienne : sur une chanson de ce niveau, la voix de Natalie devient sublime, et on atteint le pic émotionnel de la soirée. Je me dis alors que le plus beau cadeau qu’elle puisse nous faire serait un bel album de reprises de classiques, non ?

La soirée se terminera dans l’allégresse générale avec deux extraits de “From Row Seat to Earth”, en particulier l’accrocheur Do You Need My Love… avant un dernier titre en acoustique et en solo, Bad Magic, très beau moment d’émotion dépouillée : « Get out of bed / put on some clothes / and find your shoes / at least there’s nothing more / you could really lose now, is there? »

Après cette courte heure et quart à la fois calme et intense, il ne reste guère de doutes que Weyes Blood ira loin. Et que, avec quelques autres Parisiens ayant fait le déplacement ce soir à Orléans, nous n’avons pas perdu notre temps…

Ah, j’oubliais de mentionner le geste bien intentionné de Natalie, qui aura dédié d’entrée de jeu ce concert à Jeanne d’Arc, clin d’œil sympathique quand même aux Orléanais, mais aussi peut-être déclaration d’intention d’une artiste déterminée, féministe, et aux idées politiques engagées… »

 

La setlist du concert de Weyes Blood :

A Lot's Gonna Change (Titanic Rising – 2019)

Something to Believe (Titanic Rising – 2019)

Everyday (Titanic Rising – 2019)

Andromeda (Titanic Rising – 2019)

Seven Words (From Row Seat to Earth – 2016)

Mirror Forever (Titanic Rising – 2019)

Picture Me Better (Titanic Rising – 2019)

Movies (Titanic Rising – 2019)

Wild Time (Titanic Rising – 2019)

God Only Knows (The Beach Boys cover)

Do You Need My Love (From Row Seat to Earth – 2016)

Encore:

Generation Why (From Row Seat to Earth – 2016)

Bad Magic (Natalie Mering Solo) (The Innocents – 2014)

 

Cette chronique a été publiée partiellement à l'époque du concert sur les blogs benzinemag.net et manitasdeplata.net

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15 avril 2020

Local Natives - Jeudi 2 Mai 2019 - Point Ephémère (Paris)

2019 05 02 Local Natives Point Ephémère Billet

« Cela paraît déjà loin, mais l’apparition de Local Natives en 2010 comme fer de lance du rock Indie de Los Angeles avait fait un certain bruit, et cette musique étrange, combinant rythmes – peut-être un peu hâtivement qualifiés de – Afro-beat, guitares sautillantes et harmonies vocales suaves, sans oublier des paroles qui saisissaient plutôt bien l’air du temps, s’était clairement distinguée du lot. Et ce d’autant plus que, scéniquement, le groupe faisait preuve d’une énergie peu commune. Près de dix ans ont passé, et l’excitation de la découverte n’est plus là, tandis que le groupe – logiquement – mûrissait et que sa musique s’épanouissait et se calmait en même temps. Un nouvel album, “Violet Street” vient juste de sortir, et malgré le peu de buzz fait autour, le Point Ephémère affiche complet ce soir pour le retour à Paris de nos ex-enfants terribles du SoCal indie, aujourd’hui sympathiques trentenaire barbus…

2019 05 02 Local Natives Point Ephémère (14)

21h00 : C’est un public très calme et civilisé ce soir au Point Ephémère qui attend patiemment l’apparition de Local Natives, l’absence d’une première partie rendant quand même le temps long… La disposition du matériel sur la scène, exploitant au mieux l’espace profond du Point Ephémère, les lumières excellentes et le son parfait, trahissent un professionnalisme manquant souvent aux formations plus débutantes jouant en ce lieu, et font que nous allons pouvoir assister à un beau concert dans des conditions optimales. Le groupe attaque par le premier single extrait du nouvel album, Café Amarillo, et la dynamique de la soirée est immédiatement posée : des harmonies vocales sophistiquées et parfaitement assurées (pour simplifier, on louche un peu vers Fleet Foxes…), une texture sonore à la fois raffinée et déchirée quand il le faut par des éclats tranchants de guitare, et surtout des rythmiques ébouriffantes : même sur les morceaux les plus calmes, la batterie de l’extraordinaire Matt Frazier nous offre un voyage gratuit vers des contrées exotiques, et ajoute un incroyable aspect dansant et joyeux à la musique de Local Natives.

Au premier rang, juste devant nous, le sympathique Taylor Rice brille régulièrement à la guitare, et lance sur la plupart des morceaux le signal de la danse, voire de la transe, avec ses sursauts d’excitation. Il est aussi ce soir le porte-parole du groupe, parlant autant qu’il le peut en français, et exprimant – avec une sincérité toute américaine, c’est-à-dire où l’on ne peut guère séparer l’enthousiasme réel du professionnalisme efficace – sa joie d’être avec nous pour la “Release Party” de l’album. A sa gauche, le second chanteur, Kelcey Ayer, retranché derrière ses claviers et ses percussions – qu’il quittera deux fois pendant le set lorsque les musiciens échangeront leurs instruments, une pratique que j’ai toujours trouvé bien sympathique –, est un peu plus en retrait, mais on peut imaginer qu’il s’agit surtout là de son embarras de ne pas parler français (ce sera assez drôle d’ailleurs quand il annoncera que le groupe repassera en septembre à la Maroquinerie, un mot clairement imprononçable pour lui !). A la droite de Taylor, Ryan Hahn contribue brillamment aux harmonies vocales et complète avec sa guitare les riffs de Taylor, troisième homme indispensable à l’architecture sonore du groupe.

2019 05 02 Local Natives Point Ephémère (42)

Dès le second titre, You & I, extrait du second album, le principe de la setlist de ce soir est clair : pas de concentration unique sur le nouveau disque, mais un mélange de bon ton entre toutes les périodes du groupe, pour faire plaisir à tout le monde. Car s’il y a un mot qui définit bien la soirée, c’est celui-là, le PLAISIR. Ne manque à mon goût qu’une touche de folie, qui aurait pu faire décoller le concert vers quelque chose d’un peu plus extraordinaire. Il faudra attendre Sun Hands, tiré du tout premier album, pour que quelque chose de vraiment formidable se passe, et que le groupe retrouve pendant quelques minutes sa singulière énergie des débuts : c’est très, très beau, et on aimerait évidemment tout un set à ce niveau-là.

Dernière ligne droite, avec les chansons les plus accrocheuses et les plus populaires du songbook de Local Natives, et un rappel d’un seul titre, un peu radin, pour un concert qui ne dépassera malheureusement pas les une heure vingt.

Tout le monde sort de la soirée ravi, rien à dire, Local Natives reste un groupe passionnant, même si un peu plus de prise de risques, ou même d’abandon, serait clairement un plus ! Une impression à confirmer ou à infirmer à la Maro en septembre ! »

 

Les musiciens de Local Natives sur scène :

Taylor Rice – vocals, guitar

Kelcey Ayer – vocals, keyboards, percussion, guitar

Ryan Hahn – guitar, bass, vocals

Matt Frazier – drums

Nik Ewing – bass, keyboards, vocals

 

La setlist du concert de Local Natives :

Café Amarillo (Violet Street – 2019)

You & I (Hummingbird – 2013)

When Am I Gonna Lose You (Violet Street – 2019)

Ceilings (Hummingbird – 2013)

Dark Days (Sunlit Youth – 2016)

I Saw You Close Your Eyes (single – 2017)

Coins (Sunlit Youth – 2016)

Megaton Mile (Violet Street – 2019)

Mt. Washington (Hummingbird – 2013)

Garden of Elysian (Violet Street – 2019)

Breakers (Hummingbird – 2013)

Sun Hands (Gorilla Manor – 2009)

Heavy Feet (Hummingbird – 2013)

Who Knows, Who Cares (Gorilla Manor – 2009)

Tap Dancer (Violet Street – 2019)

Encore:

Wide Eyes (Gorilla Manor – 2009)

 

Cette chronique a été publiée partiellement à l'époque du concert sur les blogs benzinemag.net et manitasdeplata.net

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10 avril 2020

Art Brut - Vendredi 26 Avril 2019 - Petit Bain (Paris)

2019 04 26 Art Brut Petit Bain Billet

7 ans ! Cela faisait 7 ans que Art Brut avait disparu des radars et de nos vies… quand ils réapparurent fin 2018 avec un album réjouissant, qui les voyait revenir à l’enthousiasmante énergie proto-punk de leurs débuts. Nous étions tous impatients de les revoir en live, car il faut bien dire qu’ils furent, entre 2005 et 2011, l’une des expériences scéniques les plus réjouissantes qui soient, avec ce mélange inédit et hautement instable de punk rock franc du collier et d’humour – anglais bien entendu – souvent déchirant. Je dis “tous”, mais même une salle de la taille bien raisonnable de notre cher Petit Bain – l’une des plus agréables de Paris, il faut le dire et le redire – a peiné à se remplir avec les seuls fans du groupe…

