2010 09 Peter Gabriel Palacio de Deportes Billet

« Bon, je n’avais vraiment pas accroché à « Scratch My Back », le dernier album-concept de Peter Gabriel, trop dans l’austérité et la rétention à mon goût, malgré une audacieuse sélection de beaux titres d’artistes importants… Même si retrouver la voix magique que Peter Gabriel après tant d’années d’absence était en soi un don du ciel. Par contre, je ne me voyais pas manquer le passage du « New Blood Tour » à Madrid, même au Palacio de Deportes, et même à un tarif prohibitif : après tout, Peter Gabriel a toujours été pour moi l’un des artistes les plus importants du rock, même sous des étiquettes (prog rock, world music) qui me font normalement fuir à toutes jambes !

Nous voici donc Inés et moi à 20 h 45, un quart d’heure avant le début du « spectacle », nous asseyant dans le « Carré d’Or », au huitième rang plein centre, alors que, inexplicablement le Palacio de Deportes est encore aux trois quarts vides : les Espagnols sont décidément incorrigibles, et le public arrivera encore au compte-gouttes pendant les 45 premières minutes du set, ce qui est horriblement dérangeant si l’on considère que l’écoute des titres intimistes de « Scratch My Back » nécessite une concentration totale…

A 21 heures, Peter Gabriel, vêtu de noir (sans doute pour masquer un peu ce redoutable embonpoint qui ne s’améliore pas au fil des années…), entre sur scène, et nous lit un petit texte en espagnol (toujours aussi respectueux et de son public, et des cultures, notre cher Peter…) nous expliquant le déroulement de cette soirée « No Guitar, No Drums » : d’abord une interprétation du concept « Scratch My Back », puis une pause de 15 minutes, puis un parcours à travers de son propre répertoire (ce qui soulève des applaudissements de la part d’un public composé largement de quadragénaires – au minimum – qui me paraissent dans une large mesure des fans transis…).

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Mais avant, ce bon Peter nous présente Ane Brun, vocaliste suédoise qui l’accompagnera pendant le set, et qui va ouvrir la soirée… Malheureusement, et avec toute la bonne volonté du monde, la voix de Ane me paraît immédiatement insupportable, avec des intonations à la Björk, mais sans une once du talent de cette dernière. Autour de moi, je me rends compte qu’une bonne partie du public réagit aussi mal que moi à ces vocalises pénibles sur un fond acoustique anodin. Je me prépare à une demi-heure pénible, quand, miracle, Ane s’arrête au bout de deux chansons et dix minutes… On l’a échappé belle !

21 h 15 : la scène, dissimulée derrière un rideau électronique assez curieux, est baignée de rouge, et les premières notes de Heroes s’élèvent sous les acclamations. Et l’orchestre symphonique (le « New Blood Orchestra »), composé à vue de nez d’une petite trentaine de musiciens, mené par un jeune chef au look de rock star, et Peter Gabriel sont encore derrière l’écran géant, qui finit par se lever. Le set a commencé, et immédiatement, je dois avouer que, même si l’interprétation ne varie pas notablement par rapport au studio, il y a une émotion et, disons-le, une magie, qui se dégagent en live, et qui sont absentes de l’album : la voix est parfaite, toujours aussi bouleversante (au cours de la soirée, de nombreux spectateurs auront les larmes aux yeux), et l’orchestre symphonique

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dégage une puissance magnifique, avec un son parfait, ce qui vaut la peine d’être noté quand on pense qu’on est quand même dans une immense salle de sports… On est aussi frappés par la beauté et l’intelligence de l’installation vidéo, combinant 3 écrans en fond de scène et l’écran-rideau diffusant des animations illustrant plus ou moins fidèlement le thème du morceau interprété, ainsi que deux écrans latéraux plus classiques diffusant de belles images en gros plan et en Noir & Blanc de Gabriel. Les tonalités de la lumière sont globalement rouges, en cohérence avec l’album… ce qui est magnifique, mais ne facilite pas les photographies !

Les 50 minutes de la première partie du set – durant laquelle Peter Gabriel va interpréter l’intégralité de « Scratch My Back », et DANS l’ORDRE ! - vont se passer dans une ambiance hypnotique, tantôt légèrement engourdie, avouons-le, tantôt envoûtante : les plus beaux moments seront ce soir la version – beaucoup plus explosive que sur le disque, avec les cordes qui se déchaînent enfin – de My Body Is A Cage, le superbe chant de douleur d’Arcade Fire, la belle (et drôle) interprétation de The Book Of Love de The Magnetic Fields, avec une jolie vidéo au second degré, et, inévitablement, le sommet de l’album, le Wind In My Heart des Talking Heads, audacieusement réinventé en conte pessimiste sur l’oppression sécuritaire (impressionnant scanning géant d’un couple avec enfant, révélés dans leur nudité par un appareillage de contrôle). Pertinence intellectuelle et politique, bouffées d’émotion – provenant surtout de la voix de Gabriel, il faut l’avouer – et beauté du spectacle visuel : malgré le léger ennui que certains morceaux diffusent, la soirée a déjà bien commencé. Même s’il est clair qu’on attend surtout la seconde partie…

