2012 06 Bruce Sprinsteen Estadio Bernabeu Billet« Ah, Springsteen ! L'un des rares grands artistes du rock que j'ai aimé et que je n'ai jamais vu en live, réfractaire que je suis aux "grandes messes" dans les stades. Mais, alors que je suis en train de penser à "me ranger" un peu des concerts, et que lui, le Boss, vient de publier "Wrecking Ball", son meilleur album depuis très, très longtemps, ça me paraît une évidence de claquer près de 100 Euros par billet et d'aller ce dimanche soir au Santiago Bernabeu, le sanctuaire du Real Madrid, pour saisir Bruce alors qu'il est encore au sommet de sa forme.

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 009Ambiance de match de foot bien entendu quand un taxi nous dépose, Inès et moi, aux abords du stade : il ne reste plus qu'une vingtaine de minutes avant le début "officiel" du concert de Bruce Springsteen & the E Street Band, mais le public madrilène, à son habitude, est encore largement en dehors du stade ! Il est d'ores et déjà certain que le set ne commencera pas à l'heure. Entrée tranquille dans le Bernabeu, personne ne pousse, il faut dire que les sièges sont numérotés, pas de stress donc ! Et c'est la déception : nos sièges, a priori les plus chers, que j'ai achetés sur le Net dans les premières minutes de la mise en vente, ne nous donnent même pas droit à être près de la scène : nous sommes dans la courbe, loin, loin de la grande scène, et il y a même entre nous et elle une tour de sono qui cache partiellement la vue ! Tu parles d'une arnaque ! Bon, faisons comme mauvaise fortune bon cœur, nous sommes là pour passer une bonne soirée... et voir le Boss !

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 02821 h 35 : une musique s'élève alors qu'il fait encore largement jour : c'est du Morricone, c'est la B.O. de "Il était une fois dans l'ouest" : ça augure bien, l'un des films préférés, ça me fait plaisir ! Bruce et son megaband (le E Street Band est renforcé de nombreux choristes et instrumentistes additionnels, à vue de nez une bonne dizaine de personnes) entrent sur scène... Et la jouent "victoire tranquille", puisqu'ils attaquent avec Badlands, une valeur sûre, un titre-rouleau compresseur qui titille en nous ce que j'aime le moins, la nostalgie. Le public du Barnabeu est debout, la ferveur générale est évidente. On voit un à un les musiciens sur les écrans vidéos latéraux (pas très grands, ces écrans, et ils ne compensent pas l'éloignement...), celui qui me frappe le plus, c'est un Nils Lofgren qui me paraît très juvénile, curieusement inchangé. Déception, le son n'est pas très bon, en tout cas pas assez fort, et trop sourd. Pour remplacer ce bon Clarence - qui a cru qu'il lui suffisait de passer l'arme à gauche pour déserter le E Street Band, le naïf ! - Bruce a besoin de deux saxophonistes, un black et un blanc, mais ce sera le black (je ne sais pas qui c'est, le fils de Clarence ? Il y a un air de famille...) qui nous offrira la meilleure "cover" du son du maître disparu. No Surrender : Bruce est déjà au contact avec les premiers rangs, avec son habituel enthousiasme et son énergie qui semble intemporelle... Vêtu de noir, les cheveux coupés courts en brosse, il paraît toujours jeune, et, à la différence de tant d'artistes des seventies qui jouent avant tout sur leur brillant passé, Bruce est clairement une "rock star" de 2012 ! La preuve, le fait de centrer la set list sur les titres de son dernier album : We take care of our own, puis Wrecking Ball, avec le renfort de trompettes et de violons, montrent que le E Street Band s'approprie bien les nouveaux titres, qui ont déjà le goût de futurs classiques. Le finale de Wrecking Ball est particulièrement fort, avec Bruce déchaîné sur sa Telecaster entre les duettistes Little Stevie et Nils. Sur les écrans, qui nous offrent une visibilité meilleure maintenant que la nuit tombe, je remarque que, outre ceux du Boss, les cameramen nous offrent de nombreux de plans de Max Weinberg, impérial derrière sa batterie, toujours très classe malgré sa frappe de forgeron... Une gigue irlandaise jouée à la trompette ? C'est Death to my Hometown, avec son ambiance "Chieftains / Pogues", et avec ce curieux paradoxe d'un chant de deuil transformé en fête populaire, à l'aide d'accordéons, de banjos, etc.