2019 04 26 Les Olivensteins Petit Bain (18)

… D’où le choix d’une première partie qui serait plus qu’une première partie, et la programmation des Olivensteins, vétérans rouennais du punk rock français des origines, capables de ramener eux aussi leur public. A 19h45, l’inénarrable Gilles Tandy et son band de papy rockers débarquent, et leurs fans crient bien fort leur allégresse. J’écris “inénarrable” car les Olivensteins ne sont vraiment pas ma tasse de thé, ni mon verre de bière d’ailleurs… Et je vais avoir du mal à faire un compte-rendu un tant soit peu positif de ce groupe qui n’est pas seulement has been en 2019 – ce qui est logique, et même assez sympathique – mais qui l’était déjà, has been, en 1977. L’honnêteté me pousse néanmoins à avouer que les spectateurs du Petit Bain ont en grande partie aimé ce set, par ailleurs fort énergique, et qui a bénéficié des compétences techniques de musiciens tout-à-fait convaincants (et même assez professionnels, malgré l’affirmation de Tandy après le démarrage raté d’un morceau…) : je dois reconnaître que j’ai tué le temps agréablement lors de cette heure de concert - littéralement interminable - en me concentrant sur le jeu élégant du guitariste. Pour le reste, j’ai du mal à adhérer au mythe des “Olivensteins” en écoutant cette succession de morceaux au ras du bitume, évoquant souvent plus le Rock français pré-punk, justement, quand dans les années 70, nous étions, nous Français, la risée du monde. Le pire reste néanmoins le mauvais humour soi-disant provocateur de Tandy, qui en avait particulièrement ce soir-là après Notre Dame, comme le plus réac des manifestants sur nos ronds-points. Et puis gueuler « Je suis fier de ne rien faire / Fier de ne savoir rien faire » quand on est dans la soixantaine, c’est quand même un peu limite, non ?

2019 04 26 Art Brut Petit Bain (9)

C’est un fait bien connu, mais que j’aime à me remémorer régulièrement : la supériorité de l’humour anglais sur l’humour français (« hein, quel humour français ? », entends-je autour de moi…), c’est que la cible en est soi-même et non les autres. L’auto-dérision, la capacité à s’exposer avec toutes ses faiblesses et ses tares, de manière drôle, voilà la force du meilleur humour : c’est aussi la meilleure manière de définir l’incroyable talent d’Eddie Argos, leader toujours aussi charismatique – et charmant, il faut le souligner – de Art Brut. Il est à peu près 21 heures quand la nouvelle formation du groupe, désormais basé à Berlin, monte sur la scène qui tangue du bateau le plus Rock de Paris. Nouveau guitariste, au look curieusement “Turbonegro”, et nouveau batteur, sinon Eddie et Ian ont surtout pris du poids – comme nous, comme nous – en 7 ans, et le bassiste – qu’on me dit être le même que naguère – a aussi radicalement changé de style. Un son impeccable, toujours aussi clair et puissant, laissant heureusement malgré les décibels, la voix d’Eddie bien audible. « Look at us, we formed a band / We’re gonna be the band that writes the song / That makes Israel and Palestine get along » : Formed a Band reste toujours la meilleure introduction qu’un groupe ait jamais écrite et jouée, l’équilibre idéal entre auto-dérision et espoir inaltérable en la force du Rock’n’Roll. Et rassurez-vous, Eddie Argos ne chante toujours pas, il ne fait toujours que parler : les fondamentaux du groupe n’ont pas changé !

2019 04 26 Art Brut Petit Bain (15)

Et puis c’est My Little Brother, vous savez cette chanson – immense – qu’Eddie a écrite à propos de son petit frère qui est « out of control » parce qu’il a « découvert le Rock’n’Roll ». C’est l’occasion parfaite pour Eddie de suspendre (déjà !) les hostilités musicales pour faire le point sur sa – humour – carrière : après nous avoir rappelé que c’est toujours lui, Eddie, et non son petit frère (« casé, bon job, maison sur la plage… ») qui est le grand souci de ses parents, il nous donne la recette de l’échec : « former un groupe culte, qui remplit la moitié d’un bateau à Paris, mais ne peut absolument pas vivre de sa musique », et puis, « pendant 7 ans, ne publier AUCUN album ! ». Et Eddie de nous raconter les coups de téléphone de sa mère angoissée : « Elle a entendu les Sleaford Mods, et elle me dit : “Eddie, pendant que tu n’es pas là, ces gens-là, te volent ta place, ils font la même musique que toi !”. Je lui réponds : ”Maman, je ne sais pas faire ce genre de musique, je suis trop middle-class !”. Et il faut que je fasse gaffe à ce que je dis, au cas où Jason Williamson serait dans la salle. Même chose avec IDLES, elle m’appelle au téléphone : “Eddie, quand est-ce que tu sors un album, les types d’IDLES, ils te volent ton succès !”… etc… etc… » Eddie nous prévient : « J’ai prévu de parler comme ça pendant 40 minutes » pendant que les musiciens font semblant de s’ennuyer à mourir. Et ça repart sur les chapeaux de roue… Oui, on ne nous a pas changé notre Art Brut ! Et, personnellement, entouré comme je l’étais au premier rang de fans éperdus d’Eddie, qui connaissent tous les textes et sont là pour dialoguer avec lui, je vais vous dire : les kilos en trop d’Eddie, eh bien, c’est exactement ce qu’il lui fallait, il est encore plus adorable comme ça !

2019 04 26 Art Brut Petit Bain (25)

Bon, même si j’ai très envie de le faire, je ne vais pas vous raconter chaque morceau de la soirée, comment le percutant Hospital! (avec l’excellent : « They tried to make me go to rehab / And I said… That's probably a very good idea ») repompe fièrement un riff des Undertones,  comment Eddie a demandé à une fan derrière moi de traduire puis de chanter en français la fameuse phrase de Alcoholics Unanimous : « Took me ages to get dressed this morning », comment ils nous ont joué une version furieuse de 18,000 Liras en bonus-cadeau non prévu, comment Eddie s’est lamenté : « Qui aurait cru que Morrissey devienne en vieillissant un connard de droite ! »... Ni comment Eddie a remercié le Rock’n’Roll de lui a voir ramené son amie Emily Kane, après le (relatif) succès de sa bouleversante chanson sur son premier amour…

Mais je ne peux pas ne pas vous dire combien a été douce la folie générale quand elle a fini par exploser – peut-être un peu tard, mais bon, on a tous pris un léger coup de vieux – sur le formidable Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! : « Your girlfriends, we're gonna steal them / And leave footprints on the ceiling / I want to wake up smelling like smoke / Under a pile of strangers' coats / Wham! Bang! Pow! Let's rock out! / There's a fire in my soul, I can't put it out !!! ». Et on gueulait tous en chœur comme de vieux hooligans éméchés dans les rues de Berlin : « Il y a un p… de feu dans mon âme, et je n’arrive pas à l’éteindre ! ». Rock’n’roll !

2019 04 26 Art Brut Petit Bain (31)

Le coup du faux rappel reste une franche partie de rigolade. Eddie dirige les opérations : « On va faire simple, on ne va pas sortir de scène, on va juste se baisser, et vous allez faire semblant qu’on n’est pas là, et devenir fous pour qu’on revienne sur scène, alors on va se relever et on va jouer le rappel ! ». Et c’est exactement ce qu’on fait tous, et c’est tout simplement parfait.

Et puis ils reviennent une seconde fois pour l’incontournable déclaration d’intention, et aussi d’amour à la peinture : Modern Art. Eddie nous demande de penser très fort à l’œuvre d’Art que nous préférons pour bien chanter avec lui « Modern Art / Make me / Want to rock out !! ». Et voilà, presque une heure et demi de « cabaret punk », comme dit Eddie, une heure et demi de rock’n’roll et de générosité, d’intelligence et d’humour. Une heure et demi qui fait chaud au cœur, mais n’a pas calmé ce feu qui brûle en nous.

Je retrouve Eddie au stand de merchandising, où il essaie piteusement de donner un coup de main pour vendre ses vinyles et ses t-shirts. Il n’y arrive pas bien, alors je le rassure : « Eddie, c’est bon, tu as déjà fait ton job, ce soir. ». Car Eddie, je l’aime, en fait.