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Après une vingtaine de minutes de pause, on attaque avec San Jacinto la « re-visite » façon New Blood du back catalogue de Peter Gabriel. Il est évident qu’on est déjà beaucoup plus dans le pur spectacle (il suffit de voir Gabriel retrouvant ses réflexes anciens de showman en jouant avec une lumière à la fin du morceau), beaucoup plus dans le plaisir, malgré le choix – au final assez curieux – de Gabriel et de ses arrangeurs de diluer les mélodies des chansons, pour n’en garder qu’une scansion, elle aussi déformée, assouplie par l’exercice « orchestre symphonique ». Au final, cela fonctionne une fois sur deux – comme par exemple sur le génialissime Rythm Of The Heat, qui, même privé de la furie des percussions tribales (remplacées par un délire bruitiste de l’orchestre), garde une force stupéfiante -, mais cela donne aussi des résultats pour le moins décevants : tout le mystère d’un Intruder semble dilué dans une construction trop cérébrale, au sein de laquelle s’est égarée la perversité initiale du morceau. Mais bon, ces réserves – importantes – mises à part, il y a un vrai bonheur à retrouver ainsi sur scène cet homme qui a été, d’abord au cœur, puis en marge du showbizz, l’un des créateurs les plus originaux des années 70-80 : la preuve, c’est l’amusant défilé au premier rang, face à Gabriel, de trois fans qui, l’un après l’autre, se prosternent de manière théâtrale aux pieds de leur idole… C’est dire la vénération que cette ancienne rock star descendue volontairement de son piédestal déclenche encore chez ses admirateurs. Quelques morceaux plus insignifiants, qui permettent surtout de goûter à la majesté du travail orchestral, et puis on entre dans la dernière ligne droite du concert : Red Rain, Solsbury Hill, In Your Eyes, Don’t Give Up, le bonheur déferle sur le public, et c’est

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la ruée vers la scène, les chaises sont abandonnées, et on est tous massés au premier rang, à quelques mètres de cet homme qui reste exceptionnel : son regard d’acier, sa voix à la douceur cassée inimitable, l’ambitieuse intensité avec laquelle il compose et il chante,… Peter Gabriel reste unique. Bien sûr, une fois encore, il faut admettre qu’on n’en est plus aux concerts parfaits d’il y a quinze ans ou plus : Solsbury Hill n’est pas aussi radieux, parce que l’orchestre symphonique semble cette fois un boulet aux pieds du coureur qui rêve toujours de s’envoler face au monde ; Don’t Give Up est à moitié ruiné par le chant pénible de l’affreuse Ane Brun, loin, bien loin de Kate Bush, et Gabriel doit porter à lui seul le fardeau de l’émotion du morceau. Mais tous comptes faits, ce sont des détails face au plaisir que ce concert nous a donné, loin de toute nostalgie (Gabriel est toujours en mouvement, sans un regard en arrière).

Il est minuit pile, cela fait plus de deux heures et demi de musique raffinée, souvent impressionnante, et en tous cas, tout à fait hors du commun. Le petit homme bedonnant vêtu de noir se retire après un dernier salut à l’orchestre, et c’est à ce moment-là que je me rends compte qu’il ne bouge plus beaucoup, qu’il s’est vite essoufflé lorsqu’il a tenté des jeux de scènes un peu plus spectaculaires. Il y a donc au final un mélange de tristesse – l’âge a marqué le corps – et de sérénité – mais la voix reste parfaite – qui confère un goût doux amer à cette soirée de retrouvailles. »

 

La setlist du concert de Peter Gabriel :

1st Set

"Heroes" (David Bowie cover) (Scratch My Back – 2010)

The Boy in the Bubble (Paul Simon cover) (Scratch My Back – 2010)

Mirrorball (Elbow cover) (Scratch My Back – 2010)

Flume (Bon Iver cover) (Scratch My Back – 2010)

Listening Wind (Talking Heads cover) (Scratch My Back – 2010)

The Power of the Heart (Lou Reed cover) (Scratch My Back – 2010)

My Body Is a Cage (Arcade Fire cover) (Scratch My Back – 2010)

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The Book of Love (The Magnetic Fields cover) (Scratch My Back – 2010)

I Think It's Going to Rain Today (Randy Newman cover) (Scratch My Back – 2010)

Après Moi (Regina Spektor cover) (Scratch My Back – 2010)

Philadelphia (Neil Young cover) (Scratch My Back – 2010)

Street Spirit (Fade Out) (Radiohead cover) (Scratch My Back – 2010)

2nd Set

San Jacinto (Peter Gabriel – 1982)

Digging in the Dirt (Us – 1992)

Signal to Noise (Up – 2002)

The Rhythm of the Heat (Peter Gabriel – 1982)

Washing of the Water (Us – 1992)

Red Rain (So – 1986)

Intruder (Peter Gabriel – 1980)

Solsbury Hill (Peter Gabriel – 1977)

Encore:

In Your Eyes (So – 1986)

Don't Give Up (So – 1986)

The Nest That Sailed the Sky (OVO – 2000)