2010 04 Crystal Antlers Billet

« Ce soir, après la sophistication grand public pour stades de Mika, et l'expérimentation arty pour intellectuels de Sonic Youth, on arrive à l'autre bout du spectre : une toute petite salle (le joli Moby Dick Club) pour deux groupes qui font dans ce qu'on appelle le "lo fi", c'est à dire la version américaine et DIY de l'éthique punk... Son basique, production évacuée, enregistrement à la maison, technique rudimentaire, la musique dans ce qu'elle a de plus "près des gens", sans filtre ni maquillage. Ce qu'il y a de dur avec le lo-fi, c'est qu'on est tellement habitués au "poli" de la culture de masse comme de l'art officiel qu'il faut souvent un peu d'efforts pour reconnaître les "perles dans la fange". Mais ce qu'il y a de bien avec le lo-fi, c'est que lorsque talent il y a, il nous touche beaucoup plus "au cœur" et "à l'âme"... ce qui, de nos jours, devient un véritable luxe !

Voilà donc pourquoi je suis là pour cette soirée qui s'annonce longue, avec deux groupes qui partagent la tête d'affiche. Je connais un peu l'un des deux, Crystal Antlers, souvent qualifié de Nirvana psychédélique, à cause des hurlements du chanteur qui évoquent Cobain au plus mal, et du son de l'orgue qui lorgne du côté des Doors. Quant à l'autre, Times New Viking (merveilleux nom de groupe en forme de jeu de mot avec la police de caractères "Times New Roman"), je ne l'ai jamais écouté, mais il m'a été chaudement recommandé par mon ami Gilles B.

Oui, la soirée s'annonce longue, d'autant que l'ouverture des portes est retardée d'une petite demi-heure, pour cause d'arrivée tardive de TNV (on nous annonce aussi que Crystal Antlers est par contre toujours perdu dans les bars madrilènes !). Heureusement qu'il fait beau (mais frais), l'attente n'est donc pas désagréable... On voit d'ailleurs arriver (et on en est soulagés) les musiciens de Crystal Antlers qui débarquent d'un van avec une partie de leur matériel... Pas sûr qu'il y ait un sound check ce soir !

 

2010 04 Times New Viking 014

Times New Viking est en fait un trio, dans une configuration peu ordinaire : un guitariste renfermé et concentré (Jared Phillips) qui déchaîne le tonnerre sur son Marshall poussé à fond ; un batteur qui chante et qui met l'ambiance (Adam Elliott) ; une jolie organiste qui chante aussi (Beth Murphy). Tous trois ont l'allure banale (ou le manque absolu de style...) de l'Amérique moyenne, trompant donc bien leur monde.... Le volume sonore est terrifiant dans cette petite salle, et tout le monde recule d'un pas en s'empressant d'enfiler boules quiès et bouchons auditifs... Sauf moi bien sûr qui, fidèle à mes principes qui me dictent mon attitude depuis plus de 30 ans, me laissent planté à 2 mètres du Marshall qui fume presque. Et la musique dans tout cela ? Eh bien, une sorte de punk rock hardcore parsemé de mélodies pop un peu rachitiques, construit sur la combinaison des deux voix (masculine et féminine) et sur les riffs énervés, ultra-saturés de Jared. L'aspect passablement déconstruit de nombre de morceaux bride quand même la fulgurance dont on sent le groupe capable... Mais bon, on est bien d'accord depuis le début que c'est le principe même de cette musique, pas de concessions faites aux plaisirs faciles ! En un peu plus de 45 minutes, TNV enchaînera 21 morceaux sans une pause pour nous laisser applaudir, et sans vraie communication avec nous : car si Adam, le batteur, parle beaucoup, c'est toujours sur les riffs de son acolyte, ce qui rend tous ses petits discours incompréhensibles, de toute manière... A la fin, je demande poliment la set list à Jared qui démonte son matériel, et je dois dire que le jeune homme, que je félicite chaudement pour sa prestation apocalyptique, est beaucoup plus agréable que son attitude scénique ne le laissait présager...

L'entracte permet le changement complet de tout le matériel, à l'exception d'une partie de la batterie qui est, me semble-t-il complétée par des caisses claires et cymbales différentes... Sur la droite de la scène, j'ai désormais devant moi des percussions, et l'ampli Fender du guitariste qui a remplacé le gros Marshall... Mais je suis déjà sourd, de toute manière !

Le Moby Dick Club est maintenant bien rempli pour Crystal Antlers, ce qui fait quand même plaisir à voir : au final, il y a vraiment un public rock à Madrid, même pour des artistes aussi peu connus, malgré la petite taille de la ville (ce n'est quand même pas Paris, ni Londres !). Mais ce

2010 04 Crystal Antlers 136

qui me frappe d'abord lorsque les 5 musiciens de Crystal Antlers montent sur scène, c'est que Johnny Bell, le bassiste chanteur (hurleur plutôt) - ayant revêtu un gilet de chantier sans doute dérobé au cours de leur ballade dans Madrid, gilet qu'il jettera à la fin du concert dans la foule - est un quasi sosie de... Jack Black ! A part cela, il y a, comme chez Times New Viking, une jolie fille aux claviers, mais je ne la verrai pas beaucoup d'où je suis placé, sur la droite, et, particularité intéressante (cela fait un peu "raciste" de le signaler, mais ce n'est pas si courant dans le rock indie...), il y a un percussionniste black - d'ailleurs bien allumé - en face de moi. J'attendais deux claviers, mais le sixième musicien de Crystal Antlers n'est pas là : pas grave, Cora Foxx assurera très bien toute seule l'ambiance "Farfisa" qui caractérise le groupe ! Deux évidences dès les premières mesures du concert : comme sur l'album, "Tentacles", la musique de Crystal Antlers est en permanence dans la zone rouge, celle de l'hystérie (même un peu désamorcée par le fameux son "low-fi", comprenez en l'occurrence "pourrave") : ensuite, par rapport à la froide impassibilité de Times New Viking, on a maintenant droit à un groupe "déchaîné", qui "vit" intensément sa musique. Et ça fait du bien ! Oui, les 50 minutes qui vont suivre vont être intenses, et finalement assez généreuses, même s'il règne quand même dans cette musique un sentiment d'uniformité qui finit par gêner un peu. On finit d'ailleurs par s'engourdir un peu sous cette lave brûlante qui se déverse en continuité de la guitare d'Andrew King, juste en face de moi, et il faut les quelques morceaux un peu plus singuliers de Crystal Antlers pour nous secouer un peu : Andrew, la meilleure "chanson" du dernier album, une chanson presque facile, et surtout, le dévorant Tentacles, brûlot grunge qui montre que Crystal Antlers pourrait être un groupe qui cogne sans merci, s'il ne préférait pas les morceaux plus complexes. On termine en effet par une longue plage à la fois hypnotique et brûlante, qui aurait sans doute dû servir de rappel, sauf que la salle doit "fermer" pour se transformer en night club et que Crystal Antlers, du fait du retard pris, a accéléré un peu son set. Je discute un moment avec Andrew quand il vient me serrer la main et que je le complimente pour l'intensité de leur set.

En fin de compte, même si je ne dirai pas que j'ai vu ce soir deux groupes "géniaux", j'ai quand même constaté la vitalité et la créativité de la musique actuelle, en tout cas dans sa frange la plus "avant-gardiste". Une bonne conclusion donc pour cette semaine riche en sensations musicales variées... »