 

Les musiciens de Art Brut sur scène :

Eddie Argos - vocals

Ian Catskilkin - guitar

Toby MacFarlaine - guitar

Freddy Feedback - bass guitar

Charlie Layton – drums

 

2019 04 26 Art Brut Petit Bain (38)

La setlist du concert de Art Brut :

Formed a Band (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

My Little Brother (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

She Kissed Me (And It Felt Like a Hit) (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

Hospital! (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

Alcoholics Unanimous (Art Brut vs. Satan - 2009)

St. Pauli (It's a Bit Complicated - 2007)

Axl Rose (Brilliant! Tragic! - 2011)

Kultfigur (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

18,000 Lira (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

Too Clever (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

Direct Hit (It's a Bit Complicated - 2007)

Arizona Bay (Art Brut Top of the Pops – 2013)

Emily Kane (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

Encore:

Hooray! (Wham! Bang! Pow! Let's Rock Out! - 2018)

Bad Weekend (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

Post Soothing Out (It's a Bit Complicated - 2007)

Encore 2:

Modern Art (Bang Bang Rock & Roll - 2005)

Cette chronique a été publiée partiellement à l'époque du concert sur les blogs benzinemag.net et manitasdeplata.net

 

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05 avril 2020

The Psychotic Monks / Bodega - Vendredi 12 Avril 2019 - Astrolabe (Orléans)

2019 04 12 The Psychotic Monks & Bodega Astrolabe Billet

Il est presque une heure du matin, je marche dans un froid hivernal par les rues d’une ville qui n’est pas la mienne. Je me sens comme sur un nuage, je me rappelle qu’il n’y a sans doute pas de plus belle récompense, dans la vie d’un fan de musique live, que la découverte inopinée d’un artiste ou d’un groupe majeur, capable de vous faire ressentir à nouveau cette excitation, non, cette extase indicible des “premières fois”…

…Et ce d’autant que je n’étais pas venu à l’Astrolabe d’Orléans pour voir The Psychotic Monks – même si je commençais à entendre dire de très, très belles choses de ce groupe parisien, autour de moi -, mais pour rattraper au vol Bodega, mini-sensation new yorkaise dont j’avais manqué le passage au Point Ephémère il y a quelques semaines. Mais voilà, cinq heures plus tôt, à peine étais-je arrivé devant la salle que je découvrais que l’ordre de passage des groupes avait été modifié, et que ce seraient les Psychotic Monks qui clôtureraient la soirée : bref qui seraient la tête d’affiche… Et ce sera d’ailleurs très vite clair que la grande majorité du public est venue ce soir pour eux, et ne manifeste – ce qui est sans doute malheureux – que très peu d’intérêt pour Bodega… Un signe que quelque chose se passe définitivement autour des Psychotic Monks… Mais revenons donc à cette ouverture des portes…

2019 04 12 Servo Astrolabe (2)

On nous fait d’abord, assez inhabituellement, patienter dans la petite salle du club, pour nous montrer un court film promotionnel annonçant les premiers groupes prévus à l’affiche du Festival Hop Pop Hop 2019. Pourquoi pas, d’ailleurs ? C’est une occasion sympathique de découvrir de nouveau noms dans des genres musicaux exigeants. Puis les portes de la grande salle de l’Astrolabe sont ouvertes, et tout de suite, comme il est 21 heures, les trois musiciens de Servo, groupe rouennais pratiquant un post-punk radical, attaquent leur set. Le trio joue dans un noir quasi-total, occasionnellement déchiré par des lumières stroboscopiques blanches. Le son est très impressionnant, en particulier celui de la guitare, mais c’est la cohérence parfaite du groupe qui marque le plus l’imagination : encore une confirmation, si besoin est, du beau professionnalisme – au bon sens du terme – des jeunes rockers français ! Musicalement, on est donc clairement dans la lignée du travail séminal de Joy Division : voix martiale, basse en avant, noirceur absolue. Les deux seules choses qui empêchent cette musique de s’asphyxier dans son extrémisme désespéré, c’est l’aspect presque dansant de certaines rythmiques, et le ballet fascinant du guitariste et du bassiste, oscillant rythmiquement comme dans un rituel mystérieux. Franchement, ce que fait Servo est très beau, c’est juste sans doute un peu trop uniforme pour que les 45 minutes de leur set ne semblent pas bien longues parfois : on ne serait pas contre une ou deux petites ruptures de ton… Néanmoins, le final, avec une guitare incandescente qui rappelle les débuts des Stooges, est très prenant, et permet de bien conclure le set. Bravo !

2019 04 12 Bodega Astrolabe (4)

22h15 : Remplacement complet du matériel effectué en une vingtaine de minutes, et ce sont donc maintenant les New-yorkaises et New-yorkais de Bodega qui poursuivent la soirée. Leur musique n’est pas facilement descriptible, ce qui est plutôt bien : elle relève à la fois du concept pointu – une sorte de journal introspectif et pourtant militant d’un jeune couple, Ben et Nikki, affrontant la confusion croissante de notre ère digitale – et de la tradition punk rock et hip hop de la Big Apple. Le fait que leur album ait été produit par Austin Brown de Parquet Courts est évidemment une belle référence, mais Bodega est quand même autre chose qu’une simple poursuite de la brillante saga de la musique new-yorkaise. Manifestes anti-ordinateurs et anti-réseaux sociaux, leurs chansons ont parfois l’excentricité taquine des B-52’s (la voix de Nikki), ce qui rassure un peu si l’on craint la prise de tête avec Ben, qui n’est pas, admettons-le, le leader le plus charismatique du moment ! Heureusement, il y a plein de choses marrantes à regarder sur scène : Nikki, en premier lieu, pétulante cheerleader, qui capture tous les regards, avec sa vitalité rieuse et sensuelle. A sa droite, Madison est un guitariste froid, tranchant, et brillant, dont l’allure évoque immanquablement un jeune Wilko Johnson. Derrière, une batteuse – toute nouvelle – qui frappe ses fûts debout en arborant un look de dur et en nous jetant des regards possédés, et une bassiste cool, comme sont – on le sait bien – tous les grands bassistes de Rock.

2019 04 12 Bodega Astrolabe (31)

On se rend quand même vite compte que, en dépit d’une ou deux chansons accrocheuses (comme le malin Jack in Titanic…), Bodega a du mal ce soir à mettre le feu à la salle : est-ce le problème de la langue pour une musique qui a quand même un message fort à faire passer ? Ou la relative indifférence d’un public qui n’est VRAIMENT pas venu pour eux ? Toujours est-il que tous les efforts de Ben pour créer de l’interaction, ou même simplement un peu d’excitation, semblent tomber à plat, l’un après l’autre. Le concert tourne peu à peu au marasme, ce qui est quand même un peu désolant quand on sait la réussite de leur récente soirée au Point Ephémère. La fatigue physique du groupe y est-elle pour quelque chose aussi ? Sur la set list – une page de carnet déchirée - que Nikki me tendra gentiment à la fin, il y a écrit « Where are We ? » en lieu et place du nom de la ville…

Heureusement, le long, très long (une quinzaine de minutes au bas mot…) final façon krautrock sur Truth Is Not Punishment va rattraper cette impression mitigée. Il y a enfin une vraie transe qui naît de cette musique répétitive et obstinée. Peut-être auraient-ils dû commencer leur set de cette manière, pour mieux embarquer le public ? En tous cas, j’ai envie de les revoir très vite, dans de meilleures conditions…

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (21)

Le temps de remplacer à nouveau tout le matériel, il est déjà minuit moins le quart quand le quatuor de The Psychotic Monks attaque son set. Et là, pour parler franchement, eh bien la terre va littéralement trembler. Mon dieu, quelle claque, quel traumatisme même ! Comment décrire ça à quelqu’un qui ne connaîtrait pas la musique du groupe, ou qui ne la connaîtrait que sur les albums, obligatoirement réducteurs ? Peu d’influences claires, et il faut aller un peu loin chercher des références, plus d’ailleurs en termes d’état d’esprit que de musique : disons quand même qu’on serait ici à mi-chemin entre les expériences sonores les plus extrêmes de Sonic Youth et la brutalité émotionnelle inégalée des Bad Seeds de Nick Cave. Avec en plus quelque chose de prog rock dans ces longs passages flottants, et bien sûr des explosions, brèves mais saisissantes, de rage punk ou de chaos heavy metal. Tout ça ? Oui, tout ça, et bien plus encore. Quatre musiciens totalement engagés dans leur musique, dégageant à tour de rôle – car il ne semble pas y avoir de leader en tant que tel dans le groupe, chacun chante et prend la direction d’un morceau à son tour – une émotion inouïe.

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (27)

A voir dans la salle la frénésie, l’extase s’emparant de certains spectateurs, qui semblent physiquement possédés par la musique de The Psychotic Monks, mais surtout à sentir au fond de moi un bouillonnement de sensations et de sentiments que je n’ai pas retrouvé depuis longtemps en écoutant de la musique, je sais que je suis, que nous sommes, en train de vivre un moment exceptionnel. Un mur de son écrasant, et puis des hurlements (mais quelqu’un hurle-t-il vraiment en dehors de ma tête ?) cathartiques, et puis une accélération libératrice, qui vient se désintégrer dans un bain liquide de bruit abstrait : on passe littéralement par tous les états possibles durant les 45 minutes de ce pandémonium génial. J’ai alternativement les larmes qui me viennent aux yeux, la chair de poule et les cheveux dressés sur la tête : mon dieu, que la Musique est Belle, Forte, Essentielle, quand elle est jouée comme ça, quand elle est habitée ainsi !

