2010 06 Chris Isaak Palacio de Congresos Billet

“I never dreamed that I'd meet somebody like you /And I never dreamed that I knew somebody like you / No, I don't want to fall in love. (This world is only gonna break your heart) / With you. With you. / What a wicked game to play, to make me feel this way.”

« Quand les paroles de Wicked Game (à mon avis l’une des plus belles chansons jamais écrites) résonnent au sein du silence absolu qui règne dans le Palacio de Congresos de Madrid, quand la voix intacte de Chris Isaak s’élève, avec cette pureté qui évoque celle de Roy Orbison (bon, pas tout à fait, mais fermez seulement les yeux, et ça le fait…), je sens tout mon corps trembler d’émotion. J’ai les larmes aux yeux, je tends les bras vers la lumière blanche, éblouissante, qui nimbe l’éternel crooner… Je… Et pourtant, tout avait plutôt mal commencé ce soir…

Aucun Palais des Congrès n’est une salle digne d’accueillir un concert de rock (… ‘n’roll au demeurant, ce soir !), et celui de Madrid ne fait pas exception : sièges trop confortables qui noient toute velléité de bouger, ambiance recueillie de circonstance, scène trop large  au milieu de laquelle le matériel et les musiciens semblent perdus, acoustique totalement inappropriée… Et en plus, ce mardi voit le concert de Chris Isaak entrer en collision avec un match de 8ème de finale de la Coupe du Monde, retransmis sur écrans géants au Stade Bernabeu, juste en face ! L’ambiance de folie qui règne dans la rue n'incite évidemment pas à rentrer dans la salle… Ce qui fait que la première partie commencera à jouer devant des sièges vides… La première partie, c’est Arizona Baby, un trio espagnol (deux guitares acoustiques, une batterie rudimentaire) qui a sans doute trop rêvé d'être né dans le Sud profond des USA, et qui joue un country blues un peu trop orthodoxe, dans un esprit assez seventies... Oui, c’est quand même bien joué, avec suffisamment d’énergie pour éviter l’exercice de style stérile, mais on n'en arrive pas vraiment à l'intensité « country punk » qui paraît parfois visée. Bref, le mètre étalon Jeffrey Lee Pierce est encore loin, tout cela est un peu studieux et gentil (voir les discours trop longs du leader entre les morceaux d'un set écourté, de 25 minutes environ). Pas sûr que je me souvienne de ce groupe dans deux jours…

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20 h 35 : la salle n’est pas encore pleine que Chris Isaak et son éternel groupe (25 ans qu’ils sont ensemble, il y a une incroyable complicité entre les musiciens, forcément !) démarrent poussivement leur set… On ne peut pas s’empêcher de trouver ça un peu inquiétant, tant sur les 4 premiers titres, le son est caverneux et trop faible, la voix paraît terne, rien ne se passe vraiment, le public est complètement avachi dans les sièges… J’en profite pour me glisser au milieu des photographes professionnels devant la scène et prendre quelques photos, juste devant, avant de retourner rejoindre mon pote Yannick sur nos sièges numérotés, chassé par le service d'ordre. Mais Chris, vieux routier de la scène, à qui on ne la fait pas, réagit rapidement : il lance une ou deux blagues dont il a le secret (toujours le même bagout, et cet éternel sens de l’humour élégant) et fait se lever tout le monde. Il entame un Love me Tender beau à pleurer, se frayant un chemin au milieu de la salle : la glace est brisée, et c’est seulement dommage que l’émotion intense de la chanson soit brisée par les plaisanteries de Chris qui joue au bateleur pour rameuter son public. Remonté sur scène, Chris incite tout le monde à se mettre debout devant (« c’est un concert de rock, ça va bouger, et puis venez nous prendre en photo, allez rapprochez-vous ! ») : le service d'ordre, débordé, panique gentiment, et le concert a enfin démarré, pour ne quasiment plus baisser d'intensité... Yannick et moi sommes désormais bien placés, au premier rang sur la gauche de la scène : c'est ce qu'il faut pour réellement "vivre" un concert de Chris Isaak, qui a, comme ses musiciens, l'habitude étonnante de chercher et de tenir le "contact visuel" de manière individuelle, avec ses spectateurs, ce qui est assez troublant, et "personnalise" fortement l'expérience live. Chacun d'entre nous a l'impression que le concert est joué pour lui seul, et c'est indiscutablement assez fort.

