1986_05_The_Cramps_Zenith_Billet« Ma relation avec les Cramps, je dois bien l’avouer n’a pas toujours été la meilleure : je me souviens encore de la terrible déception qu’avait constitué leur premier album, « Songs The Lord Taught Us », un album que j’avais trouvé plat, par rapport à la hype qui avait accompagné l’apparition du groupe. Je ne m’en étais jamais vraiment remis, et ce malgré un assez bon « The Smell of Female », quelques années plus tard. Il faut bien admettre que les Cramps ne sont pas un groupe « d’albums », mais surtout une bande de joyeux provocateurs, à la culture musicale ciblée mais profonde (le garage rock, le rockabilly primitif, etc.) qui donnent le meilleur d’eux-mêmes sur scène, et qui ont fini par recruter un public conséquent, au point de pouvoir remplir désormais un Zénith, comme des stars !1986_05_The_Cramps_Z_nith_04

En 1986, le couple Lux Interior / Poison Ivy nous offrent leur « A Date with Elvis » tour, accompagnant la sortie de l’album du même nom, et je suis donc ce soir au Zénith, encouragé par les récits des copains, et par la rumeur publique qui veut que tout concert des Cramps se doive d’être un joyeux et méchant massacre : la fois d’avant à Paris, on a parlé – je n’y étais pas, je suppose que, comme pour toutes les légendes, il y a un peu d’exagération là-dedans – de sièges cassés, d’assaut des CRS, de grenades lacrymogènes, de salle dévastée... Il est clair donc que tout le monde vient pour voir les fauves sur scène - et dans la salle, car c’est généralement là que le chaos commence - tout en espérant ne pas recevoir de mauvais coups. Alors, disons-le tout de suite, cette fois, le public restera calme (un signe que le groupe est devenu presque « mainstream » ?), et Lux Interior, qui a 1986_05_The_Cramps_Z_nith_11toujours rêvé d’être Iggy à la place d’Iggy, fera son cirque flamboyant : absorption généreuse d’alcool – vin rouge ce soir, on est en France ! -, simulacre d’automutilation, strip tease vaguement gerbeux… pour finir hagard, vêtu d’une seule chaussette enfilée sur les parties génitales. La prestation de Lux, qui ne cesse de tordre et détordre son pied de micro, se roule par terre, avale le micro dans une sorte de fellation continuelle, hurle et tempête comme un dégénéré psychotique, est évidemment fascinante, même si on n’y croit pas une seconde, en fait : les Cramps, c’est du spectacle, un représentation rock’n’rollesque de fantasmes de films d’horreur avec zombies dévorant de la chair humaine et sévices sexuels truculents, et il faut prendre tout cela pour ce que c’est, du grand guignol ! Pendant ce temps, à côté de son mari qui nous exhibe ses crises de pseudo-démence,  la fascinante Ivy en tenue de danseuse du ventre (ou quelque chose dans le genre), est clairement la colonne vertébrale musicale du groupe : concentrée et peu démonstrative, Ivy disputera ce soir avec la nouvelle bassiste, soi-disant ex-stripteaseuse, la palme du rictus  le plus haineux. Et la musique, me demanderez-vous ? Eh bien, si dans le public, personne – ou presque - n’est vraiment venu pour écouter de la musique, c’est la véritable passion de Lux et Ivy, c’est là que s’exprime réellement leur passion, dans ce rockabilly psychotique, confus, mais tellement sincère : What’s Inside a Girl ? (on se demande…), The Most Exalted Potentate of Love (grand moment de furie…), You Got Good Taste (un morceau d’intestin sanguinolent entre les dents…), sans parler du fantastique et incontournable Surfin’ Bird à la fin, toutes ces chansons survoltées, c’est de la Musique (majuscule !), de la vraie et de la bonne !

1986_05_The_Cramps_Z_nith_14… Finalement, au bout de la nuit, avec leurs shows profondément « rock » jusque dans leurs outrances, entre le sérieux d’un harakiri et la dérision d’un film de série Z des années 60, les Cramps sont désormais entrés vivants dans la Légende. Ce soir, au Zénith de Paris, c’était une soirée incontournable pour les passionnés de Rock que nous sommes, et j’en sors avec la certitude que j’y retournerai : une fois mordu par un zombie enragé, on n’échappe pas au virus… »

Les photos sont de Jean-Pierre V. et Philippe M.