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (34)

Mais le plus beau reste à venir, le dernier morceau, qui s’appelle Every Sight – je l’apprendrai par la suite, quand au stand de merchandising, on écrira gentiment juste pour moi la liste des morceaux qui ont été interprétés, le groupe jouant sans setlist (à quoi bon une setlist quand on joue tout simplement sa VIE ?) : le petit guitariste qui est juste devant moi (je ne sais pas son nom, mais c’est celui qui ne ressemble pas à un jeune Howard Devoto et qui ne porte pas une robe noire) se met à psalmodier un chant d’une tristesse infinie, puis d’une douleur déchirante. Un chant qui vous saisit progressivement les tripes, puis la tête, pour vous entraîner dans un tourbillon obscur de plus en plus asphyxiant, mais aussi de plus en plus extraordinaire. Avant de finir dans un chaos sonore aussi abstrait que paradoxalement extatique. Pas loin d’être les dix minutes les plus envoûtantes, les plus terribles aussi, que j’aie vécues dans un concert depuis la dernière fois où j’ai vu Nick Cave… pour vous dire l’altitude à laquelle ces Psychotic Monks planent. Et encore, quand j’écoute Nick Cave, je devine le performer, tandis que ce soir, je ne vois plus les musiciens, je ne perçois plus que l’émotion brute. Et brutale.

Sublime.

Après ça, plus rien à dire, juste la peur de ne pas trouver plus tard les mots pour faire partager cette expérience à ceux qui n’y étaient pas. Ce qui est impossible. Après ça, marcher dans le froid des rues inconnues d’Orléans, en essayant de retrouver un minimum ses esprits, après avoir frôlé un tel gouffre, et affronté une telle lumière.

 

Les musiciens de Bodega sur scène :

2019 04 12 Bodega Astrolabe (14)

Ben Hozie (guitar, vocals)

Nikki Belfiglio (vocals)

Madison Velding-VanDam (guitar)

Heather Elle (bass)

Tai Lee (drums)

 

La setlist du concert de Bodega :

Bodega Birth (Endless Scroll – 2018)

How Did This Happen?! (Endless Scroll – 2018)

Knife

Margot (Endless Scroll – 2018)

Can't Knock the Hustle (Endless Scroll – 2018)

Gyrate (Endless Scroll – 2018)

Boxes for the Move (Endless Scroll – 2018)

Shiny New Model

Jack in Titanic (Endless Scroll – 2018)

Name Escape (Endless Scroll – 2018)

Domesticated

Bookmarks (Endless Scroll – 2018)

Warhol (Endless Scroll – 2018)

I Am Not a Cinephile (Endless Scroll – 2018)

Charlie (Endless Scroll – 2018)

Treasures of the Ancient World

Truth Is Not Punishment (Endless Scroll – 2018)

 

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (8)

Les musiciens de The Psychotic Monks sur scène :

Arthur Dussaux

Clément Caillierez

Martin Bejuy

Paul Dussaux

 

La setlist du concert de The Psychotic Monks :

It’s Gone (Silence Slowly And Madly Shines – 2017)

Isolation (Private Meaning First – 2019)

Part 3 - Transforming (Silence Slowly And Madly Shines – 2017)

The Bad and the City Solution (Silence Slowly And Madly Shines – 2017)

Wanna be Damned (Punk Song) (Silence Slowly And Madly Shines – 2017)

A Coherent Appearance (Private Meaning First – 2019)

(Epilogue) Every Sight (Private Meaning First – 2019)

Cette chronique a été publiée partiellement à l'époque du concert sur les blogs benzinemag.net et manitasdeplata.net

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30 mars 2020

The Specials - Lundi 8 Avril 2019 - Cigale (Paris)

2019 04 08 The Specials Cigale Billet

« En 1979, nous dansions le ska et protestions contre la montée ahurissante du Front National (National Front de l'autre côté de la Manche). The Specials étaient le meilleur groupe de l'époque, à égalité avec le Clash dont ils partageaient les valeurs… En plus festif et pop, ce qui ne gâchait rien ! En 2019, nous nous retrouvons avec le Rassemblement National qui fait encore bien plus recette qu’il y a quarante ans de cela, et les quelques progrès démocratiques et idéologiques enregistrés en 40 ans sont largement battus en brèche. Il est temps d'écouter à nouveau les Specials - enfin, ce qu'il en reste, sachant que Terry Hall et Lynval Golding sont heureusement toujours là : ils viennent juste de sortir un album épatant qui les montre toujours aussi engagés et pugnaces.

Ce soir l'âge moyen du public à la Cigale est, sans surprise, un peu plus élevé qu'à l'ordinaire... même si je ne vois pas trop de ces vieux punks - comme moi, umpffff... - risquant de faire basculer la soirée du mauvais côté de l'histoire, celui des EHPADs. Mais quand même, seulement deux malheureux "pork pie hats" repérés dans la fosse, c'est quand même dommage, non ?

On patiente avec un DJ set pas trop stimulant – pas aidé par un niveau sonore insuffisant - de Saffiyah Khan, malgré sa bonne coloration reggae / ska / punk rock : à la fin, tout le monde a repris en chœur le formidable I Fought the Law du Clash, ce qui veut quand même dire quelque chose, non ?

2019 04 08 The Specials Cigale (7)

20h45 : le public de la Cigale est chaud bouillant quand nos sexagénaires de The Specials entrent en scène, précédés par des hurlements de sirènes d’alerte aérienne. La scène est superbement décorée de pancartes de manif, portant des slogans sympathiques, voire drôles : “Right = Wrong”, “Fight Ignorance, not Immigrants”, “Only Bad People Need Guns”, “Think”… Bref, confirmant le positionnement toujours ultra-politisé du groupe, comme on l’a bien vu et entendu sur le très militant “Encore”… Sept musiciens sur scène, mais seulement trois du groupe original : Terry Hall et Lynval Golding bien sûr, et Horace Panter à la basse…

On attaque cool avec Man at C&A, extrait de l’extraordinaire – mais assez mal compris à l’époque – second album du groupe, qui allait se frotter à l’easy listening et à la lounge music. On repère immédiatement la dynamique qui va être celle du groupe pendant tout le set : Lynval, 67 ans, reste le joyeux drille de la bande, qui apporte son éternelle bonne humeur au set, et qui va constamment chercher l’attention soit du public, soit de ses camarades ; Terry, 60 ans, reste le punk ultime, celui qui tire la gueule, qui passe la moitié du concert à tourner le dos au public, à fumer (une e-cigarette !) et à boire (des soft drinks !) sans s’occuper trop de ce qui se passe autour de lui… On le verra sourire à demi une seule fois, mais il se reprendra bien vite, ne vous inquiétez pas ; Horace (65 ans) à la basse et Steve (49 ans, un petit jeune, qui a fait partie de Ocean Colour Scene …) à la guitare sont le moteur du groupe, et ils injectent à la musique des Specials l’énergie très particulière qui a toujours fait son charme. Les autres musiciens sont très professionnellement affairés à recréer le plus justement possible les sonorités originelles des chansons, de manière à ce que personne ne se sente lésé !

2019 04 08 The Specials Cigale (15)

Rat Race, Do Nothing puis Friday Night et Blank Expression sont alignées comme à la parade – les spectateurs parisiens ne réagissant pas plus que ça aux excellents nouveaux titres (Vote For Me, Embarrassed by You…) et prouvant malheureusement que c’est bien la nostalgie qui les amenés à la Cigale ce soir. Heureusement quand même qu’il est là, ce nouvel album, parce qu’il nous évite de juger qu’on a affaire à un nième groupe légendaire qui s’est recyclé – pour des raisons financières – en juke-box itinérant jouant à la demande ses hits d’une époque révolue. ll faut attendre une magnifique version de Doesn’t Make It Alright pour que le concert monte vraiment en puissance, et que le public s’enflamme. La merveilleuse reprise des Fun Boy 3, The Lunatics, et le jubilatoire political statement anti-armes de “Encore”, Blam Blam Fever tombent ensuite malheureusement dans l’oreille de sourds… avant que le groupe n’offre l’incontournable A message to You, Rudy, qui fait le bonheur de 99% des gens présents ce soir (et le mien aussi, ne soyons pas snob : j’ai eu la petite larme au coin de l’œil, je l’avoue bien sincèrement).

Saffiyah Khan pointe son nez pour nous réciter ses 10 commandements féministes, et emballe le public, même si j’ai toujours personnellement une interrogation quant à qui sont ces “pseudo-intellectuels sur Internet” qu’elle conspue : il faudra que je creuse la question… Je ne l’ai pas dit, mais pendant tout ce temps-là, pendant que tout le monde sur scène luttait pour faire monter la tension et la fièvre, Terry Hall se faisait, bien sûr, royalement suer… Mais bon, du moment que sa voix, désincarnée et glaçante, était toujours là pour balancer sa dose de poison et de mal-être au cœur du ska énervé du groupe, on ne se plaindra pas…

2019 04 08 The Specials Cigale (33)

J’ai dit énervé, parce que là, le concert va – sans surprise peut-être, mais quand même… - exploser : Nite Klub, frénétique, lance le signal du pogo dans la salle, et même au balcon, je remarque que ça se trémousse sévère ! Le plaisir quand même de voir un mosh pit au milieu de la Cigale formé en quasi-totalité de crânes chauves et de têtes grisonnantes… Punk un jour, punk toujours ?

