2010 03 Kitty Daisy & Lewis Billet

« Moi qui n'ai pas de racines, ou qui les arrache systématiquement quand elles font mine de pousser, je suis toujours intrigué par le besoin qu'on les gens de s'y accrocher, d'y retourner, de les célébrer. J'ai un peu de problèmes avec la musique "vintage", je ne suis pas bon public quand il s'agit de célébrer des musiques du passé. Mais pour Kitty, Daisy & Lewis, j'ai décidé de faire une exception : moi qui ai été élevé au son de la fanfare de la légion étrangère qu'écoutait mon père, et dans le respect des chanteurs « à texte », de gauche, comme… Jean Ferrat (qu'il repose en paix) que "respectait" ma mère, j'envie un peu Kitty, Daisy et Lewis d'avoir eu des parents qui les ont initiés au rock'n'roll (bien sûr, une recherche rapide sur Internet révèle que la famille Durham n’a rien d’américain, mais vient du nord de Londres, ce qui fait que, comme « racines », ça se pose là…). Alors je suis là pour voir ce que ça fait, une éducation rock'n'roll, je suis là dans une Joy Eslava curieusement archi-complète, avec un nouveau copain de concert, Alejandro, fan de Neil Young et de Cohen, bref un garçon de bon goût malgré son jeune âge...

20 h 30 : il y a en Espagne des groupes qui font du rock comme on l'aime : tranchant, rapide, nerveux, quelque part entre les Clash de Brand New Cadillac et les Stray Cats de Runaway Boys, un soupçon de Shadows par ci, un doigt de mélodies pop par là, et ça nous donne 30 minutes de vrai plaisir simple. Je suis un peu gêné quand même avec les vocaux en espagnol quand il s'agit de jouer une musique aussi typiquement américaine, mais c'est la même chose que si c'était chanté en français. A part ça, les Nu Niles sont un trio qui tue, entre le chanteur guitariste à la telecaster minimaliste et au look "strummerien" qui balance des rifs efficaces, le contrebassiste swinguant comme il se doit, et le batteur qui est une vraie mitraillette et lance des roulements qui crépitent à nos oreilles. Voilà, c'est simple et c'est bon, ça s'appelle le rock. Et c'est partout pareil sur la planète, je me rends compte, et c'est tant mieux...

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21 h 30 : une disposition particulière de la scène nous indique que l'on n'a pas ici affaire à un "groupe ordinaire" : alors que la scène que la Joy Eslava offre aux musiciens a une dimension non négligeable, on a préféré ce soir délimiter un petit espace sur le devant, avec des claviers à gauche, un gros ampli Fender à droite (je sais que ça va être un régal pour mes oreilles, à moi qui suis placé à quelques mètres, au premier rang plein centre), une drôle de mini batterie en kit derrière, et un micro au milieu. C'est l'espace confiné et « familial » qu'investiront nos trois héros de ce soir, les juvéniles Kitty (celle qui est la plus jeune, la moins jolie aussi, avec un look disons "hawaïen" prononcé, mais qui a la plus belle voix) et Daisy (celle qui est plus « femme », qui est mignonne à croquer, et officiera une grande partie du set derrière la caisse claire, la cinglant dans une position étrange, assise de profil), accompagnées de leur frère Lewis, au look le plus juvénile des trois, mais aussi le plus fascinant, on y reviendra… Les parents Durham, la mère à droite derrière la contrebasse, blonde un peu ronde aux pieds nus (elle aura droit à la fin à une pluie de pétales de fleurs que fera ruisseler sur sa tête un fan aventureux et amoureux…), le père à gauche, petit homme chauve au teint bistre, appliqué sur sa guitare acoustique, sont clairement en retrait, pour soutenir leur progéniture !

On commence avec un duo un peu doo woop a capella de Kitty et Daisy à deux sur le même micro, avant que s'organise sous nos yeux le ballet incessant qui marquera la soirée : une rotation continuelle de nos trois jouvenceaux entre les instruments, et aux vocaux... car ils sont tous trois de redoutables multi-instrumentistes ! Le set proprement dit est attaqué par Mean Son Of A Gun, l'un de mes morceaux préférés de l'album,

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et il est déjà possible de constater combien tous ce petit monde a fait des progrès depuis l'enregistrement de ce dernier : voix plus assurées, technique instrumentale irréprochable, son beaucoup plus plein, moins "roots" certes, KD&L n'ont plus la « fraîcheur des débutants » qui illumine leur disque, mais on n'a rien perdu au change, car le groupe déménage désormais, et n'a aucun mal à mettre rapidement le feu à un public conquis à l'avance.