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 032Entre deux chansons, Bruce fait l'effort de parler en espagnol... OK, ce n'est pas toujours clair, même si j'ai l'impression qu'il s'aide parfois avec des aide-mémoires... mais enfin, l'effort est vraiment appréciable, surtout si l'on compare son attitude avec celle de tant d'artistes de bien moindre importance, qui ont tendance à considérer que tout le monde devrait comprendre leur anglais ! Cela fait 45 minutes que le set a commencé, le Boss entame la rituelle présentation des musiciens (moitié en anglais, moitié en espagnol, donc...) : aurait-il déjà besoin de repos après un tel démarrage en trombe ? Non, c'est un beau gospel (Spirit In the Night) qui lui permet de l'effectuer... Vient le moment de l'hommage à Clarence Clemons, Bruce demande à tout le public de lui offrir une belle ovation, qui, on l'espère, montera jusqu'au ciel, ou quelque endroit du même genre où se reposent les âmes des grands musiciens... A noter un finale soul enflammé : et si c'était quand elle est le plus "black" que la musique du boss était le plus pertinente ? "Can you feel the spirit now ? Yeah ! Yeah!" Nous voilà transportés dans une église de Harlem...

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 035Une heure de concert, on sent un léger "coup de mou" dans le public et sur scène : une chanson plus faible - j'avoue que j'ai un grand trou dans ma connaissance de la discographie du Boss, pas loin de vingt ans !! - et les gens commencent à se rasseoir dans les gradins. Bruce en profite pour s'adresser à "tous ceux qui luttent en Espagne" (encore une fois en espagnol), et je dois admettre que c'est touchant : suit Jack of all Trades, la perle du dernier album, et la première ballade de la soirée, avec le rituel des téléphones portables allumés (les briquets d'antan ont disparu depuis longtemps)... On peut en sourire, mais la chanson est forte, et Springsteen la chante avec une sobriété qui neutralise le chantage facile à l'émotion. "If I had me a gun, I'd find the bastards and shoot'em on sight". Nils conclue par le solo flamboyant de l'album, solo qu'il s'est complètement approprié. Je me rends compte que le son s'est progressivement amélioré, plus fort, moins sourd... C'est un peu plus acceptable, d'autant que, dans un stade de cette taille, il est difficile d'espérer mieux.

Suit Youngstown, morceau combattif, avec une autre superbe intervention à la guitare de Nils Lofgren, qui ne m'avait pas semblé aussi inspiré sur les vidéos que j'avais pu voir des tournées précédentes du boss. On en est à 1h15 de concert, et j'ai bien l'impression que Nils a relancé la machine ! Tout le public est debout à nouveau ! Indiscutablement, la "re-politisation" (mais a-t-elle jamais été dépolitisée) de sa musique sous l'impact de la crise a fait du bien au Boss. Le groupe joue désormais plus soudé, la musique a acquis une puissance nouvelle, Nils continue à attiser régulièrement le feu, le public vibre à l'unisson : je ne peux désormais qu'avoir un seul regret, qu'une telle musique soit "gâchée" par la dimension d'un stade (j'envie les amis parisiens qui, au moins, ont droit à Bercy !). She's the One sera responsable de mon premier frisson de nostalgie de la soirée... ce qui, très honnêtement, n'est pas du tout ce que je recherche. Bon, en 1975, j'avais dix-sept ans, le punk n'était pas encore arrivé dans ma vie, et je croyais alors que je ne vivrais rien de plus intense et romantique que ces rêves urbains que le Boss nous offrait avec son génial "Born to Run". J'ai maintenant du mal à me pâmer là-dessus, même si je dois reconnaître que cette musique n'a pas pris une ride : écoutons la plutôt comme une musique d'aujourd'hui, et oublions tout ce que nous avons vécu depuis...