Ce qui suit échappe à tous les qualificatifs : Do the Dog, Concerte Jungle, Monkey Man, Gangsters, Too Much Too Young… C’est presque trop ! Quand j’essaie de reprendre mon souffle et mes esprits, je me dis que les Specials ont certainement à leur disposition la meilleur setlist de rock anglais / de pop music classique en 2019, à peu près à égalité avec Paul McCartney… Et en attendant que Ray Davies revienne aussi faire son petit tour. Oui, je le dis et je le répète, en termes de grandes chansons, il y a dans le rock anglais une sainte trinité 1) les Beatles 2) les Kinks 3) les Specials. Et la messe est dite.

Je n’y reviendrai plus, mais je vous le confirme : pendant que le feu embrase la Cigale, Terry Hall se fait superbement ch… Mais à ce stade, on se souvient bien entendu que c’était quand même aussi ça, le charme des punks anglais, ce suprême dédain vis-à-vis de tout ce qui les entourait, non ?

Bon, Terry, après avoir pesté contre les ventilateurs mal dirigés, les retours mal réglés, le public trop français (là, je brode…), eh bien il décide que ça suffit comme ça, et qu’il ne reviendra peut-être pas pour le rappel. Le groupe nous propose, tongue-in-cheek, de nous « jouer un peu de ska, quand même », un petit instrumental en attendant que Terry veuille bien changer d’avis. Bon, il revient et le concert se conclut par un Breaking Point festif, avec tous les musiciens en rang d’oignon sur le devant de la scène, et par le touchant You’re Wondering Now… et sans Ghost Town ! SANS GHOST TOWN, cette merveille absolue, apparaissant pourtant sur certaines set lists sur la scène. Ça, c’est dur : salaud de Terry ! Du coup, il va falloir que je retourne les voir ailleurs, et très vite, pour rattraper cette frustration.

2019 04 08 The Specials Cigale (54)

Le public de la Cigale ne veut pas partir après cette heure vingt cinq de plaisir généreux (… malgré Terry !), mais il faudra bien s’y résoudre, au bout de longues minutes…

Bon, vous me direz, The Specials en 2019, ce n’est certainement pas comme en 1979. Peut-être, peut-être, mais ce n’est pas tous les jours qu’on voit sur scène une telle légende, qu’on peut entendre jouer de telles chansons par les gens qui les ont inventées (car même les reprises étaient transcendées par le groupe…). Et puis en 2019, on a besoin comme jamais auparavant de musiciens qui s’engagent dans les combats politiques. Répétez avec moi : “Right = Wrong”, “Fight Ignorance, not Immigrants”, “Only Bad People Need Guns”, “Think”… »

 

Les musiciens de The Specials sur scène :

Lynval Golding – rhythm guitar, vocals

Horace Panter – bass guitar

Terry Hall – vocals

Tim Smart – trombone

Nikolaj Torp Larsen – keyboards

Steve Cradock - lead guitar

Pablo Mendelssohn - trumpet

Kenrick Rowe - drums

 

La setlist du concert de The Specials :

Man at C&A (More Specials – 1980)

Rat Race (The Singles collection – 1991)

Do Nothing (More Specials – 1980)

Vote for Me (Encore – 2019)

Friday Night, Saturday Morning (The Singles collection – 1991)

Embarrassed by You (Encore – 2019)

Blank Expression (Specials – 1979)

Doesn't Make It Alright (Specials – 1979)

The Lunatics (Encore – 2019)

Blam Blam Fever (The Valentines cover) (Encore – 2019)

A Message to You, Rudy (Dandy Livingstone cover) (Specials – 1979)

Stereotypes (More Specials – 1980)

10 Commandments (Encore – 2019)

Nite Klub (Specials – 1979)

Do the Dog (Rufus Thomas cover) (Specials – 1979)

Concrete Jungle (Specials – 1979)

Monkey Man (Toots & The Maytals cover) (Specials – 1979)

Gangsters (The Singles collection – 1991)

Too Much Too Young (Specials – 1979)

Encore:

Eastern Standard Time (The Skatalites cover)

Breaking Point (Encore – 2019)

You're Wondering Now (The Skatalites cover) (Specials – 1979)

Cette chronique a déjà été publiée, au moins partiellement, à l'époque du concert sur les blog benzinemag.net et manitasdeplata.net

 

 

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25 mars 2020

Cherry Glazerr - Samedi 6 Avril 2019 - Point Ephémère (Paris)

2019 04 06 Cherry Glazerr Point Ephémère Billet

« Ce n’est pas peu dire que j’attendais beaucoup de ce set de Cherry Glazerr, sans doute l’une des jeunes artistes (je veux parler de Clementine Creevy, la chanteuse – guitariste – autrice, les autres membres paraissant complètement interchangeables et d’une durée de vie très limitée au sein du groupe…) les plus passionnantes du moment. Entre une apparition mémorable dans la belle série “Transparent” et un morceau composé pour une campagne d’Yves Saint Laurent, Clementine a acquis une visibilité “arty” certaine, que l’on peut d’ailleurs trouver un tantinet décalée par rapport à ses textes féroces et cyniques, anticonsuméristes et féministes. Bon, la vieille contradiction inhérente à être une artiste punk et douée à la fois… Qui plus est, on m’avait parlé de sets féroces, où la jeune femme se laissait emporter par une frénésie sauvage devenue rare de nos jours…

2019 04 06 Flèche Point Ephémère (12)

Pas grand monde à l’ouverture des portes du Point Ephémère ce soir, mais nul besoin de se préoccuper, les fans de Cherry Glazerr vont arriver en masse, dès la fin de la première partie ! Et ils n’auront pas eu tort, car Flèche, trio français proposant une musique énergique et complexe, va s’avérer tout bonnement l’une des plus dispensables expériences que nous ayons subies depuis longtemps. Entre des vocaux horribles et une incapacité des musiciens à jouer un minimum ensemble, ces trente premières minutes de la soirée seront bien éprouvantes. L’enthousiasme sur scène est indéniable, et est forcément sympathique, mais soit la musique qu’ils essaient de jouer est trop ambitieuse pour eux, soit vraiment ces trois musiciens ne devraient pas être ensemble, car ce qu’ils font dans Flèche n’est tout simplement pas bon.

A 21h30, le niveau d’excitation dans la salle est devenu palpable, et on sent déjà que ça va remuer ce soir, comme il se doit dans un vrai concert de punk rock réussi. Cherry Glazerr est redevenu un trio, depuis l’éviction en 2018 de la claviériste : un batteur jovial à la frappe très, très lourde sur la gauche, juste en face de nous, Clementine au milieu derrière un double micro qui laisse présager un traitement synthétique des vocaux, et une bassiste assez impressionnante sur la droite. On pourrait se demander si ce format réduit peut reproduire les morceaux plus complexes, vaguement new wave par instants du dernier album, “Stuffed & Ready”, mais l’habileté dont Clementine va faire preuve à la guitare nous rassurera immédiatement quant à la texture sonore.

2019 04 06 Cherry Glazerr Point Ephémère (2)

Comme sur l’album, c’est Ohio qui ouvre la danse, et, comme on pouvait le craindre, le chant de Clementine est quasi inaudible au premier rang : d’abord la voix de notre “icone féministe punk milléniale” (comme la qualifie les journalistes fainéants…) est quand même des plus limitées – on est plus dans le registre des voix de femmes-enfants qui faisait tripper Gainsbourg que dans celui des grandes furies punks ! -, et ensuite la balance est loin d’être parfaite. Cela s’améliorera un peu, mais l’on pourra aussi déplorer que le traitement électronique fréquent des vocaux les artificialisent excessivement. Non pas que ce problème en soit un pour les fans de Clementine, qui ont tous l’air totalement enamourés autour de nous, lançant leurs bras en l’air dans une extase quasi religieuse, et se percutant dans le mosh pit les yeux remplis de bonheur… Bon, Clementine, ex brune et punkette hostile, a désormais opté pour une longue chevelure blonde et un look jaune canari de jeune américaine middle-class (hormis les boots qui déparent avec la salopette jaune…) : s’agit-il d’un “political statement”, ou bien Clementine est-elle rentrée dans les rangs (…ce qui n’aurait rien de honteux, entendons-nous bien !) ?

