2010 03 Adam Green Billet

« Qu'est-ce que vous pouvez faire quand votre vie se transforme en eau de boudin ? Plein de choses, en fait, mais en tout cas surtout ne pas suivre l'exemple d'Adam Green après la désintégration de son mariage, et se vautrer dans une déprime totale (d'après ses dires, jeux vidéo et masturbation) avant de pondre un disque ni fait ni à faire, qui ne saurait agir comme exutoire, à peine comme éjaculation précoce. C'est dire que, malgré l'admiration que j'ai toujours eue pour le talent mélodique et la plume exceptionnels de l'ex ado prodige du lo-fi, je ne suis pas allé faire la queue devant le Ramdall ce mercredi soir avec beaucoup d'enthousiasme... Surtout après avoir cru voir entrer le dit Adam dans le club curieusement enlacé avec un autre type : dans quel état allions nous trouver le troubadour de la défonce, l'ami des Strokes, l'ex-futur-Lou Reed qui n'a jamais trouvé son Velvet ? Et surtout, aurions-nous au moins le plaisir de le voir soutenu par un groupe dans ses efforts les plus rock'n'roll ?

La queue au début de laquelle je suis, qui s'allonge vite Calle Ferraz, est avant tout féminineféminine, comme quoi, entre Paris et Madrid, il y a des choses qui ne changent pas. Il y a d'ailleurs des Français(es) dans cette queue, chose inhabituelle et confirmant la pérennité de l'axe New York - Paris quand il s'agit de vénérer les poètes bohèmes et déchirés. Ce soir, je découvre donc aussi une nouvelle salle, le Ramdall, qui ne paie certes pas de mine de l'extérieur (une simple porte avec une vieille enseigne pourrave) et qui se révèle, une fois à l'intérieur, un night club ultra moderne, avec un beau parquet de danse et deux bars élégants. La scène, très basse, est placée dans la largeur de la salle, le plafond est bas aussi, et je crains un peu pour l'acoustique ! Mais bon, je suis rassuré quand au concert de ce soir : il y a du matos sur scène... Claviers (minis, mais claviers quand même...), basse, batterie et guitares acoustiques et électriques : ouf, pas de prestation solo à craindre donc !

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Ce qui va se passer dans la demi-heure suivante va néanmoins dépasser l'imaginable : à 20 h 30, un type monte sur scène, l'air à moitié terrorisé. Il prend une guitare électrique, il appelle au micro un dénommé John d'un air angoissé. A plusieurs reprises. En vain : grand moment de solitude quand personne ne lui répond. Alors il commence à jouer, sans médiator, on dirait un débutant qui a du mal à maitriser les bases de la guitare. Quand il se met à chanter, c'est tout simplement h.o.r.r.i.b.l.e. Il chante faux, il n'a pas de voix. Ses chansons (?) sont des trucs informes sans mélodie, sans rythme. Je reconnais le type que j'avais pris pour Adam Green à l'entrée, dans le noir. Ça me rassure pour le concert d'Adam, mais pas pour les 30 minutes qui viennent. Et de fait, on dépasse l'insoutenable : quand, régulièrement, le quidam s'énerve tout seul, montre les dents au public, et se met à chanter en dehors du micro... comme s'il ne se rendait pas compte qu'il vaut mieux chanter dans un micro, ni à quoi ça sert : il est là, devant nous, en train de tempêter, l'air mauvais, sans qu'on ne comprenne rien à ce qu'il dit, ce qu'il chante. Et tout cela, visiblement, sans la moindre trace d'humour, de second degré... comme j'avais espéré un court instant. Son ami John lui a finalement apporté un mediator, sans que ça ne change rien à la qualité de son jeu... Le pire a été atteint quand il nous a fait une chanson en espagnol (aussi inintelligible que son anglais), el indio furioso, sur laquelle il pensait sans doute adopter un style épique façon Neil Young. Il finit par partir en nous demander d'acheter ses chansons sur le net pour l'aider à en enregistrer de nouvelles. Il a oublié de nous dire son nom, et c'est dommage, car je pense qu'il faut absolument savoir de qui il s'agit... pour éviter à tout prix qu'il continue à faire de la... euh musique ! J'ai un flashback sévère... quand mes voisins me haïssaient alors que j'avais 20 ans et espérais encore arriver à chanter et jouer de la guitare, et que c'était tout simplement affreux : si j'avais persévéré dans l'erreur, j'aurais pu devenir comme ce type-là, et faire vivre à des gens innocents de tels moments de pur cauchemar ! (Je découvrirai bien plus tard que l'olibrius s'appelle Ish Márquez...)