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 060Le Boss nous raconte alors sa rencontre avec... Southside Johnny... Qui apparaît sur scène ! Bruce lui cède la place sous les spotlights pour un rock cuivré typique de ce bon vieux Johnny (Talk to Me): il faut quand même reconnaître que le temps n'a pas été aussi clément avec lui qu'avec le boss... Le succès planétaire serait-il à long terme meilleur pour la santé que l'anonymat ? En tous cas, les deux hommes s'amusent ensemble comme les deux vieux complices qu'ils ont toujours été, et surtout comme s'ils étaient dans un petit club new yorkais devant 200 personnes. L'effet est assez étonnant, indiscutablement !

Après avoir été cherché une pancarte brandie par un spectateur, sur laquelle est écrit "Spanish Eyes", Springsteen nous offre la première interprétation "live" de cette chanson mineure, une chute de "Darkness..." retrouvée sur "The Promise". Rien d'exceptionnel certes, mais encore une fois, la marque de la part du Boss d'une sincère affection pour son public. C'est ensuite Working on the highway, Bruce a troqué sa Telecaster pour une guitare acoustique, et le rythme frénétique de la chanson enflamme le Bernabeu : c'est du rock'n'roll primitif, et à la fin, Bruce nous fait le mort vivant comme s'il jouait avec les Cramps... C'est fun et loin de l'emphase lyrique qui l'a parfois alourdit au cours de sa longue carrière (... et qui avait, je l'avoue, provoqué mon "désamour" pour une musique que je trouvais excessivement lyrique...).

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 038Shackled and Drawn poursuit, en plus imposant, dans le registre "irlandais" : on oscille, on frappe dans les mains, les cuivres déboulent, ça donne envie de se remuer les fesses, de chanter en chœur avec Bruce et sa choriste black, et encore une fois, c'est tout cela reste très simple, et c'est très bien comme ça ! Un beau moment de plaisir... Tout le monde chante "nananannana " comme pour un match de foot, Bruce et Little Stevie font la rythmique en acoustique. Je me sens un peu "à côté de la plaque" de ne pas reconnaître cette chanson que tout le monde adore visiblement (c'est Waitin' on a Sunny Day !)... mais bon, c'est le prix à payer pour ne pas être un fan inconditionnel du Boss ! Le remplaçant "blanc" de Clarence nous offre un solo de sax qui ne fera pas oublier le géant. Bruce est encore au contact des premiers rangs, et cette fois, il fait monter un petit garçon sur scène (on se demande ce qu'il faisait là au milieu de la marée humaine des premiers rangs, il y a des parents qui ne doutent de rien !) pour le faire chanter le refrain, en toute simplicité !

Nouvelle rupture de ton : après un discours soulignant l'importance de la soul dans la construction de la musique et de l'âme américaine, Bruce nous offre 10 minutes d'un medley soul impeccable ! D'abord supporté par ses choristes noirs, puis seul, Springsteen nous prouve son amour pour les racines noires de sa musique, et sa voix est impressionnante, surtout si l'on considère le marathon que représentent ses concerts à rallonge ! Le Boss chausse d'ailleurs une paire de lunettes noires que lui a tendue un spectateur, et se la joue "soul brother" avec une crédibilité totale...