2019 04 06 Cherry Glazerr Point Ephémère (7)

Self Explained est présenté comme la chanson qu’elle préfère jouer, mais, au-delà de son texte très personnel et finalement assez introspectif, on ne peut pas dire qu’il se passe encore grand-chose sur scène (nous ne commenterons pas la présence dans le fond de gigantesques cerises gonflables ou la projection d’images anodines…). Le batteur frappe (trop) fort, la bassiste fait du bon boulot mais est invisible à l’extérieur du cercle des projecteurs, et Clementine nous gratifie régulièrement de petites grimaces et sourires déviants, sans pour autant nous convaincre… Il faudra attendre la version “metal” (si l’on en croit la set list) de Teenage Girl pour que quelque chose lâche enfin, et que le concert entre dans l’hystérie attendue. A partir de là, la folie s’est installée dans la fosse, et ça fait du bien de se laisser aller : l’enchaînement Distressor (où enfin le chant de Clementine se fait agressif) / Daddi / Stupid Fish permet au set de prendre de la hauteur, et autour de nous, ce ne sont que larmes de joies et cris d’extase. Clementine descend au milieu de ses adorateurs pour un petit tour, quand même assez rapide.

2019 04 06 Cherry Glazerr Point Ephémère (11)

Le rappel démarre assez paradoxalement par un morceau électro-disco (je découvrirai en lisant la setlist qu’il s’agit d’une reprise de LCD Soundsystem), alors qu’on aurait bien préféré un bon punk rock qui nous aurait achevés, et c’est Told You I’d Be with the Guys qui jouera ce rôle et conclura cette heure et cinq minutes d’un concert plaisant, excitant par moments – surtout dans sa dernière partie – mais un peu en deçà de nos attentes (démesurées ?). Nul doute néanmoins que les fans ont été ravis, quant à eux, de la prestation de leur idole… »

 

La setlist du concert de Cherry Glazerr :

Ohio (Stuffed & Ready – 2019)

Had Ten Dollaz (Had Ten Dollaz EP – 2014)

That's Not My Real Life (Stuffed & Ready – 2019)

Self Explained (Stuffed & Ready – 2019)

Nurse Ratched (Apocalipstick – 2017)

White's Not My Color This Evening (Haxel Pricess – 2014)

Trash People (Apocalipstick – 2017)

Juicy Socks (Stuffed & Ready – 2019)

Grilled Cheese (Papa Cremp EP – 2013)

Teenage Girl (Papa Cremp EP – 2013)

Metal Teenage Girl

Wasted Nun (Stuffed & Ready – 2019)

Distressor (Stuffed & Ready – 2019)

Daddi (Stuffed & Ready – 2019)

Stupid Fish (Stuffed & Ready – 2019)

Apocalipstick (Apocalipstick – 2017)

Sip O' Poison (Apocalipstick – 2017)

Encore :

Time to Get Away (LCD Soundsystem cover)

Told You I’d Be with the Guys (Apocalipstick – 2017)

Cette chronique a déjà été publiée, au moins partiellement, à l'époque du concert sur les blog benzinemag.net et manitasdeplata.net

 

 

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20 mars 2020

LANE - Vendredi 5 Avril 2019 - La Grange à Musique (Creil)

2019 04 05 LANE Grange à Musique Creil Billet

« Vous ne connaissez pas la GAM ? Pardon, la Grange à Musique ? Pas vraiment surprenant, même si vous êtes parisien, car il faut s’aventurer au nord de Senlis, dans une zone industrielle pas des plus attrayantes de Creil, pour trouver cette superbe petite salle, qui, objectivement, a tout pour elle : une scène vaste pour les artistes et à la bonne hauteur pour le public, un son réellement excellent et des éclairages plus que corrects, sans parler, cerise sur le gâteau mais non des moindres, une équipe vraiment accueillante… De quoi faire honte à bien des soi-disant “salles de concerts” de Paris intra-muros. Et en plus, ce soir, la GAM accueille L A N E, soit quand même à mon sens l’un des groupes français les plus excitants et talentueux de 2019… ceci expliquant ma découverte de ce havre de bonne musique et de bon esprit qu’est la GAM…

2019 04 05 LNWKP Grange à Musique Creil (4)

20h45 : Last Night We Killed a Pineapple – un nom de groupe qui vient se classer d’emblée parmi les meilleurs vus ces dernières années – est un trio venant de Amiens qui propose une musique originale, qui tente – d’après ce qu’on a pu en saisir ce soir - de croiser l'énergie grunge avec le “twang” du garage surf. Comme les trois très jeunes musiciens sont loin d’être manchots, et que leurs compositions sont fraîches et dynamiques, il est difficile de ne pas souscrire à cette jolie demi-heure un peu “amateur”, mais souriante et pleine d'énergie positive. Un vrai bémol malheureusement avec les vocaux, partagés entre le batteur (à la technique redoutable, soulignons-le) et le guitariste : ni l'un ni l'autre n'est un chanteur digne de ce nom. Même si c'est là une faiblesse malheureusement classique en France, c'est pour le coup dommage vu les qualités musicales de ce trio débutant mais prometteur.

21h30 : avec The Rebel Assholes (un nom qu'on ne peut pas s'empêcher de trouver un tantinet suicidaire si leur objectif est d'atteindre un minimum de renommée), on est clairement à un niveau bien plus professionnel : voilà un quatuor punk hardcore (ou skate punk, peut-être ?) expérimenté, dégageant la brutalité qu'il faut, et alignant une quinzaine de morceaux furibards en 45 minutes. Le bassiste mène le bal façon JJ Burnel et les deux guitaristes moulinent avec une belle efficacité.

2019 04 05 Rebel Assholes Grange à Musique Creil (13)

Encore une fois, les vocaux ne sont pas le point fort du groupe, mais l'énergie fait passer le tout. Par contre, une certaine uniformité des compositions empêche, à la longue, le set d'être totalement passionnant. On termine quand même par Hey You, une reprise bien sentie des Burning Heads, qui fait bien plaisir à tout le monde.

Il n’y aura malheureusement pas trop de monde pour accueillir L A N E, et c'est vraiment dommage, surtout qu'on imagine que ce n'est pas tous les jours dans l’Oise qu’on peut assister à un concert de rock de ce niveau…

22h35 : L A N E (c’est-à-dire “Love And Noise Experiment”, comme le rappelle Eric Sourice en présentant le groupe), c’est quand même vraiment autre chose : un mur sonore imparable, construit par trois guitares implacables, et des mélodies accrocheuses, dans la belle tradition du “noise” des années 90. Ou si l’on veut, pour ceux qui se souviennent de cette époque, c’est un peu comme si Fugazi avait fait une croix sur leur extrémisme et gonflé leur son, puis adopté les préoccupations mélodiques de Hüsker Dü. Mais surtout, c’est le retour des Thugs, de nos grands Thugs transformés en affaire de famille, puisque la famille Sourice (Eric, Pierre-Yves et leur neveu / fils Félix) s’est alliée à la famille Belin (du groupe Daria) pour ce nouveau projet, étendant au XXIème siècle la vision radicale qui fut la leur - et surtout leur assura une renommée aux USA plutôt rare à l’époque pour un groupe français.

2019 04 05 LANE Grange à Musique Creil (12)

On démarre le set avec l’irrésistible Stand qui ouvre “A Shiny Day”, le premier album studio du groupe : Eric a perdu ses cheveux et changé de lunettes (tu m’étonnes…), mais reste exactement identique à l’image que nous avions gardée de lui depuis les concerts des Thugs en 1994, pas forcément très souriant, mais dégageant quelque chose d’à la fois convivial et péremptoire. Devant moi, Pierre-Yves, le pied appuyé sur le retour devant lui, est l’exemple type du bassiste rock classe, et pas souriant du tout, lui… A droite, Etienne sera mon véritable héros de la soirée, ses interventions à la guitare solo élevant à chaque fois les chansons de L A N E vers l’excellence.

A partir de là, L A N E va nous offrir un peu plus d’une heure de rock sans concession, compact et bruyant – même si j’aurais apprécié un niveau sonore un tout petit peu plus élevé – et bourré de refrains faciles à reprendre en chœur. D’ailleurs la salle est quand même un tout petit peu plus remplie – on peut imaginer que nombre de fumeurs à l’extérieur sont rentrés attirés par le bruit ! -, et ce ne sera pas trop la honte du point de vue de l’ambiance. L’enchaînement Dirty Liar et A Dead Man’s Soul démontre d’ailleurs le potentiel – raisonnablement – commercial du groupe, qui sait trousser des morceaux accrocheurs, même si ce sont à mon goût les accélérations punks qui dévoilent complètement la puissance de frappe du groupe.

2019 04 05 LANE Grange à Musique Creil (13)

Mais c’est, comme espéré, le final sur Down The River qui est le sommet du set : voici un morceau réellement saisissant, qui s’éloigne un peu du reste des compositions du groupe, et va créer un superbe moment hypnotique, à la fois atmosphérique et excitant. Ce conte très noir d’un assassinat perpétré par des enfants nous engloutit progressivement dans un tourbillon sonore, conduit par la guitare véritablement enchantée d’Etienne, un tourbillon maléfique mais pourtant formidablement jouissif. Là, L A N E est vraiment GRAND. On ne peut qu’espérer qu’ils persévéreront dans cette voie un peu plus expérimentale.