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21 h 35 : Adam Green monte sur scène, et c'est une sorte de choc : imaginez Gainsbourg dans sa phase trash terminale, avec 25 ans de moins, sur la scène du CBGB en pleine naissance du punk new yorkais... Je ne crois pas que je puisse décrire mieux ce que j'ai devant moi. Adam, petit blouson de cuir sur son torse nu et grassouillet, pantalon informe et tombant, s'agite dans tous les sens comme s'il savait danser... Il court sans cesse d'un bout à l'autre de la petite scène, essayant visiblement de noyer son désespoir en déchiquetant ses  belles chansons, jouées à la truelle par un groupe basique de chez basique... La voix est inaudible pendant une bonne partie du set, alors que toutes les minettes sont venues pour ça, pour entendre cette belle voix grave qui transforme leur petite culotte en serpillière. Mais Adam s'en fout, il cherche le contact physique avec toutes ces jolies filles qui le regardent, il vient les toucher, serrer leurs doigts, se rouler sur elle... Il multiplie les stage divings - 4 ou 5 pendant l'heure vingt de concert - et je suis sûr qu'il fait ça pour sentir leurs mains sur lui, ce pervers ! La petite fan à côté de moi se recule d'un air dégoûté à chaque fois qu'Adam en sueur vient se frotter à elle. Les gobelets de bière volent et nous arrosent copieusement. C'est un putain de concert de rock'n'roll, my friend, oui oui, je crois que ça devait être exactement comme ça pour Richard Hell ou Johnny Thunders dans les clubs new yorkais en 75-76... La connexion avec les Strokes me paraît, pour la première fois, claire ce soir... sauf que l'on parlerait de Strokes qui ont oublié élégance et bonnes manières pour se laisser aller à chanter des horreurs sexuelles (la grande spécialité d'Adam sur ses premiers disques) et à se comporter comme des sagouins. A ce stade de la soirée, alors que les morceaux interprétés, méconnaissables, convainquent moins que l'esprit dans lequel ils sont joués, déboule une version fun et furieuse de Emily, qui marque une certaine reprise en main par Adam du chaos...

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Puis, brutalement : une pause solo acoustique... ce qui nous faut quand même du bien ! On retrouve les  chansons magnifiques d'Adam (une version bien assénée de Bluebirds, en addition à la setlist qui ne servira de toute manière que de fil conducteur), jusqu'à un sommet, une interprétation magnifique de douleur du superbe Boss Inside, avec ses paroles qui font frémir (Adam noie un ami en le maintenant sous l'eau et le serrant dans ses bras, le genre...). Et après, le groupe revient, et on repasse au rock'n'roll avec une série de chansons cette fois audibles : Buddy Bradley, Goblin, Stadium soul, toutes extraites de "Minor Love", mais réellement abouties par rapport à l'album. Puis c'est le crowd pleaser : Dance With Me, sur un rythme disco et avec tout le monde qui saute sur place et avec Adam, insatiable, qui repart pour un nouveau stage dive. C'est le sommet d'excitation de son concert, avant de ravir une dernière fois les fans qui chantent toutes (et faux) le parfait Jessica.

Court break, et on repart pour un long rappel, commençant en acoustique, avant de finir par une version déjantée de Choke on a Cock (et ses vers immortels : "oh je suis si content d'avoir rencontré George Bush, et juste après j'ai été m'étouffer avec une bite")... Et par un moment de pur chaos, une chanson basique que je ne connais pas, à la différence de tout le reste du public (Baby’s Gonna Die Tonight ?). Adam sort de scène, le groupe continue seul pour lancer un feedback infernal avant de quitter la place, jusqu'à ce que le videur excédé débranche lui-même l'ampli de guitare, et que la sono enchaîne avec le Fun House des Stooges. Putain de rock'n'roll !

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A un moment, en espagnol (oui, Adam s'est exprimé uniquement en espagnol ce soir, et plutôt correctement), Adam nous a dit que "sa vie, ce n'est que du sang...", et croyez moi, il n'avait pas l'air de rigoler. Ceci dit, si votre vie se transforme en eau de boudin (ou en "sang"), vous pouvez, après tout, faire comme lui, et vous mettre minable sur scène devant vos fans en pâmoison. Sauf qu'avant, il faudra quand même avoir pondu une poignée de chansons qui tiennent aussi bien la route que les siennes ! »

 

La setlist du concert d’Adam Green :

Cigarette Burns Forever (Minor Love – 2010)

Gemstones (Gemstones – 2005)

Bunnyranch (Friends of Mine – 2003)

Drugs (Jacket Full of Dangers – 2006)

The Prince's Bed (Friends of Mine – 2003)

Emily (Gemstones – 2005)

Pay the Toll (Jacket Full of Dangers – 2006)

Hey Dude (Jacket Full of Dangers – 2006)

What Makes Him Act So Bad (Minor Love – 2010)

Nat King Cole (Jacket Full of Dangers – 2006)

Give Them A Token (Minor Love – 2010)

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Bluebirds (Friends of Mine – 2003)

Boss Inside (Minor Love – 2010)

Buddy Bradley (Minor Love – 2010)

Goblin (Minor Love – 2010)

Friends of Mine (Friends of Mine – 2003)

Stadium Soul (Minor Love – 2010)

Exp. 1 (Sixes & Sevens – 2008)

Dance With Me (Garfield – 2002)

Morning After Midnight (Sixes & Sevens – 2008)

Jessica (Friends of Mine – 2003)

Encore:

I Wanna Die (Friends of Mine – 2003)

Hairy Women (Jacket Full of Dangers – 2006)

Lockout (Minor Love – 2010)

Choke On A Cock (Gemstones – 2005)

Baby's Gonna Die Tonight (Garfield – 2002)