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Pendant une heure vingt, Chris va faire défiler devant nous les meilleurs morceaux d’une discographie désormais richissime, dont on se surprend à avoir oublié qu’elle était aussi épatante, tant les moments de grâce alternent avec les morceaux joyeux ou dansant. Oui, je me rends compte que, alors que Chris Isaak a longtemps été l’un de mes artistes préférés, j’ai toujours considéré sa discographie comme un peu mineure : c’est un choc de réaliser aujourd’hui sa cohérence et le nombre de chansons brillantes qu’elle contient. Le set fait quand même la part belle au dernier album, mais les versions des chansons jouées sont toutes largement supérieures aux versions studio : à noter particulièrement une superbe version acoustique et dépouillée de We Lost Our Way, et le swing réjouissant et efficace de Big Wide Wonderful World, une chanson qui rend heureux. A noter aussi une reprise punchy et amusante du classique de James Brown, I’ll Go Crazy… Mais la chanson qui mettra tout le monde d’accord, c’est l’excellentissime Baby Did a Bad Bad Thing, qui nous rappelle aussi que, plus jeune, Chris Isaak était un vrai rocker avant d’être un crooner. Chris et sa bande de déconneurs font monter des filles sur scène pour danser avec eux, c’est la fête, et aussi la fin du set.

Premier rappel fantastique : une très belle version du très attendu Blue Hotel (tout le monde dans la salle chante les paroles), enchaîné avec un San Francisco Days faiblard mais relancé par une séance de percussions à réveiller les morts, une cover absolument parfaite de l’hyper tube de Roy Orbison, Pretty Baby, plus orbisonien que nature et évidemment irrésistible, avant de finir avec une version magnifiquement tendue et inspirée de Blue Spanish Sky (de circonstance), qui fera encore une fois vibrer le cœur de tout être humain que ne l’a pas perdu (son cœur) dans la salle. Et le groupe se retire, visiblement épuisé (le bassiste, en particulier, qui a été spectaculaire toute la soirée, semble complètement au bout du rouleau).

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Deuxième rappel, Chris revient dans un étonnant costume de lumière, fait de petits miroirs, après avoir annoncé la bonne nouvelle de la victoire de l’Espagne contre le Portugal (le match vient juste de se finir), et nous offre un rockabilly classique qui redonne l’occasion de faire la fête et de danser avec plein de filles sur la scène (des jolies, des minces, des grosses, une handicapée, un mec au cheveux longs pris par erreur au milieu des filles, LOL !)… Et c’est plié pour ce soir. Environ 1 h 45 de concert, au moins trois chansons en moins que le concert parisien, d’après ce que j’en sais, mais c’est sans doute le tribut payé à la chaleur qui plombe Madrid. En tout cas, nul dans le Palais des Congrès ne se plaint… si ce n’est de l’absence de setlists sur la scène (visiblement, les musiciens se connaissent si bien qu’ils n’en ont pas besoin…). Un concert généreux, gai, avec des pointes d’émotion intense, bref une sorte d’exemple de ce que la musique devrait toujours être : une partie de pur plaisir, proposée par des musiciens qui songent avant tout à faire partager leur joie de jouer.

Et tandis que Yannick et moi regagnons les rues de Madrid en liesse, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est certainement un peu injuste de classer Chris Isaak comme un artiste « mineur », tant son talent reste lumineux et sa voix impeccable, à 54 ans, après plus de 25 ans de carrière. Mais je me dis aussi que, vu le bonheur (de jouer, de partager) dont nous avons été témoins ce soir, il n’y a sans doute pas que des désavantages à être un artiste mineur ! »

La setlist du concert de Chris Isaak :

Lonely With a Broken Heart (San Francisco Days – 1993)

Dancin' (Silvertone – 1985)

Two Hearts (San Francisco Days – 1993)

Somebody's Crying (Forever Blue – 1995)

Love Me Tender (Elvis Presley cover)

All I Want

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Cheater's Town (Mr. Lucky – 2009)

Speak of the Devil (Speak of the Devil – 1998)

Wicked Game (Heart Shaped World – 1989)

Go Walking Down There (Forever Blue – 1995)

Best I Ever Had (Mr. Lucky – 2009)

One Day (Always Got Tonight – 2002)

Big Wide Wonderful World (Mr. Lucky – 2009)

Worked It Out Wrong (Always Got Tonight – 2002)

We Lost Our Way (Mr. Lucky – 2009)

Take My Heart (Mr. Lucky – 2009)

Western Stars (Silvertone – 1985)

I'll Go Crazy (James Brown cover)

You Don't Cry Like I Do (Mr. Lucky – 2009)

Baby Did a Bad Bad Thing (Forever Blue – 1995)

Encore:

Blue Hotel (Chris Isaak – 1986)

San Francisco Days (San Francisco Days – 1993)

Oh, Pretty Woman (Roy Orbison cover)

Blue Spanish Sky (Heart Shaped World – 1989)