Un rappel impeccable, dont on retiendra surtout un Requiem bien obsédant, et c’est fini. On s’auto-congratule au premier rang pour avoir été là ce soir, on échange des souvenirs de la belle époque des Thugs. Une fois encore, notre foi en la splendeur de la guitare électrique sort confortée du spectacle de cette belle troupe transgénérationnelle qu’est L A N E. Un groupe de notre époque, un groupe nécessaire. »

 

Les musiciens de LANE :

Eric Sourice – voix, guitare

Pierre-Yves Sourice – basse, choeurs

Etienne Belin - guitare

Camille Belin - batterie

Félix Sourice - guitare

 

2019 04 05 LANE Grange à Musique Creil (14)

La setlist du concert de LANE :

Stand (A Shiny Day – 2019)

Teaching Not To Pray (Teaching Not To Pray – 2018)

Goal Line (Teaching Not To Pray – 2018)

In the Ring

Dirty Liar (A Shiny Day – 2019)

A Dead Man’s Soul (A Shiny Day – 2019)

Tea Time (A Shiny Day – 2019)

A Shiny Day (A Shiny Day – 2019)

Clouds are Coming (A Shiny Day – 2019)

Winnipeg (A Shiny Day – 2019)

Many Loves

A Free Man (A Shiny Day – 2019)

The Dice (Teaching Not To Pray – 2018)

Black Moon (Teaching Not To Pray – 2018)

Down By The River (A Shiny Day – 2019)

Encore:

Red Light (A Shiny Day – 2019)

Requiem

(Encore un Tube) (nouvelle chanson)

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15 mars 2020

Sharon Van Etten - Lundi 1er Avril 2019 - Maroquinerie (Paris)

2019 04 01 Sharon Van Etten Maroquinerie Billet

« Il se passe quelque chose autour de Sharon Van Etten. Cette autrice-compositrice américaine à la renommée (trop) discrète, au nom pas forcément facile à retenir – à moins d’utiliser le fier acronyme SVE qu’elle fait imprimer sur ses t-shirts – vient de publier un nouvel album, “Remind Me Tomorrow”, qui a fait bouger les lignes : en modernisant son song-writing et en actualisant sa production, elle a attiré l’attention de plein de gens qui l’ignoraient encore il y a peu. La Maroquinerie est sold out pour l’accueillir ce soir, et la queue s’allonge sur le trottoir de la rue Boyer bien plus qu’à l’ordinaire. Il y a des gens qui cherchent des places d’un air angoissé, et les vieux fans de SVE bien sages sont un peu débordés par le sentiment électrique d’excitation qui règne dans la salle. Ils grommellent bien entendu qu’ils préféraient la SVE d’avant, celle qui oscillait entre ballades country et rock “à l’américaine” vaguement intemporel, mais je crois qu’on pense tous dans la petite salle que, oui, ce temps-là est sans doute révolu, et que l’heure de Sharon Van Etten a sonné.

2019 04 01 The Golden Filter Maroquinerie (11)

Mais d’abord, il nous faut supporter 40 minutes pénibles et inintéressantes de The Golden Filter. Un duo “qui a tout du groupe pour les Inrocks”, comme le dit un ricaneur derrière moi. Et bien sûr, il n’a pas tort. Car cette électro noire et minimaliste, qui doit vouloir se placer dans le digne héritage de Suicide et de Portishead, est surtout insupportablement poseur et prétentieux. Commençant à 20 heures sur une vibration qui nous fait craindre pour nos tympans, le couple de The Golden Filter nous emmène dans un long, long voyage de 40 minutes, d’où rien ne se dégage qui semble digne d’attention : pas de mélodies reconnaissables, pas de beats dansants – ou alors si peu que c’en serait presque charmant -, pas d’émotions, pas d’intensité. Juste un concept – la noirceur rigide – répété ad libitum. Penelope, la chanteuse d’origine australienne, à la voix correcte certes mais pas exceptionnelle non plus, est dans le noir, et dissimule son visage sous ses cheveux et derrière son large col relevé. On admettra qu’il y a là une sorte de message, mais il n’est pas particulièrement intéressant. Il est grand temps que cette longue, longue mode de l’électro claustrophobe et poseuse se termine : notre époque est déjà tellement en souffrance qu’elle n’a pas besoin du chant atone et complaisant de ces sirènes du désastre.

2019 04 01 Sharon Van Etten Maroquinerie (11)

A 21h10, les choses changent et la Musique reprend ses droits : Sharon Van Etten m’évoque une Chrissie Hynde de notre époque, pantalons de cuir, veste de velours, talons pointus, frange noire, et surtout, surtout un regard qu’une effrayante folie embrase régulièrement, et un sourire carnassier qui transforme son joli visage un peu banal en pure symbole du rock’n’roll éternel. SVE est accompagnée d’un groupe qui va jouer très bien - et très dur parfois - une musique toute en angles aigus et en grondements effrayants… une musique bien plus impressionnante d’ailleurs que ce qui transparaissait sur l’album “Remind Me Tomorrow” : le jeu de basse est essentiel à l’atmosphère intense des nouvelles chansons, sur lesquelles Sharon ne joue pas, elle, de sa guitare, se concentrant sur un chant régulièrement envoûtant.

Jupiter 4 en intro nous plonge d’emblée dans une certaine stupéfaction : nous n’avions pas vu venir ça, cette panthère noire ronronnante et menaçante qui vient feuler son angoisse, notre angoisse d’un monde trop effrayant. Comeback Kid, ensuite, confirme le lien qui relie Sharon à la grande Patti et à la non moins grande PJ, pas moins. Noone’s easy to Love enfonce le clou, et au premier rang, nous échangeons regards et sourires : ce soir, nous sommes récompensés, nous “voyons le futur du rock’n’roll”.

2019 04 01 Sharon Van Etten Maroquinerie (23)

Sauf que, c’est la pause, Sharon prend sa grosse guitare rouge, et replonge dans ses albums précédents : une ballade country, puis un autre morceau un peu anodin, et voilà la tension qui redescend. Les vieux fans s’auto-congratulent, ils retrouvent leur Sharon à eux, qu’ils n’ont pas envie de partager avec le reste du monde. Nous, nous attendons le retour de la pythie.

Et finalement, ce sera là l’étoffe de cette soirée, ce va-et-vient, cette hésitation peut-être : entre une manière plus traditionnelle, certes artisanale et chaleureuse, de nous parler d’elle-même, de son petit garçon né il y a moins de 2 ans, de sa peur d’un monde devenu fou, avec des hommes politiques plus effrayants chaque jour, et l’acceptation d’une modernité plus dure, plus spectaculaire aussi, Sharon est encore un équilibre instable. Ce qui est magique, c’est dans tous les cas la manière dont elle plante ses yeux dans les vôtres, de longues minutes, tandis qu’elle chante. Comme si elle n’était là que pour vous. J’ai eu droit personnellement à ce traitement, et croyez-moi je n’en menais pas large : j’ai eu l’impression d’être un lapin tétanisé qui allait être étouffé par un serpent… Et puis Sharon redevient une femme, tendre et sensible, chantant pour la paix et la bienveillance, d’une voix qui faiblit parfois devant les sommets qu’elle s’impose, mais qui porte toujours une indéniable fascination.

Sinon, Malibu est une tuerie, le sommet de la soirée, tandis que Seventeen s’impose comme un vrai futur hymne de SVE, nous renvoyant à notre propre confusion lorsque nous avions nous-mêmes 17 ans. Le rappel portera en son cœur un brûlot électrique, Serpents (justement…), qui rampe, se tord, et n’explose – malheureusement – jamais. Et le set se clôt sur un chant d’espoir et un message de bonne volonté (Love More), qu’on aurait là encore souhaité plus intense.

2019 04 01 Sharon Van Etten Maroquinerie (31)

Et Sharon nous quitte, sans que nous puissions dire ce qui adviendra d’elle : elle a le potentiel de devenir une nouvelle grande étoile de notre Musique, elle pourrait aussi se contenter d’être une chanteuse traditionnelle pour un petit groupe d’initiés déjà convaincus. Dans la fosse, ça discute ferme, entre partisans d’un style ou d’un autre. Un ami critique le concert en disant que « ça ressemblait à du Queens of the Stone Age, voire à du Muse » : c’est un peu exagéré, mais je comprends sa frustration devant cette rupture de style. Au stand de merchandising, un type à côté de moins claque 115 Euros en t-shirts et en vinyles : une jolie mesure de la passion que SVE inspire désormais.

