2014 06 Yo La Tengo Cine Joia SP Billet

« Yo la Tengo ? Gelée ? Je l'ai !... le ticket pour aller voir les quinquagénaires new-yorkais au Ciné Joia. Leur dernier album s'appelle peut être « Fade », oui mais il n'est pas... fade, juste un peu plus "dreamy" que certains de leurs efforts précédents. Deux mauvais jeux de mots pour commencer cette chronique, c’est trop, non ? En tous cas, ici, dans l'hémisphère sud, l'hiver n'est pas loin, et les nuits sont fraîches à Saint Paul, mais je compte bien sur l'électricité coutumière de Yo La Tengo pour me réchauffer !

Pour une fois, le public – de tous les âges, mais emmitouflé... - arrive au compte-gouttes, ce qui me laisse largement le temps d'aller acheter le CD au stand de merchandising (rare, très rare, ça, un stand de merchandising au Brésil !) tout en me garantissant le premier rang (là où on attrape des torticolis, vue la hauteur de la scène du Cine Joia...). La sono diffuse Mink Deville et Patti Smith, ambiance NY fin des seventies garantie.

Pourquoi écouter les euh... dinosaures de Yo La Tengo en 2014,  me demanderez-vous ? La réponse est simple, parce qu'ils font DE LA MUSIQUE, eux, à la différence de 90% des groupes et artistes qui recyclent, copient, et comptent plus sur leur look, leur attitude et leurs clips vidéo pour attirer le chaland. Ici, au contraire, on est dans l'amour de la musique sous toutes ses formes, sans préjugés et sans limites. Du coup, malgré les années qui n'épargnent personne, Yo La Tengo sonne frais, et donne des concerts qui relèvent à chaque fois de l’« expérience ».

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22h06 : l’immuable trio de Yo La Tengo entre en scène, devant un public nombreux – même si le concert n’est pas sold out – mais surtout très impliqué émotionnellement vis à vis du groupe. Il faut être prévenu que le mec Ira, il a toujours l’air de faire méchamment la gueule – pas un mot durant une bonne partie du concert, pas un regard vers le public, le visage fermé -, mais qu’en fait... non !

Curieusement, Yo La Tengo est un groupe qui dégage une chaleur étonnante, en dépit de l’attitude pour le moins réservée de ses membres : plus la nuit s’avance, plus les vannes volent – l’humour new yorkais... corrosif -, et plus Yo La Tengo se révèle... humain. Ira va ainsi ironiser sur la scène (qu’il trouve trop... basse – hi, hi – mais qui « au moins, lui permet de regarder dans les yeux les gens qui sont assis au balcon »), puis, peu avant la fin, va se lancer dans un stage diving pour le moins dangereux vu le manque de densité du public, d’abandonner sa guitare durant plusieurs minutes aux spectateurs, le tout en se fendant franchement la poire... 57 ans, et toujours aussi taquin !

... mais nous n’en sommes pas encore là... Le set débute par deux titres électriques – évidemment ce que je préfère chez Yo La Tengo -, deux beaux morceaux serpentant patiemment entre tension et jouissance, où la guitare d’Ira est immédiatement impressionnante, peut-être pas instantanément aussi originale que celle de, disons, Neil Young, mais rapidement envoûtante. On remarque particulièrement l’interprétation tendue de Stupid Things, un titre qui paraît un peu insipide en studio, et qui est littéralement transcendé par le jeu de guitare d’Ira. Personnellement, je voudrais bien un concert entier dans ce ton-là, mais je sais que Yo La Tengo a bien plus d’une corde à son arc, et que maintenant, nous allons entrer dans la partie pop atmosphérique (ou shoegaze, suivant le point de vue) du set... une partie qui, ce soir, va s’avérer particulièrement réussie... en particulier lorsque Georgia va quitter sa batterie pour venir chanter aux claviers au premier plan. Il y aura quelques moments enchantés, que, honnêtement, je n’attendais pas, et qui vont arracher des cris d’extase aux fans à mes côtés (Is that Enough, chanson pop bienveillante, mais surtout Cornelia and Jane, deux extraits de « Fade »).