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 073Dédiée à un certain "Nacho" et à sa famille - que personnellement je ne connais pas, mais ça ne veut rien dire -, une version dépouillée de The River nous crucifie alors. Malgré les déficiences sonores, avec un écho malveillant qui trouble le plaisir, c'est tout bonnement sublime ! J'ai l'impression d'avoir atteint le zénith de la soirée, minuit va sonner, et comme Cendrillon, Inés et moi devons rentrer à la maison pour libérer Julie, notre baby-sitter d'un soir. C'est triste, mais quelque part, après ce The River incroyable, je n'ai pas besoin de rien de plus... Mais, surprise, alors que nous nous frayons un chemin vers la sortie, je reconnais les notes cristallines de piano de l'intro de la chanson suivante : Because the Night ! Raaah ! Demi-tour, impossible de perdre ça : plus de cinq minutes parfaites, l'une des toutes meilleures chansons du Boss (avec Candy's Room, à mon avis...), interprétée avec une indéniable fidélité envers la mémorable version de Patti Smith, et qui se boucle sur un solo surhumain de Little Stevie, qui, s'il n'a pas le génie d'un Lofgren, vrille ses notes suraigües avec un enthousiasme communicatif. Pour nous, la conclusion d'un grand concert, après 2 heures 30 de bonheur.

En sortant dans la rue pour héler un taxi, nous croisons des groupes de gens massés devant les entrées du stade entre-ouvertes et s'abreuvant de la musique qui se déverse jusqu'à eux. C'est beau, cet amour d'une musique hors du commun, c'est aussi triste parce que, clairement, dans une Espagne en crise, tout le monde ne peut pas se payer le prix d'un billet pour voir Bruce Springsteen. En tout cas, ce concert aura été pour moi le moment de la réconciliation complète avec le Boss, grâce aussi à une set list régénérée, tournée vers le présent plutôt que vers la gloire du passé.

PS : J’ai appris le lendemain que « Nacho » est le prénom d’un jeune cancéreux qui rêvait de voir le Boss sur scène avant de mourir, à qui Springsteen avait offert une entrée, et qui est décédé quelques semaines avant le concert. Ça peut sembler gnangnan, mais avec le Boss, tout cela ne paraît ni tire-larmes, ni artificiel. C’est dire !

PPS : J’ai aussi découvert que le concert s’est poursuivi encore 1 h 30 après notre départ, pour atteindre la durée mythologique de 3 heures 45 minutes… »

 

2012 06 Bruce Springsteen Estadio Bernabeu 074La setlist du concert de Bruce Springsteen :

Badlands (Darkness In the Edge of Town – 1978)

No Surrender (Born in U.S.A. – 1984)

We Take Care of Our Own (Wrecking Ball – 2012)

Wrecking Ball (Wrecking Ball – 2012)

Death to My Hometown (Wrecking Ball – 2012)

My City of Ruins (The Rising – 2002)

Spirit in the Night (Greetings from Asbury Park, N.J – 1973)

Be True (Chimes of Freedom EP – 1988)

Jack of All Trades (Wrecking Ball – 2012)

Youngstown (The Ghost of Tom Joad – 1995)

Murder Incorporated (Greatest Hits – 1995)

She's the One (Born to Run – 1975)

Talk to Me (Southside Johnny & The Asbury Jukes cover) (with Southside Johnny)

Spanish Eyes (World Premiere) (The Promise – 2010)

Working on the Highway (Born in U.S.A. – 1984)

Shackled and Drawn (Wrecking Ball – 2012)

Waitin' on a Sunny Day (The Rising – 2002)

Apollo Medley

The River (Dedicated to Nacho) (The River – 1980)

Because the Night (Patti Smith Group cover) (The Promise – 2010)

My Love Will Not Let You Down (Tracks – 1998)

The Rising (The Rising – 2002)

We Are Alive (Wrecking Ball – 2012)

Thunder Road (Born to Run – 1975)

Encore:

Rocky Ground (Wrecking Ball – 2012)

Born in the U.S.A. (Born in U.S.A. – 1984)

Born to Run (Born to Run – 1975)

Hungry Heart (The River – 1980)

Seven Nights to Rock (Moon Mullican cover)

Dancing in the Dark (Born in U.S.A. – 1984)

Tenth Avenue Freeze-Out (Born to Run – 1975)

Encore 2:

Twist and Shout (The Top Notes cover) (with Southside Johnny)