Autre constatation importante, KD&L ont élargi leur palette musicale, sortant du cadre étriqué du rock'n'roll primitif pour explorer la musique hawaïenne, mais aussi le reggae et le ska, avec le support non négligeable d'un superbe trompettiste jamaïcain qui apporte son sourire, son enthousiasme, et son souffle à plusieurs morceaux ce soir. Le son est bien compact, et, mis à part quelques problèmes au début avec un larsen persistant sur la contrebasse - que le papa ingé-son viendra régler -, parfait, respectant l'équilibre des voix même là où nous sommes placés, Alejandro et moi, en plein milieu.

Il est temps de parler d'un aspect non négligeable de KD&L : l'énergie sexuelle qui se dégage - logiquement - d'un tel trio dont l'âge oscille désormais entre 19 et 21 ans. Si Kitty, je l'ai dit, est relativement fade, et ne se départira que rarement de son air grognon ce soir, Daisy est un vrai bonbon sucré, avec ses formes généreuses, ses lèvres charnues et sa poitrine abondante qu'on se ravira forcément de voir régulièrement ballotter à quelques mètres de nous par la grâce d’un généreux décolleté, alors qu'elle martèle une caisse claire ou le clavier du piano, ou encore se concentre d'un air studieux sur son xylophone. Mais, même pour les garçons, la star du groupe, celui qui aimante tous les regards, c'est le jeune Lewis, impeccable dans son costume très 50's et avec sa volumineuse banane gominée : il évoque un mélange magique de James Stewart (la classe "prolétaire" vaguement distraite) et Gregory Peck (l'allure raide du jeune homme grandi trop vite et un peu maladroit), avec bien sûr la moue boudeuse et sensuelle Presleyienne... Et comme Lewis, non content d'être beau comme un jeune dieu, est aussi un musicien remarquable, ce que le disque ne peut pas laisser deviner, autant avouer qu'on est très vite là surtout pour lui ! Parties de guitare flamboyantes, véritable leçon de piano qu'il donnera à Kitty pendant le long rappel (les talents plus limités de Kitty à la guitare alors qu'elle tentera de le suivre dans ses improvisations charmantes n'en seront que plus flagrants), il n'y aura guère qu'à la pedal steel guitar qu'il nous laissera un peu plus dubitatifs...

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Au final, pour ce dernier concert de leur tournée, la famille Durham nous offrira 1 h 20 d'un voyage musical vers les origines qui vaudra certes plus pour l'enthousiasme et la qualité de l'interprétation que pour l'originalité des morceaux, tous assez "standards", avec deux clairs sommets : le ravageur Going Up The Country, avec les deux sœurs se disputant le micro pour un chant agressif et enthousiasmant qui ravira tout le monde, et surtout le sublime duo harmonica (Kitty dans ce qui est son point fort !) - guitare électrique (Lewis au sommet) qui viendra conclure le set avant le rappel : décollage vertical du public, grand frisson et larmes aux yeux, un vrai "moment" où l'on a même touché la grandeur... Oui, ça aurait sans doute dû être la fin du set, car la jam session un peu longuette en rappel n'a rien rajouté à notre plaisir.

Voilà, je ne suis pas certain au final d'avoir appris quoi que ce soit sur les mécanismes qui font qu'une famille se métamorphose en machine de guerre musicale, propulsant ses rejetons sur les scènes mondiales : revanche des parents moins gâtés par la vie ? Fierté naturelle vis à vis de ses enfants bien sages qu'on a découvert doués ? Toutes les hypothèses sont possibles, mais j'ai bien aimé que Lewis et Kitty reviennent pour le rappel une clope au bec, comme pour signaler au monde qu'ils avaient désormais conquis la liberté de faire ce dont ils avaient envie. Et la question des racines ? Eh bien, KD&L prouvent ni plus ni moins qu'il convient surtout de ne pas y rester stérilement accrochés : du rockabilly au ska il y a un vrai grand écart qui, on le voit, ne pose aucun problème ! »