Nous sortons dans la nuit et ce soir, notre petit groupe prend plus de temps à se disperser que d’ordinaire. Oui, il se passe quelque chose autour de Sharon Van Etten… »

 

Les musiciens de The Golden Filter :

Penelope Trappes – voix

Stephen Hindman - machines

 

La setlist du concert de Sharon Van Etten :

Jupiter 4 (Remind Me Tomorrow – 2019)

Comeback Kid (Remind Me Tomorrow – 2019)

No One's Easy to Love (Remind Me Tomorrow – 2019)

One Day (Epic – 2010)

Tarifa (Are We There – 2014)

Memorial Day (Remind Me Tomorrow – 2019)

You Shadow (Remind Me Tomorrow – 2019)

Malibu (Remind Me Tomorrow – 2019)

Hands (Remind Me Tomorrow – 2019)

Black Boys on Mopeds (Sinéad O’Connor cover)

Seventeen (Remind Me Tomorrow – 2019)

Every Time The Sun Comes Up (Are We There – 2014)

Stay (Remind Me Tomorrow – 2019)

Encore :

I Told You Everything (Remind Me Tomorrow – 2019)

Serpents (Tramps – 2012)

Love More (Epic – 2010)

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10 mars 2020

Balthazar - Lundi 25 Mars 2019 - Casino de Paris (Paris)

2019 03 25 Balthazar Casino de Paris Billet

« La dernière fois que j’ai vu Balthazar sur scène, c’était il y a huit ans de cela, à l’époque de leur premier album, “Applause” : ils assuraient brillamment la première partie d’un excellent groupe désormais bien oublié, The Joy Formidable. Et j’avais été conquis par cette joyeuse petite troupe, qui jouait une musique originale, dansante et ambitieuse, et faisait monter la pression avec un savoir-faire étonnant pour un groupe aussi jeune. Vue la qualité de leur production discographique depuis, et en particulier de leur ultra-efficace et ultra-plaisant dernier album, “Fever”, ces retrouvailles dans un Casino de Paris sold out me paraissaient indispensables…

2019 03 25 Faces on TV Casino de Paris (6)

20h00 : un seul musicien sur scène : Faces on TV, c’est lui, Jasper Maekelberg, par ailleurs originaire lui aussi de la belle ville de Gand, et… producteur de Balthazar ! Il nous annonce non sans humour – belge ? – que le reste du groupe est sur le vinyle qu’il place sur la platine à côté de lui, et qui lui permet de lancer le set ! L’ami Jasper est face à un fascinant assemblage de claviers, de machines et d’instruments divers, et a aussi une guitare électrique : c’est qu’il est un véritable homme-orchestre, pardon, multi-instrumentiste, et il va démontrer dans les 30 minutes qui suivent une virtuosité hallucinante dans le maniement de tout ce matériel. Ne tenant pas en place, sautant dans tous les sens en programmant ses machines, en créant ses boucles, en chantant et jouant en même temps, Jasper est déjà un spectacle complet à lui seul : fascinant ! Mais en plus, sa musique est sacrément bonne : incorporant des sonorités à la mode – pas ce que je préfère – dans des constructions sonores réellement funambulesques, il crée des chansons à la fois déstructurées et curieusement accrocheuses. En plus, le bougre chante bien, dans un style qui n’est d’ailleurs pas étranger à celui de Balthazar, et sait interagir avec le public avec bonhommie et énergie – on se demande bien comment il fait ! A la fin, les musiciens de Balthazar viennent donner un coup de main en soufflant dans des cuivres pour un seul barrissement qui sera samplé et utilisé dans le dernier morceau. 30 minutes stimulantes, et un artiste qu’on a très envie de suivre.

2019 03 25 Balthazar Casino de Paris (11)

20h50 : intro morriconienne pour Balthazar, avec une scène très joliment éclairée. Premier flash : les cinq musiciens, soit les deux chanteurs-guitaristes, le bassiste et le batteur de Balthazar (… maintenant que Patricia Vanneste, la violoniste, a quitté la formation), aidés par un cinquième larron qui passera des claviers à la guitare, au violon et aux cuivres avec talent, font preuve d’une élégance – vestimentaire, mais aussi dans l’allure – qui séduit immédiatement. La classe naturelle, ce n’est plus si fréquent dans le Rock, et je dirais même que depuis le défunt Clash, je n’ai pas vu un gang en irradiant autant…  La soirée est bien partie ! Roller Coaster ouvre le bal, le son est parfait, les sonorités soyeuses et élastiques de l’album, avec la basse et la batterie en avant, sont idéalement reproduites, et je sens bien qu’autour de moi le public s’épanouit littéralement d’aise…

Plusieurs bémols quand même à ce démarrage positif de Balthazar : d’abord l’ami Maarten juste en face de moi tire une tronche d’enterrement, et s’implique clairement le moins possible dans le concert. Avons-nous affaire au syndrome du joyeux drille “loureedien” bien connu, ou bien Maarten a-t-il trop abusé de substances diverses ? Toujours est-il que cette distance est refroidissante pour nous, au premier rang. Ensuite, et sans doute avais-je perdu l’habitude de fréquenter les concerts de groupes vraiment populaires, mais ce n’est pas facile de se concentrer sur la musique plutôt sensuelle et intimiste du groupe quand on a une groupie qui jacasse et couine sans s’arrêter juste derrière vous. Et enfin, sur une décision complètement incompréhensible du groupe et / ou de son management, au bout de quelques chansons, le service d’ordre du Casino fait un raid et confisque allègrement nos appareils photos : du plus jamais vu depuis une bonne décennie, depuis que tout le monde a un smartphone en tout cas. Pas très sympa tout cela, et je dois avouer que cela me sort de l’ambiance du concert… Et ce d’autant que l’alignement des morceaux, joués comme à la parade, avec un maximum de technicité, et un minimum d’imagination et de sentiments, donne furieusement l’impression qu’on est juste en train d’écouter l’album comme à la maison. Pas vraiment ce qu’on attend d’un concert de Rock, non ?

2019 03 25 Balthazar Casino de Paris (21)

Il me faudra personnellement attendre la seconde partie du set pour avoir la sensation que quelque chose se réveille sur scène ; c’est à partir du traditionnel crowd pleaser qu’est Blood Like Wine que Balthazar passe enfin la quatrième. Le fameux final « Raise your glass to the nighttime and the ways to choose a mood and have it replaced » permet de réveiller tout cela, et il faut dire que Jinte Deprez se démène quant à lui pour palier au manque de charisme ce soir de l’ami Maarten… Changes est ensuite, et évidemment, une bombe en termes d’allumage du feu dans la salle, son groove mélodique faisant des merveilles. Fever est littéralement monstrueux, surtout après le break instrumental du milieu, et Entertainment conclut brillamment un concert qui s’est bien rattrapé dans sa dernière partie.

Le public du Casino, bien plus positif que moi, je dois l’avouer, exulte ! The Man Who Owns the Place, réclamé à cor et à cri par un de mes voisins,permet à Maarten de faire sa seconde imitation convaincante de Leonard Cohen de la soirée, après celle de Phone Number. Et puis Then What et surtout Do Not Claim Them Anymore, avec son petit air à la Cure, terminent avec énergie un concert qui aura quand même duré 1h45 !

2019 03 25 Balthazar Casino de Paris (29)

Je retiendrai personnellement de ce concert, seulement à demi-réussi à mon goût, la splendeur permanente des vocaux, qu’ils soient assurés par Jinte ou Maarten, ou bien par le groupe tout entier, dans un mélange ébouriffant de sonorités mâles et de cris aigus… Et je me dis qu’il va me falloir revoir très vite Balthazar pour rattraper cette légère frustration : ça tombe bien, ils seront à Rock en Seine fin août ! »

 

Les musiciens de Balthazar sur scène :

Maarten Devoldere (chant, guitare, clavier)

Jinte Deprez (chant, guitare)

Simon Casier (basse, chant)

Michiel Balcaen (batterie, chant)

+ musicien de tournée (guitare, clavier, violon, cuivres, chant)

 

La setlist du concert de Balthazar :

Roller Coaster (Fever – 2019)

The Boatman (Applause – 2010)

Sinking Ship (Rats – 2012)

Wrong Vibration (Fever – 2019)

Wrong Faces (Fever – 2019)

Decency (Thin Walls – 2015)

Grapefruit (Fever – 2019)

Whatchu Doin' (Fever – 2019)

Phone Number (Fever – 2019)

The Oldest of Sisters (Rats – 2012)

Intro (Applause – 2010)

Blood Like Wine (Applause – 2010)

Bunker (Thin Walls – 2015)

Changes (Fever – 2019)

I'm Never Gonna Let You Down Again (Fever – 2019)

Fever (Fever – 2019)

Entertainment (Fever – 2019)

Encore:

The Man Who Owns the Place (Rats – 2012)

Then What (Thin Walls – 2015)

Do Not Claim Them Anymore (Rats – 2012)

Cette chronique a déjà été publiée, au moins partiellement, à l'époque du concert sur les blog benzinemag.net et manitasdeplata.net

 

 

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