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Sinon, le rituel que constitue un concert de Yo La Tengo va être respecté quasi à l’identique de quatre ans plus tôt, à Madrid, avec heureusement cette fois un son nettement plus fort, qui permet aux passages « noise » de prendre toute leur puissance : concentration absolue des musiciens, jusqu’à un moment de basculement assez improbable vers l’hilarité et la décontraction, et force « intellectuelle » d’une musique qui ne sacrifie à aucun gimmick « rock », et réussit à être ambitieuse et complexe, sans jamais sonner prétentieuse.

Au bout de presque une heure quarante d’enchantement paisible, vient le moment, que j’attends plus que tout, celui de faire parler la poudre : Tom Courtenay ouvre le ban, mélange parfait de "indie pop" – comme on dit dans les journaux – et de « noise » (de bruit, quoi : distorsion, solos stridents, feedback, les oreilles sont à la fête). Outre le stage dive d’Ira, c’est une version magnifique, martiale et virile (curieux pour Yo La Tengo, je sais) de Ohm, le titre phare du dernier album, qui va surtout faire monter la pression, avant une longue conclusion en spirale ascendante (The Story of YTG) qui évoque inévitablement les grands moments du « groupe frère » que fut Sonic Youth. Satisfaction générale et mission accomplie pour Yo La Tengo !

Vient alors le moment de la récréation finale : les trois musiciens ne jouent plus alors que pour s’amuser ! On attaque le rappel avec une reprise improbable de ZZ Top (Gimme All Your Lovin’), qui fait remuer les fesses et sourire tout le monde béatement. A noter l’introduction impayable d’Ira : « Nous sommes de New York, alors tout le reste pour nous, c’est le Sud. Ce morceau est du Sud, peut-être même du Brésil... encore qu'il ne me semble pas ! ». Puis Ira interroge une spectatrice du premier rang sur le prochain titre qu’elle aimerait entendre. La stupide (grr...) demande la reprise tendre du You can Have It All de George McRae, un truc  sans surprise qui va faire redescendre l’ambiance... Ira se plaint en souriant : « Je croyais qu’on allait jouer du bon gros rock qui allait faire bouger tout le monde... ». Le set se terminera ensuite sur une reprise DU morceau le moins connu du Velvet, I Found a Reason (« Loaded », vous vous souvenez ?), joué tout en tendresse brumeuse, impeccable conclusion d’un set tour à tour pop, dreamy et particulièrement bruyant.

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Il est presque une heure du matin, il fait froid dehors, et personne n’a l’air pressé de quitter la salle du Cine Joia : ce soir, Yo La Tengo a prouvé encore une fois que trente ans au compteur (le groupe s’est formé en 1984), ce n’est rien pour des musiciens qui gardent l’inspiration et l’enthousiasme. See you next time ! »

 

Les musiciens de Yo La Tengo sur scène :

Ira Kaplan - vocals, guitar, keyboard

Georgia Hubley - drums, percussion, guitar, keyboard, vocals

James McNew - bass, backing vocals, guitar, keyboard, drums

 

La setlist du concert de Yo La Tengo :

Stupid Things (Fade – 2013)

From a Motel 6 (Painful – 1993)

Autumn Sweater (I Can Hear the Heart Beating as One – 1997)

Last Days of Disco (And Then Nothing Turned Itself Inside Out – 2000)

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Super Kiwi (new song)

Is That Enough (Fade – 2013)

Mr. Tough (I Am Not Afraid of You and I Will Beat Your Ass – 2006)

Cornelia and Jane (Fade – 2013)

Nowhere Near (Painful – 1993)

Black Flowers (I Am Not Afraid of You and I Will Beat Your Ass – 2006)

I'll Be Around (Fade – 2013)

Before We Run (Fade – 2013)

Deeper Into Movies (I Can Hear the Heart Beating as One – 1997)

Tom Courtenay (Electr-O-Pura – 1995)

Ohm (Fade – 2013)

The Story of Yo La Tango (I Am Not Afraid of You and I Will Beat Your Ass – 2006)

Encore:

Gimme All Your Lovin' (ZZ Top cover)

You Can Have It All (George McCrae cover)

I Found a Reason (The Velvet Underground cover)