2011 04 Deerhunter La Riviera Billet

« Quelle joie ce soir ! Au plein cœur d'une fin de saison 2010 - 2011 des plus rachitiques (on dirait que les tournées "intéressantes" évitent systématiquement Madrid !), je vais enfin voir les petits - ou les grands - favoris de mon ami Gilles B., Deerhunter ! Deerhunter par ailleurs responsables d'un album aussi curieux que fascinant en 2010, "Halcyon Digest", ce qui ne gâche rien. Juan Carlos, Luis et moi avions prévu d'être à la Riviera ce 14 avril, mais les obligations professionnelles ont envoyé Luis aux USA, et Juan Carlos ne pourra venir que très tard : je me sens un peu seul à attendre sous le charmant soleil de cet été précoce (30 degrés en plein après midi...), mais bon, je m'occupe en me réjouissant - avec la mauvaise foi qui me caractérise - de l'enthousiasme de mes amis paulistas pour le concert géant de Muse + U2 au Stade de Morumbi hier soir (merci, Facebook !). Tous les goûts sont dans la nature...

Quelle joie aussi d'entrer tranquillement à 20 h 10 le premier dans la salle déserte - que j'aime de plus en plus, de la Riviera, d'aller se prendre une petite bière pression - le rituel des concerts - et de pouvoir se placer tranquillement au premier rang presque plein centre, un peu sur la gauche du côte de Brad Cox (conseil du Gilou). Bonne ambiance ce soir, il n'y a ici que de vrais passionnés de musique !

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A 20h30, Lower Dens débute un set de 40 minutes, qui met un peu de temps à décoller (on pense d'abord à Galaxie 500 : voix haut perchée et fausse, rythmique obsédante, guitare psychédélique...), mais qui s'avérera plutôt envoûtant sur la distance : c'est la basse qui structure la musique - c'est d'ailleurs le bassiste qui est au centre de la scène -, et les deux guitares qui tissent derrière une ambiance brumeuse et acide, sur laquelle la voix féminine, voire enfantine, de l'un des deux guitaristes (au look excessivement juvénile d'ailleurs) vient se poser. En fait, au bout d’un certain temps d’indécision, je devrai finalement admettre que ce guitariste-chanteur androgyne à la droite de la scène, c’est bien… une fille (renseignement pris, elle s’appelle Jana Hunter, et serait une ex-chanteuse de folk) ! Quand on aime la musique atmosphérique mais néanmoins chaleureuse, avec un soupçon de shoegaze (… mais pas tant que ça…), Lower Dens, ce n’est pas mal du tout, surtout quand le rythme un peu placide de la plupart des morceaux s'accélère...

Juan Carlos arrive enfin, ayant eu un peu de mal à se frayer un chemin jusqu’à moi, la Riviera étant désormais bien remplie (je me dis que c’est un bonheur qu’une musique aussi marginale que celle de Deerhunter remplisse à Madrid une salle aussi grande !), mais nous devrons encore attendre un moment pour que Bradford Cox et son Deerhunter commencent leur set, avec un bon quart d’heure de retard sur le programme. Bien entendu – et c’est triste, mais humain – la première impression du set, c’est la laideur frappante de Bradford, malheureusement affligé d’une grave maladie génétique, le syndrome de Marfan : haute taille, longs membres grêles, maigreur extrême, Bradford fait d’abord peine à voir, surtout qu’il est visible que sa musique, et son chant en particulier, se sont nourris des angoisses normales liées à sa condition précaire. Reste que, très rapidement, le jeu de guitare superbe de Bradford, ainsi que sa tenue de scène assez imposante, font que l’on oublie le jeune homme malade pour ne plus voir que le frontman charismatique et inspiré. Le concert débute paradoxalement par Desire Lines, le plus beau morceau du dernier album, un morceau qui est d’ailleurs chanté par le second guitariste, Lockett Pundt : je me sens d’abord frustré par ce démarrage « à froid » qui me prive un peu du plaisir fin de cette chanson superbe, mais quand on considère la construction du set, il est vrai que Desire Lines est une parfaite introduction en douceur à l’univers psychédélique beaucoup plus torturé de Deerhunter…

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A partir de là, nous allons donc glisser dans un univers très original – les influences de Deerhunter sont tout sauf évidentes, et leur musique fort peu référentielle, ce qui est somme toute merveilleux en notre époque de copier-coller – et chaque chanson extraite de « Halcyon Digest » (le seul album du groupe que je connaisse) va prendre une scène une vie nouvelle, et surtout une amplitude sonique tout-à-fait surprenante : le concert sera en fait un enchaînement ininterrompu de longues digressions psychédéliques construites sur les accords et les mélodies des versions bien plus brèves de l’album. Ça ne marche pas toujours, parce qu’on perd un peu de l’originalité bancale de « Halcyon Digest », mais quand ça marche, c’est tout bonnement superbe : d’ailleurs, à la quarantième minute du set, sur un ancien morceau que je ne connais pas, on attendra ce fameux « orgasme » que nous espérons tous à chaque concert, avec la musique comme une vague merveilleuse qui engloutit tout, et le public qui chavire en masse… L’ovation qui suivra sera tout simplement assourdissante, et interminable. Juan Carlos me regardera alors, tout étonné (et ravi…) : « Joder, que fuerte ! ».

Deerhunter ne tiendra malheureusement pas ce niveau tout au long du concert, mais la musique restera toujours passionnante, assez « érudite » en fait, et aussi très spectaculaire, entre light show coloré et fumigènes typiques d’un set psychédélique. Hormis le chant intense et déchirant de Bradford, on appréciera particulièrement la basse régulièrement sursaturée du flegmatique Josh Fauver… Curieusement, le concert se terminera plutôt entre deux eaux, avec des problèmes de guitare de Lockett et des morceaux moins intenses, et s’avérera un peu plus court que prévu, 1h20 au lieu des 90 minutes annoncées (la faute au retard au démarrage ?). Juan Carlos et moi sortirons de la Riviera à 23 h 10 encore sous le charme de ce groupe atypique, mais très attachant (d’ailleurs, il était très touchant de voir la ferveur émue des fans autour de nous, un signe qui ne trompe pas.)… et décidés à revoir Deerhunter dès que possible. »